Bataille des Ardennes, journalisme américain : Comment écrire la guerre ?


Le livre de Jean-Paul Marthoz prend le siège de Bastogne comme prétexte pour évoquer le journalisme de guerre. Et, au-delà du récit historique, soulever des questions qui restent d’actualité.

« Objectif Bastogne », Jean-Paul Marthoz, Grip éditions, 2015. Couverture : Fernand Domange / Marc Schmitz.

« Objectif Bastogne », Jean-Paul Marthoz, Grip éditions, 2015. Couverture : Fernand Domange / Marc Schmitz.

C’est un héros américain. Il s’appelle Sad Sack, et vu comme ça, il a pas l’air fier. Lors du salut militaire, il se prend la paluche du voisin dans la gueule. Étourdi, il marche à contre-courant de la compagnie, est bousculé par un camarade, se retrouve renversé. On voit le peloton lui marcher dessus, puis lui, sur une civière, quitter les lieux de la séance de « drill » militaire. Comme quoi, la guerre, c’est dangereux… et con.

Non, ce n’est pas une comédie hollywoodienne. Mais une bédé américaine de la Deuxième Guerre mondiale, publiée dans la revue militaire « Yank ». Sad Sack, créé par George Baker, était le héros du GI moyen : « gaffeur impénitent, malchanceux récidiviste, loser absolu », écrit Jean-Paul Marthoz. De cette manière, « il réconfortait des centaines de milliers de GI, non seulement parce qu’il mettait le doigt sur les inégalités (…), mais aussi parce que, face aux vexations qu’il subissait, les autres se sentaient un peu mieux lotis ». Et Marthoz de commenter : « Le contraste avec l’image d’acier du soldat allemand présentée par les services de Goebbels était abyssal. » Même si la hiérarchie militaire n’appréciait pas toujours l’esprit subversif de Baker et de ses collègues, l’effet sur le moral et la cohésion de l’armée a sans doute été bénéfique. Marthoz en tout cas est convaincu que « l’ironie démocratique est plus forte que l’arrogance totalitaire ».

« Objectif Bastogne » est un livre aux multiples facettes. Même son sous-titre, « Sur les traces des reporters de guerre américains » caractérise en partie seulement le contenu des quelque 200 pages. L’auteur, Jean-Paul Marthoz, le présentera au Luxembourg le 13 juin lors d’une conférence. Le journaliste belge a lui-même travaillé dans les news internationales et est engagé pour la cause des droits humains. Marthoz n’est pas inconnu des lecteurs du woxx : il avait participé en 2011 à une conférence-débat organisée par le journal intitulée « George W. Bush interdit de séjour ». Il s’agissait de la dénonciation des crimes de guerre américains en Irak à travers un livre de Reed Brody, préfacé par Jean-Paul Marthoz (woxx 1139). Le sujet des crimes de guerre – nazis, mais aussi alliés – se retrouve d’ailleurs dans son nouveau livre.

Sad Sack vs. Herrenmensch

Alors, ça parle de quoi ? Le journalisme de guerre américain constitue-t-il un sujet fédérateur pour rassembler des réflexions et anecdotes relatives à quelques-uns des domaines de prédilection de Marthoz : régionalisme bastognard, droit international, politique américaine, principes du travail journalistique ? Sans doute y a-t-il un peu de cela, mais, surtout, Bastogne et la bataille des Ardennes fournissent un prétexte rêvé pour évoquer le journalisme de guerre. Comme l’illustre l’auteur, un nombre incroyable de grands journalistes et hommes de presse américains sont passés par là – dont une bonne partie en tant que combattants plutôt que comme correspondants de journaux.

Mais attention, ceci n’est pas un livre sur le siège de Bastogne. Il évoque très peu la ville ardennaise et l’épopée des hommes du général McAuliffe résistant aux assauts allemands et libérés au bout d’une semaine par les tankistes de Patton – une sorte de remake de Fort Alamo avec un happy end. En fait, aucun des journalistes auxquels s’est intéressé Marthoz n’était présent. Le public intéressé par les anecdotes historiques est tout de même servi : parmi les nombreux épisodes évoqués par l’auteur, relevons celui d’Ernest Hemingway pistant son épouse volage Martha Gellhorn. Et celui de Kurt Vonnegut, simple soldat capturé dans la Schnee-Eifel, qui allait se retrouver sous les bombes alliées à Dresde et en tirer matière pour son roman « Slaughterhouse-Five ».

Les références luxembourgeoises sont également présentes. Ainsi Marlene Dietrich, en concert à Diekirch le 15 décembre 1944, a échappé de justesse à une « recapture » par les Allemands qui allaient attaquer le lendemain. Et le journaliste Lee McCardell avait décrit le « Toyland », « un pays de conte de fée hérissé de châteaux, strié de rivières ondoyantes traversées de ponts en pierre », en fait, le grand-duché, menacé par les « soldats robots d’Hitler qui font peur aux habitants ». Enfin, Lee Miller est présente pour son reportage photo sur le Luxembourg libéré, mais aussi pour la célèbre image qui la représente – quatre mois après la bataille des Ardennes – nue et triomphante dans la baignoire du Führer.

Ceci n’est pas non plus un manuel du journalisme de guerre, même si de nombreux articles ou photos sont mentionnés et brièvement commentés. L’approche de Marthoz consiste plutôt à passer en revue les hommes – et femmes – des médias présents lors de la bataille. Il raconte leurs aventures en décembre 1945, leur vie professionnelle et leur attitude envers le travail journalistique. À côté des personnages hauts en couleur comme le reporter-écrivain Ernest Hemingway ou le photographe Robert Capa, on trouve des légendes du journalisme « sérieux » américain comme Walter Cronkite ou Ed Murrow. Et on découvre de nombreux inconnus, des reporters militaires aux femmes journalistes en passant par les caricaturistes et dessinateurs. On n’en regrette que plus l’absence d’un index, ne fût-ce que pour les noms de personnes.

Mourir à Bastogne ?

Marthoz nous présente des hommes et des femmes qui ne se sont pas contentés de faire du journalisme de communiqué « kiss and tell », mais qui sont allés voir au plus près la réalité. Avec les dangers que cela comporte. L’auteur ne glorifie pas, au contraire, il insiste sur l’inquiétude permanente, la peur de la mort. Le 27 décembre 1944, Jack Frankish, qui avait choisi par prudence de rester un peu en arrière, mourut dans un bombardement allemand. Cronkite, qui avait bravé le danger pour accompagner un équipage de bombardier au-dessus de l’Allemagne, a précisé : « En vérité, si j’ai tout fait, je ne l’ai fait qu’une fois. » Connaissant les dangers du front, conscient de la situation chaotique au début de la bataille des Ardennes, il refusa ainsi, le 27 décembre aussi, l’invitation d’accompagner la percée qui allait libérer Bastogne. « Le papier aurait pu être grandiose, mais… » Il ne l’écrivit pas, mais survécut à la guerre.

Ceci n’est pas une histoire politique des États-Unis. Pourtant, on sent la fascination de l’auteur pour les États-Unis. Il multiplie les références à des films américains, nous arrose de locutions anglaises, par exemple concernant l’image des femmes journalistes : « 4F (fashion, food, family and furniture) », « sob reporters », « news chicks »… Si Marthoz évoque les valeurs américaines, ce n’est ni pour les déconstruire en renvoyant à leur utilisation hypocrite, ni pour n’en chanter que les louanges. Mais on sent qu’il adhère à certains discours – celui du « patriotisme de la liberté » -, qu’il admire certaines personnalités – Franklin Roosevelt… Cette attitude critique mais bienveillante envers les États-Unis est d’ailleurs au centre d’un autre livre de Marthoz : « La liberté sinon rien – Mes Amériques de Bastogne à Bagdad ».

Dans « Objectif Bastogne », un des sujets récurrents est la discrimination – omniprésente à l’époque – envers les femmes, les Juifs, les Noirs. « La lutte contre le nazisme et le militarisme nippon au nom de la démocratie et de la liberté plaça les États-Unis dans une position morale incongrue », écrit Marthoz. Et en effet, la presse noire américaine fit le lien entre la lutte contre le fascisme en Europe et la lutte pour l’égalité en Amérique et lança la campagne du double V de la victoire sur les deux fronts. Tout cela, le livre l’évoque à travers le destin des journalistes noirs, mais aussi à travers des digressions originales : sur le jazzman antiraciste Dave Brubeck ou sur l’infirmière belgo-africaine Augusta Chiwy présente à Bastogne et soignant les GI blancs en dépit du règlement ségrégationniste. Et à travers le massacre de Wereth : onze soldats noirs torturés et abattus par les Allemands, puis « oubliés » par l’historiographie officielle américaine.

Massacres et bonne cause

Ceci n’est pas un traité d’éthique. Certes, Marthoz évoque la problématique des crimes de guerre et soulève des questions de déontologie journalistique, mais ne propose pas d’approche abstraite conduisant à des réponses claires. Un sujet récurrent du livre est le massacre de 86 prisonniers américains par des SS à Baugnez, sorte d’avant-goût de la découverte des camps d’extermination. Mais tout aussi importants sont les massacres commis par les GI, notamment celui de 80 Allemands capturés à Chenogne. Or, la presse américaine, qui avait attisé le désir de vengeance en rapportant les événements de Baugnez, se tut au sujet de Chenogne – sans doute parce qu’elle n’avait pas de doutes sur la supériorité morale alliée. « Mais journalistiquement parlant, ce mythe entrava parfois l’intégrité du métier et son devoir de vérité », commente Marthoz. On sent que l’auteur balance entre désapprobation et compréhension.

Le livre évoque aussi d’autres « oublis » – notamment les civils belges victimes de bombardements alliés – et pratiques douteuses, comme les « photos de combat » entièrement mises en scène. Et dégage des pistes intéressantes : un journalisme critique peut se révéler plus utile qu’une presse aux ordres de la hiérarchie militaire pour discuter et corriger les dysfonctionnements en temps de guerre. Marthoz se réfère régulièrement au rôle des journalistes pendant la guerre du Vietnam, qu’il compare à leur positionnement en 1944, et à celui – souvent peu glorieux – dans l’après-guerre froide. Et l’auteur relève que le changement d’opinion concernant le conflit en Asie du Sud-Est n’est pas seulement dû aux journalistes engagés contre cette guerre, mais aussi aux nombreux « petits reporters », qui ont juste fait correctement leur boulot. « L’engagement pour le métier et pour le rôle de ce métier comme contre-pouvoir et garant de la démocratie », voilà ce que Marthoz apprécie in fine dans la tradition journalistique américaine.

Ceci n’est pas un livre qui plaira à tout le monde. Si vous avez une vision toute noire – ou toute blanche – des États-Unis, ne laissez pas Jean-Paul Marthoz ébranler vos certitudes. Si vous préférez laisser l’histoire aux historiens, si vous pensez que la déontologie pour journalistes, c’est très simple, ce bouquin vous donnera des maux de tête. Si, par contre, vous partagez – comme l’auteur du présent article – une partie des préoccupations de l’auteur du livre, si vous aimez penser par vous-même, alors prenez le temps de le lire. Vous y trouverez à la fois une lecture divertissante et de quoi nourrir votre réflexion.

Conférence « Décembre 1944, bataille 
des Ardennes » le lundi 13 juin à 18h30 
à la Bibliothèque nationale. 
Inscriptions jusqu’au 10 juin à l’adresse : 
info@bnl.etat.lu

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