EXPOSITION: Histoires d’histoire

« Archivum Fictiosum », l’exposition de Jean-Luc Koenig, s’empare de façon ludique de nos fantasmes collectifs et se joue de notre lucidité.

Enfin, Adolf Hitler
dans le woxx !
Mais attention,
c’est un faux …

« Attention » peut-on lire sur les panneaux devant l’exposition. Et ce n’est pas pour rien : un visiteur qui n’a pas été mis en garde pourrait prendre cette exposition pour ce qu’elle n’est pas, c’est-à-dire des extraits des archives.

Travaillant sur le thème des archives dans le cadre d’une commande, Koenig a surtout voulu savoir ce qui se passerait si ces archives atterrissaient dans de fausses mains. De là, il s’est mis à fausser lui-même des documents, pour nous présenter aujourd’hui une suite de légendes qui demeurent toutes dans le domaine du possible. Et c’est cela qui les rend dangereuses. Car, même si on associe les faussaires de l’histoire généralement aux régimes totalitaires, personne ne peut nous garantir d’être à cent pour cent à l’abri de telles tentatives.

Pour nous rappeler la fragilité de notre mémoire et de notre identité, ou plus justement, de la perception de celles-ci, Koenig a couvert un vaste terrain. De faits divers spectaculaires, comme la légende du « Wëlle Mann », en passant par des légendes du capitalisme montant des 19e et 20e siècle à des (faux) faits politiques, comme le résistant Jempi Hengen, qui aurait caricaturé Hitler et même faussé le passeport du dictateur.

Le plus étonnant, c’est que cela fonctionne. Et ce fonctionnement n’est pas dû à la démarche artistique en soi, mais à la façon selon laquelle nous construisons notre mémoire et notre identité : par les histoires qu’on (nous) raconte. L’identité en soi est indissociable de la narration. Celle-ci est à la fois son contenant et son contenu. Nous ne pouvons même pas lire une simple liste sans nous imaginer les liens entre les éléments qu’elle contient, sans nous en faire une histoire …
Cette aptitude est un des piliers des éléments fondamentaux de notre civilisation. Et, en même temps un de ses grands points faibles. Pour cela, on n’a qu’à voir les fanatiques qui pensent vraiment que ce qui est écrit dans la Bible ou le Coran est véridique et vérifiable. Pourtant, l’identité narrative est aussi un des trésors de l’humanité, véritable perpetuum mobile de notre civilisation qui ne cesse de s’inventer et de se réinventer des histoires. Seulement : il faut que celles-ci soient appréciées à leur juste valeur. Ce n’est pas si évident que cela  paraît. Car chaque groupe d’intérêt à sa propre vue sur l’histoire et Koenig démontre très bien qu’en changeant un seul fait, on peut changer tout.

C’est pourquoi « Archivum Fictiosum » est beaucoup plus qu’une petite promenade ludique et drôle dans le domaine des possibles, mais aussi une mise en garde pour celles et ceux qui travaillent aux archives. Pour que l’on voie quelles absurdités peuvent naître si on commence à sciemment fausser l’histoire.

« Archivum Fictiosum », jusqu’au 31 décembre aux Archives Nationales


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