MITTAL-ARCELOR: „Etablir d’autres types de coopĂ©ration“

von | 30.06.2006

„Il faut proposer des alternatives aux OPA.“ Alain Morin tente de dĂ©passer le clivage entre acceptation et refus total de la fusion Mittal-Arcelor. (photo: RK)

woxx: Etes-vous surpris par ce soudain revirement en faveur de Mittal?

Alain Morin: Pas vraiment surpris, non. Je pensais depuis le dĂ©but que Lakshmi Mittal arriverait Ă  ses fins. Il avait bien vu que le capital d’Arcelor Ă©tait très fragilisĂ© faute d’actionnaires de rĂ©fĂ©rence. Face Ă  un capital fortement distribuĂ© dans le public, augmenter l’attractivitĂ© financière de son offre reprĂ©sentait un argument efficace.

Les actionnaires sont donc les grands bĂ©nĂ©ficiaires de l’opĂ©ration.

Ceux qui ont spĂ©culĂ© vont en tout cas avoir des plus-values considĂ©rables. Au total, les actionnaires bĂ©nĂ©ficieront d’environ six milliards d’euros, un capital qui manquera pour dĂ©velopper l’entreprise. Cette reprise s’est faite selon les règles des marchĂ©s financiers. Face aux exigences de rentabilitĂ©, les travailleurs risquent d’en essuyer les frais.

Pourquoi les syndicats n’ont-ils pas bougĂ© pendant tous ces mois?

LĂ©galement, ils n’ont pas les moyens d’agir. Les droits des salariĂ©s en cas d’OPA se rĂ©duisent Ă  l’information et Ă  la consultation. Qu’ils soient d’accord ou non, cela ne change rien. Mais ce n’est pas seulement un problème de moyens lĂ©gaux ou de rapport de force. Les syndicats n’ont pas de solutions alternatives Ă  proposer. Ils voient bien qu’il y a un problème, que la fusion rĂ©pond aux exigences de la mondialisation. Dans la situation actuelle, il faut donc montrer qu’il existe des alternatives. On peut rĂ©pondre autrement que par des OPA Ă  la nĂ©cessitĂ©, par exemple, de coopĂ©rer entre sidĂ©rurgistes.

Les rĂ©sistances se sont plutĂ´t articulĂ©es en termes de patriotisme Ă©conomique, chaque pays se prĂ©occupant de l’avenir de ses sites.

Penser de cette manière, ce n’est pas penser l’avenir. Aujourd’hui, il n’y a plus de solutions nationales aux problèmes. Face au besoin de recherches extrĂŞmement coĂ»teuses, on a recours Ă  des rĂ©seaux mondiaux. Ce n’est pas au niveau d’une nation qu’on peut financer le dĂ©veloppement d’un nouveau produit sidĂ©rurgique.

Vous ne plaidez donc pas pour un retour à une industrie lourde étatisée?

Non, c’est un autre type de coopĂ©ration qu’il faut. Le PCF a lancĂ© l’idĂ©e d’une grande concertation au niveau europĂ©en, avec les Etats et les grands sidĂ©rurgistes, pour faire le bilan des besoins en termes d’emploi, de production et de recherche. On pourrait Ă©tablir un protocole de coopĂ©ration visant Ă  dĂ©velopper ensemble des produits sidĂ©rurgiques et Ă  dĂ©gager les financements nĂ©cessaires.

Les grandes fusions-acquisitions comme celle de Mittal-Arcelor ne produisent-elles pas le mĂŞme effet?

Il ne s’agit pas d’une vĂ©ritable coopĂ©ration au niveau de l’ensemble de la filière. Lors d’une telle fusion, un groupe se renforce afin de mieux concurrencer, voire ruiner ses rivaux. Mais il est vrai que cette opĂ©ration exprime le besoin de coopĂ©rer entre sociĂ©tĂ©s et de se rapprocher des fournisseurs et des sous-traitants, le besoin de partager les coĂ»ts de la recherche et du dĂ©veloppement.

La fusion Mittal-Arcelor ravive les inquiĂ©tudes sur la fermeture de sites et leur dĂ©localisation vers les pays du Sud. Faut-il avoir peur des Indiens et des Chinois ou plutĂ´t y voir une redistribution de la richesse Ă  l’Ă©chelle mondiale?

DĂ©velopper le Sud ne devrait pas passer par une guerre Ă©conomique contre les pays dĂ©veloppĂ©s. La croissance Ă©conomique de pays comme la Chine devrait favoriser l’Ă©mergence d’une population qui consomme elle-mĂŞme plus de biens. Et non pas se rĂ©duire Ă  la fabrication de produits uniquement destinĂ©s Ă  l’exportation vers le Nord. Il y a suffisamment de besoins non satisfaits dans les pays du Sud. Si la demande mondiale est insuffisante, c’est que le dĂ©veloppement humain est insuffisant Ă  l’Ă©chelle mondiale. Il faut donc oeuvrer au dĂ©veloppement des populations du Sud, en rĂ©pondant Ă  leurs besoins: individuels, sociaux, de services publics, de santĂ©. Ce qui nĂ©cessite une rĂ©orientation des financements, rendue aujourd’hui difficile par la manière dont les marchĂ©s financiers accaparent les capitaux disponibles.

Faut-il envisager de „fermer la bourse“, comme l’a proposĂ© Jacques Nikonoff, le prĂ©sident d’Attac?

Je ne suis pas un partisan de la bourse, mais je ne poserais pas la question en ces termes-lĂ . J’ai soulignĂ© moi-mĂŞme que l’importance de la spĂ©culation handicape une croissance saine. Mais il ne faut pas en dĂ©duire qu’il n’y aurait plus de stratĂ©gies industrielles, que la logique spĂ©culative dĂ©terminerait tout. Il n’y a pas de coupure totale entre la finance et l’industrie. Une partie des investisseurs recherchent justement des entreprises qui crĂ©ent des richesses, et sont intĂ©ressĂ©s par les projets industriels. Une des raisons pour lesquelles les capitaux vont plutĂ´t aux Etats-Unis est le niveau Ă©levĂ© des dĂ©penses de recherche et dĂ©veloppement lĂ - bas, qui laisse espĂ©rer des profits futurs.

Ces investissements passent néanmoins par les marchés financiers.

Justement, il faudrait favoriser des types de financement, des mobilisations de ressources financières qui ne soient pas boursiers. On pourrait mettre en place un système de crĂ©dit sĂ©lectif pour des investitions favorables Ă  l’emploi, notamment dans les PME. Des taux prĂ©fĂ©rentiels seraient financĂ©s par l’argent public. En contrepartie, le crĂ©dit faisant appel aux marchĂ©s financiers serait renchĂ©ri Ă  travers des mĂ©canismes comme la taxe Tobin. Il faut arrĂŞter de dire qu’on aurait besoin de la bourse. Souvenons-nous que suite Ă  la crise de 1929, le rĂ´le des bourses a fortement diminuĂ©. Le redĂ©marrage de l’Ă©conomie mondiale dans l’après-guerre s’est fait sans les marchĂ©s financiers.

Alain Morin
C’est dans le cadre d’un colloque sur Mittal-Arcelor organisĂ© par DĂ©i LĂ©nk que nous avons interviewĂ© Alain Morin. Il est rĂ©dacteur en chef de la revue „Economie et Politique“, proche du Parti communiste français (PCF). D’autres experts issus des gauches radicales et syndicales des diffĂ©rents pays concernĂ©s par la fusion Mittal-Arcelor ont participĂ©, parmi lesquels Jacques Nikonoff, prĂ©sident d’Attac-France. Ils ont tentĂ© d’interprĂ©ter l’opĂ©ration et de dĂ©finir une stratĂ©gie internationale pour prĂ©server les intĂ©rĂŞts des travailleurs.

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