THEATRE: « Des vrais camps de concentration »

Dans le cadre de l’année culturelle, Radu Afrim monte « Mansarde à Paris avec vue sur la mort » de l’auteur roumain Matéi Visniec à la Kulturfabrik. La pièce s’inspire des derniers jours de leur compatriote controversé, le philosophe nihiliste Emil Cioran, mort de la maladie d’Alzheimer en 1995.

N’aime pas les biographies construites: le metteur en scène Radu Afrim.

woxx : Que dirait Cioran s’il voyait cette pièce ?

Radu Afrim : Peut-être faudrait-il dire « s’il lisait la pièce », parce que c’est le texte d’abord qui l’établit en tant que personnalité de la culture universelle. Cioran était quelqu’un de très ironique et auto-ironique. Je pense qu’avec son cynisme – et sous condition d’avoir déjà eu conscience de sa maladie – il aurait écrit au moins trois livres géniaux sur le thème. Cioran était quelqu’un qui ne pardonnait rien au monde, sa vision pessimiste ne laissait pas de place à des auto-glorifications sucrées. Et même s’il était un grand styliste de la langue française, il énonçait les choses les plus insupportables possible. Comme le dit Visniec, les livres de Cioran sont des vrais camps de concentration, on peut s’attendre à aimer plus la vie en sortant de ces livres.

Quelle importance l’écriture de Cioran a-t-elle eue sur votre vie et sur votre évolution intellectuelle ?

J’ai commencé à lire des textes de Cioran pendant mon adolescence. C’est généralement l’âge où l’on peut lire ses textes. Ses écrits ressemblent beaucoup aux états d’âme qu’on traverse pendant son adolescence : les petits ennuis métaphysiques et les tristesses inexplicables. Et puis on le relit de temps en temps, on ouvre les pages au hasard pour voir ce que Cioran aurait dit. C’est un petit jeu : lire Cioran au hasard pour voir comment la journée va se terminer. Mais je ne peux pas dire qu’il ait marqué profondément mon existence et mon évolution. Déjà que pendant
Ceausescu ses livres étaient interdits. Et puis, en 1989, après la révolution roumaine et la chute du communisme, j’avais déjà 21 ans, donc je ne connaissais que quelques-uns de ses textes français qu’on pouvait lire en cachette. Quand son oeuvre intégrale a paru en roumain, mon adolescence était déjà passée.

Est-il beaucoup lu en Roumanie ? 

Oui, les gens le lisent beaucoup. Parce qu’il n’est pas difficile à comprendre. Ce n’est pas un philosophe qui a développé un grand système. Il joue plutôt avec les formulations. Cela lui arrive même de dire des choses plusieurs fois, mais de manière éblouissante à chaque reprise.

Ce qui est dû au fait que la plupart de ses oeuvres se présentent sous forme d’aphorismes.

Absolument. C’est le côté fragmenté de son oeuvre qui la rend si facile d’accès.

Cioran a écrit aussi : « On n’habite pas un pays, mais une langue ». Vu que la majorité de son oeuvre est en français, appartient-il à l’héritage culturel roumain ou français ?

Pendant sa jeunesse, il a écrit quelques livres en roumain. Et puis, il a refusé et il a eu honte de son pays, qu’il décrivait comme lâche et qui ne pouvait pas se sortir de la tyrannie de ses voisins. Mais les Roumains le revendiquent bien sûr comme un des leurs. De la même façon qu’ils le font pour Constantin Brancusi ou encore Mircea Eliade. Tous ces intellectuels qui, de toute façon n’auraient pas pu écrire leurs oeuvres dans leur pays d’origine. C’est un vrai problème qui ne se pose pas seulement pour Cioran, mais aussi pour Eugène Ionesco : Est-ce que c’est un dramaturge roumain ou français ? Je pense qu’ils appartiennent tous à la pensée européenne plutôt. Même s’ils ont eu de bonnes raisons de détester le silence du peuple roumain pendant toutes ces années, ce qui les a forcé à la dissidence. Mais, même après 1989, Cioran n’est jamais rentré en Roumanie et n’a jamais voulu revoir les endroits de son enfance et adolescence.

S’il a tant renié son passé, est-ce aussi parce qu’il a été proche des nationalistes roumains de la Garde de Fer et qu’il a ouvertement admiré Hitler et le national-socialisme pendant sa jeunesse ?

Oui, comme cela est évoqué dans la pièce, Cioran a renié pendant longtemps ses faits de jeunesse. Ce n’est plus un secret pour personne, surtout qu’après sa mort plusieurs livres ont paru qui parlent d’intellectuels roumains impliqués dans le nazisme. A l’époque, en Roumanie, tous les jeunes intellectuels sont entrés dans ce mouvement politique nationaliste, parce qu’ils y croyaient et y voyaient la seule chance pour leur pays d’échapper à la tyrannie. Pareil pour le communisme : au début on ne savait pas en quoi ça allait dégénérer et presque tous les intellectuels qui avaient quelque chose à dire y ont adhérés. Et puis, quand les atrocités ont commencé ils se sont rebiffés.

Pourquoi plutôt qu’une pièce sur telle ou telle étape de la vie du philosophe, une sur sa mort ?

Sur la maladie plutôt. La mort du philosophe, c’est la mort de la pensée. Je pense que c’est surtout une pièce sur la mémoire émiettée et la fragilité de quelqu’un qui était si cynique, si ferme et si ironique. D’ailleurs, je pense qu’il est plus intéressant d’extrapoler un peu, de ne pas penser tellement à Cioran en tant que personne. J’aimerais bien que ce serait perçu comme un spectacle d’ordre un peu plus général sur la fragilité humaine après et malgré tout.

Il ne s’agit donc pas d’une pièce biographique ?

Je n’aime pas du tout l’esprit biographique, le genre de reconstitution qu’on peut trouver sur Discovery Channel, par exemple. Il y a bien un point de départ réel. C’est le moment où Cioran s’égare dans les rues parisiennes en rentrant des éditions Gallimard, c’est le début de sa maladie. Et de là, cela devient des affabulations mélangées à des histoires qu’on a entendues sur Cioran.

 

Radu Afrim :

C’est l’un des metteurs en scène les plus innovants et les plus controversés du moment. Radu Afrim a reçu le prix Uniter en Roumanie de la meilleure mise en scène (qui équivaut aux Molières en France) en 2006 et en 2007.

Matéi Visniec :

L’auteur de « Mansarde à Paris avec vue sur la mort » est né au Nord de la Roumanie. Très tôt il découvre la littérature de Kafka, Dostoïevski, Camus, Poe ou encore Lautréamont comme espace de liberté dans la réalité oppressante du régime communiste. Très actif au sein de la génération 80, qui a bouleversé le paysage poétique et littéraire de la Roumanie d’époque, il croit en la résistance culturelle et la possibilité de combattre le totalitarisme par la littérature. Ses écrits sont naturellement censurés. En 1987, il demande l’exil politique en France et commence à écrire en français. A ce jour, une vingtaine de ses pièces sont éditées et ont été à l’affiche dans plus de 25 pays.

Emile Cioran :

« Le meilleur moyen de consoler un malheureux est de l’assurer qu’une malédiction certaine pèse sur lui. Ce genre de flatterie l’aide à mieux supporter ses épreuves, l’idée de malédiction supposant élection, misère de choix. » L’auteur de ces lignes, Emil Cioran, est né en 1911 dans un petit village transsylvanien. Au début des années 30, le jeune diplômé de philosophie s’en va à Berlin, où il s’enflamme pour le nazisme montant. Cela se reflète dans ses écrits de l’époque – qu’il a pris soin d’autocensurer pour l’édition française. En 1937, il s’exile à Paris en tant que boursier. Et c’est dans la capitale française que commence sa deuxième vie. Celle d’un auteur reconnu comme un des plus grands stylistes de la langue française, mais aussi d’individu étrange qui préfère vivre dans la misère plutôt que d’accepter sa renommée. Tout en ayant refusé – presque – tous les prix littéraires, il restait cependant un proche d’écrivains connus comme Samuel Beckett, auquel il vouait une grande amitié, et d’autres exilés roumains, dont Eugène Ionesco. Ses livres aux titres évocateurs comme « Syllogismes de l’amertume » ou « De l’incon-vénient d’être né », sont remplis d’aphorismes ou d’essais frag-mentaires qui lui ont valu la reconnaissance d’un lectorat certes discret mais tenace. Cioran n’a jamais voulu revoir sa Roumanie natale et s’est éteint à Paris en 1995, après une longue souffrance de la maladie d’Alzheimer.
 


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