Témoignage : La chasse a recommencé


Dès la fin de la période scolaire, c’est le retour à la triste tradition de la chasse à l’enfant par les autorités en charge de l’immigration. L’attention du woxx a été attirée sur un cas particulièrement affligeant.

Une famille bien intégrée sur la sellette des autorités luxembourgeoises. (Photo : ©Raoul Trentin)

« C’est la première fois que je me mêle d’une affaire pareille », assure Raoul Trentin, professeur de français au Lycée de Garçons à Esch. S’il a décidé de s’investir personnellement, c’est aussi parce que chaque matin, quand il entrait dans la classe de 7e dans laquelle sont scolarisés Greisi et Glendi, deux jeunes d’origine albanaise, il avait la peur au ventre : « J’étais toujours anxieux de voir s’ils étaient toujours là ».

Une peur qui ne fait que redoubler pendant les vacances scolaires, plus propices aux éloignements du territoire de mineurs et de leurs familles. Les autorités tentent ainsi d’éviter des scènes moches dans les lycées et de ne pas devoir se frotter à la résistance du personnel enseignant qui n’approuve que très moyennement qu’on déporte des élèves sous leur nez.

Arrivés il y a cinq ans d’Albanie avec leurs parents, les jumeaux sont, selon leur professeur, des exemples parfaits d’intégration : ils parlent les trois langues du pays, n’ont jamais raté de cours et leurs notes sont excellentes. Dans leur pays d’origine, les parents étaient avocats. De par leur profession, ils n’étaient pas forcément en bons termes avec la mafia albanaise. Menacés de mort – plusieurs engins explosifs avaient été retrouvés près du domicile de la famille – ils choisissent la voie de l’exil, laissant tout derrière eux. « La mère m’a expliqué qu’ils avaient choisi le Luxembourg parce qu’ils pensaient que c’était un des rares pays où les pratiques étaient encore plus humaines », rapporte Trentin. Vivant quelques mois dans des foyers, la famille Laze trouve vite les moyens de subvenir à ses propres besoins – et rembourse même les quelques 3.500 euros qu’avait coûté leur séjour dans les centres d’accueil. La mère fait des petits boulots de ménagère au black et le père fait des allers-retours au pays, histoire de gagner un peu d’argent dans son ancien boulot. Il fait usage, pour cela, d’un visa touristique qu’il renouvelle tous les trois mois. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle seuls la mère et les jumeaux ont déposé une demande d’asile officielle.

C’est lors d’un de ces séjours en Albanie que le drame frappe la famille. Le 6 juin de cette année, le père est retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. Les autorités albanaises ont lancé une enquête officielle, car il semble bien qu’il ne s’agit nullement d’un décès naturel. Ce n’est qu’après cette disparition que Trentin, le prof des enfants, apprend que des menaces pèsent sur ses élèves et leur mère : « La mère m’a contacté pour excuser ses enfants qui n’avaient pas pu finir un exposé dans ma classe, car leur père venait de décéder. Elle m’a expliqué leur situation et c’est à ce moment que je me suis engagé à les soutenir autant que je pouvais. Ce qui m’a encore plus choqué c’est le fait que les autorités luxembourgeoises leur aient refusé de se rendre en Albanie, ne serait-ce que pendant 24 heures, pour assister à l’enterrement ». D’autant plus que la famille en est à son dernier recours possible devant le tribunal administratif contre l’avis négatif concernant sa demande d’asile.

Meisch ne veut pas se mêler des affaires de la mafia albanaise.

S’ensuit une pétition : « Elle était accrochée au lycée pendant deux jours et 60 sur 100 enseignants l’ont déjà signée. D’autres m’ont demandé d’y ajouter encore leur signature », précise Trentin. Une lettre officielle de la direction et du corps enseignant a été envoyée au Premier ministre, au ministre des Affaires étrangères et au ministre de l’Éducation nationale. Un courrier resté lettre morte jusqu’à ce jour.

Mais Trentin ne s’est pas arrêté là : « J’ai pris le téléphone pour appeler Jean-Paul Reiter, chef de la Direction de l’immigration. J’ai été sidéré par ses réponses. D’abord, il a confondu notre cas avec un autre. Puis, il a prétendu que la famille se cachait, ce qui est absurde vu que les enfants étaient scolarisés et apparaissaient donc bel et bien dans nos banques de données. Après, il s’est laissé aller à des remarques pleines de préjugés. Comme quoi les Albanais seraient tous les mêmes et les professeurs feraient mieux de ne pas toujours croire leurs histoires. Alors que je sais que cela ne correspond pas à la réalité – ma femme a été enseignante dans des classes d’accueil et est bien placée pour le savoir. »

Sa femme justement se fend elle aussi d’un courrier, adressé à la grande-duchesse Marie-Thérèse – qu’elle connaît pour avoir assuré la scolarité d’un de ses enfants, avant de changer vers les classes d’accueil cette fois-ci. Cette lettre personnelle, écrite à la main, et dont le woxx possède une copie, a eu une lettre-type pour unique réponse. Signée par le maréchal de la cour grand-ducale, Lucien Weiler, et ne respectant nullement le caractère personnel de la première lettre, ce dernier lui signale qu’il la fera suivre au ministère des Affaires étrangères. L’intervention de Trentin auprès du consul honoraire de l’Albanie au Luxembourg n’a pas porté ses fruits non plus : « Certes, monsieur était disposé à nous aider et a même utilisé ses canaux pour contacter les autorités responsables », rapporte Trentin. « Sans succès. »

Enfin une dernière missive a été adressée à la Direction de l’immigration, faisant état du décès suspect du père en Albanie. Elle aussi sans succès : les soutiens se sont fait signifier laconiquement que la pièce serait versée au dossier, rien de plus.

Dans un ultime essai d’attirer l’attention des officiels sur le sort de la famille Laze et de faire quand même bouger les lignes, une collègue enseignante a interpellé le ministre de l’Éducation Claude Meisch lors du passage de ce dernier au Lycée Belval : « Il nous a fait savoir que ce n’était pas dans son intérêt d’interférer avec la mafia albanaise », se souvient le professeur présent sur les lieux, visiblement agacé.

(Photo : ©Raoul Trentin)

Ce qui l’irrite le plus c’est le fait que la famille Laze n’est pas venue au Luxembourg pour des raisons économiques : « Ce sont des gens qui visiblement craignaient pour leurs vies et celles de leur famille. Ils n’ont pas coûté un centime d’euro au contribuable luxembourgeois. De plus, les enfants sont bosseurs, bien intégrés, parlent le luxembourgeois et représenteraient une plus-value pour notre société à coup sûr. Je comprends qu’on veuille tenir à l’écart les gens qui ne viennent que pour des raisons économiques, mais ce n’est manifestement pas le cas ici », regrette-t-il.

Mais les espoirs de pouvoir rester sont minces : selon les statistiques du mois de juin sur les demandeurs de protection internationale, publiés par la Direction de l’immigration, l’Albanie se trouve à la deuxième place (42 personnes – après le Kosovo avec 77 personnes) dans la catégorie retours – et revêt la première place pour les demandeurs originaires du continent européen.

« Je me rappelle que Jean-Paul Reiter disait à la fin de notre conversation téléphonique qu’il espérait que je n’allais pas contacter la presse à ce sujet », se rappelle encore Trentin. Désormais, c’est chose faite.


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