DUANE HANSON: Protestations vivantes

L’exposition « Sculptures of the American Dream » rassemble pour une première fois un nombre impressionnant de travaux de l’artiste américain Duane Hanson.

Comme des personnages réels … juste un peu plus lourds, mais c’est parce qu’ils sont en bronze.

Une chose est sûre : Duane Hanson n’a pas manqué son but. Celui d’irriter le spectateur. Celui de le faire réfléchir. Sur lui-même, sur sa perception des choses comme sur la société qui l’entoure et dont il fait irrémédiablement partie. Ce qui frappe le plus en réfléchissant sur l’art de Duane Hanson, c’est sa complexité malgré le simple procédé que l’artiste a toujours maintenu pour ses oeuvres. Faire des statues réalistes ou même hyperréalistes est une chose. Faire en sorte que le spectateur en retienne plus qu’un simple émerveillement devant tant de petits détails en est une autre.

Mais pour élucider cela, il faut surtout comprendre comment Duane Hanson en est arrivé là. Né en 1925 dans le Michigan, le jeune Hanson dévoilait déjà un net penchant pour la sculpture, avant même d’entrer au lycée. Jeune adolescent, il créa une réplique du « Blue Boy » – un tableau de Thomas Gainsborough, peintre anglais du 18e siècle. L’obsession de sculpter des corps humains le plus réaliste possible était présente dès le départ, même s’il faudra attendre jusqu’au début des années 60 pour que Hanson développe définitivement son style inimitable. L’orientation choisie le mena entre autres en Allemagne, où il enseigna, fraîchement diplômé d’art. Ce n’est donc pas un hasard si la première grande exposition de ses oeuvres en Europe ait lieu à Völklingen, dans le radius du cerf bleu. C’est en Allemagne aussi qu’il découvrit le matériel qui allait lui permettre de développer sa technique unique : la résine de polyester. Plus tard il y mêle le coulage dans le bronze. Cette matière ouvrait de nouvelles perspectives pour Hanson, qui, après quelques essais, se disait « incapable de produire de l’art non-figuratif ».

Elles ne sourient jamais

Ainsi démarré, Duane Hanson pouvait développer son art et l’époque aidant, ce sont surtout les connotations des années 60, ces folles années, qui ont marqué son travail. Le sculpteur adhère aux idées de son temps et s’investit par son art dans les batailles contre la guerre du Vietnam, pour l’égalité des races. Et même beaucoup plus tard, ses sculptures témoignent de son engagement politique. Comme celle, actuellement exposée à Völklingen, d’un étudiant chinois qui proteste. L’œuvre date de 1989 et commémore les tragiques incidents de la place Tienanmen. Ou encore, celle d’une femme morte pendant un avortement : l’oeuvre qui permit à l’artiste de se faire connaître, et pas uniquement de façon positive.

La dimension politique mise à part, les sculptures de Hanson sont surtout des portraits d’Américains moyens et pas des grands hommes. Ce n’est pas que l’artiste aspirait à devenir le portraitiste officiel du prolétariat américain pour des raisons idéologiques, mais cela tient surtout à une émotion dont Hanson n’a jamais su se défaire, même s’il l’exorcisait par le biais de ses créations : le désespoir. Et c’est vrai : toutes les sculptures – aussi différentes soient-elles – ont un trait commun : elles ne sourient jamais.

Comme ce jeune étudiant qui date de 1995, donc une des dernières oeuvres de Hanson, qui est mort d’un cancer en 1996 : il regarde légèrement de travers, et l’on ne sait pas s’il tient son livre ou si c’est le livre qui le tient. On a en tout cas l’impression que, d’un moment à l’autre, il pourrait lever sa tête et raconter les problèmes qu’il rencontre dans sa vie. C’est cela un des atouts principaux de la méthode Hanson : ses sculptures racontent des histoires. Mais de deux façons. Par leur hyperréalisme – toutes les sculptures portent des vrais vêtements d’époque, ce qui donne parfois des idées sur leur date de création – ils induisent le spectateur à s’identifier à elles. On éprouve de l’empathie pour ces humains figés dans l’espace muséal, surtout avec leurs mines désespérées. Ainsi naissent des histoires que l’on peut s’imaginer autour de ces personnages. Pourquoi la vieille dame sur le banc ne regarde-t-elle pas son mari ? A-t-il fait quelque chose de grave ? Comment la clocharde, qui traîne par terre parmi des détritus, rappelle-t-elle par sa position une sculpture de Piéta classique ? Alors que d’autre part, le spectateur, par cette empathie naturelle, est amené à se (re)mettre en question lui-même. L’intérêt pour une oeuvre d’art naît souvent dans la faille entre le spectateur et la chose représentée. Dans le cas de Hanson, cette faille est infime et énorme à la fois. Infime, parce que les sculptures sont tellement bien faites qu’on prend souvent des visiteurs un peu fatigués pour des oeuvres d’art exposées de façon plus originale. Leur hyperréalisme les rattache à notre personne : nous aussi pourrions nous retrouver dans cette position. De l’autre côté, rien ne nous est plus étranger que ces carcasses de bronze vides. Leur état figé, leur « gestalt », c’est aussi la mort qu’elles nous évoquent. Ce n’est pas pour rien, qu’au début de l’exposition soient montrées quelques épreuves de travail de Hanson. Les masques non peints et sans yeux de verre évoquent un autre art plus macabre : celui des masques de morts. En ce sens, Hanson est peut-être un des seuls artistes pop-art à avoir évoqué constamment le memento mori.

La différence entre la boîte à soupe Campbell et un vendeur de voitures

Et c’est une des grandes révélations de Hanson. D’avoir en plein dévéloppement pop-art une oeuvre capable de suggérer des pensées philosophiques en même temps que de refléter un engagement politique. Car si Hanson est compté parmi le pop-art, c’est à cause de la forme et non du fond de son oeuvre. Même s’il reflète la culture populaire, il montre des individus et non pas la production en masse comme les oeuvres de ses contemporains Andy Warhol, Roy Liechtenstein ou encore Robert Rauschenberg. Son vendeur de voitures, par exemple, a beau être un vendeur lambda comme on en voit tous les jours, il reste néanmoins un individu. Ou, plus précisément, une oeuvre d’art faisant référence explicite à l’individu et à l’individualisme. Dans ce sens, l’oeuvre de Hanson gagne en in – ou a-temporalité. Il aurait pu vivre à n’importe quelle époque, son art aurait été le même. Certes, la qualité matérielle et donc les effets visuels spectaculaires n’auraient pas été à la même hauteur, mais la vie et surtout celle des petites gens a toujours été la même.

Duane Hanson: Sculptures of the American Dream, Erzhalle der Völklinger Hütte, Völklingen.


Kriteschen an onofhängege Journalismus kascht Geld - och online. Ënnerstëtzt eis! Kritischer und unabhängiger Journalismus kostet Geld - auch online. Unterstützt uns! Le journalisme critique et indépendant coûte de l’argent - en ligne également. Soutenez-nous !
Tagged . Bookmark the permalink.

Comments are closed.