EGYPTE: Quand la rĂ©volte prend de l’ampleur

von | 18.04.2008

Dans une situation de crise alimentaire inquiétante, tous les regards restent rivés sur les grévistes du textile. Avec un pouvoir aux abois face aux émeutes de la faim.

Deux morts, des dizaines de blessĂ©s et des centaines de dĂ©tenus: les Ă©meutes de Mahalla des 6 et 7 avril rassemblaient tous les ingrĂ©dients pour intĂ©resser la presse internationale. Les images de jeunes s’affrontant aux blindĂ©s de police, de voitures en feu et de cabines tĂ©lĂ©phoniques saccagĂ©es ont fait le tour du monde, accompagnĂ©es de dĂ©pĂŞches lapidaires sur « les Ă©meutes du pain ».

Mais cela fait près de deux ans qu’al-Mahalla Al-Kobra, ville du Delta toute entière organisĂ©e autour de son usine textile, est en Ă©bullition. Depuis que les 24.000 ouvriers de cette usine se sont mis en grève en dĂ©cembre 2006, renouant avec une longue tradition de lutte, la carte protestataire du pays a changĂ©. Cette grève victorieuse avec occupation d’usine a en effet provoquĂ© des protestations sociales en cascade. « S’ils ont obtenu leurs primes, pourquoi pas nous ? », se disaient les ouvriers des autres usines textiles, vite rejoints par d’autres secteurs. Les cheminots se sont sentis soutenus dans leurs revendications, les infirmières et les enseignants s’y sont mis, les travailleurs du privĂ© dans les nouvelles villes industrielles, des cimenteries aux briqueteries, ont rejoint la ronde, se lançant dans des sit-in et exigeant primes et augmentations de salaires; les prĂ©caires (conducteurs de microbus, entre autres) n’ont pas Ă©tĂ© en reste.

L’Ă©pidĂ©mie a mĂŞme touchĂ© les employĂ©s des impĂ´ts fonciers dont 55.000 Ă©taient en grève en octobre dernier, dĂ©lĂ©guant trois mille d’entre eux pour un sit-in en plein centre ville. Au bout de neuf jours dans la rue avec femmes et enfants devant le ministère des finances, ils ont obtenu gain de cause. Cette nouvelle victoire a accentuĂ© l’effet tache d’huile et fait passer le pas Ă  des secteurs pourtant pas des plus combatifs. Les professeurs d’universitĂ© organisaient le 23  mars dernier une grève gĂ©nĂ©rale. Les mĂ©decins avaient menacĂ© de faire de mĂŞme, reculant finalement lors d’une assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale houleuse, Ă  cause des tergiversations des Frères Musulmans, très implantĂ©s dans les professions libĂ©rales. Dans un pays oĂą les luttes se menaient auparavant usine par usine, oĂą le syndicat principal peut lĂ©gitiment ĂŞtre considĂ©rĂ© comme une antenne du PND (Parti National DĂ©mocrate, au pouvoir), ces initiatives de coordination embryonnaire constituent un pas en avant d’importance.

Ce regain des luttes sociales intervient dans un contexte Ă©conomique dramatique. La politique libĂ©rale offensive du gouvernement, Ă  l’instigation des ministres « jeunes » rĂ©unis autour du fils du prĂ©sident, Gamal Moubarak, a aggravĂ© la crise sociale. Ils ont accĂ©lĂ©rĂ© les privatisations (grands magasins, secteur bancaire…), bradĂ© les acquis de la pĂ©riode nassĂ©rienne dans l’enseignement et la santĂ©, et favorisĂ© de fait l’enrichissement de quelques gĂ©ants capitalistes monopolisant le marchĂ© (aciĂ©ries, cimenteries). Tout en entĂ©rinant allĂ©grement des accords commerciaux accentuant la dĂ©pendance politico-Ă©conomique aux Etats-Unis et Ă  leur alliĂ© dans la rĂ©gion. Le rĂ©cent scandale du gaz exportĂ© vers IsraĂ«l Ă  moitiĂ© prix n’Ă©tant qu’un Ă©pisode d’un feuilleton très long.

Le pain au centre de la crise

En termes de corruption, les solutions drastiques que ces technocrates prĂ©tendent trouver Ă  ce mal endĂ©mique aggravent en rĂ©alitĂ© les dysfonctionnements du système. L’une des expressions en a Ă©tĂ© la crise du pain. Encore subventionnĂ© Ă  hauteur de près d’un milliard d’euros par an (60 pour cent des subventions aux produits alimentaires de base), le pain est un secteur oĂą la corruption bat son plein, les propriĂ©taires des boulangeries revendant leurs quotas de farine subventionnĂ©e au vu et au su des inspecteurs fonctionnaires corrompus. Ce pillage lucratif vient se greffer sur la stagnation des subventions (alors que la population a augmentĂ© et que des familles des classes moyennes appauvries n’ont plus les moyens d’acheter le pain dans le secteur privĂ©). L’augmentation mondiale des prix du blĂ© (l’Egypte importe annuellement près de 50 pour cent de sa consommation) a donc Ă©tĂ© la cerise sur le gâteau qui explique les longues files d’attente devant les boulangeries et les bousculades qui ont provoquĂ© ces deux derniers mois la mort de près de vingt personnes. Cela dans un pays oĂą 45 pour cent de la population survit avec moins de 1,5 euro par jour et oĂą l’inflation est presque hebdomadaire et touche tous les produits de base. Des chiffres qui expliquent pourquoi l’exĂ©cutif n’ose pas supprimer les subventions aux produits de base, malgrĂ© les admonestations de la Banque mondiale et du FMI. Le pouvoir n’est pas près d’oublier « l’intifada des voyous » – d’après le cĂ©lèbre mot du prĂ©sident Sadate – des 18 et 19 janvier 1977 provoquĂ©e par l’annonce de l’augmentation des prix du pain.

Tous les regards Ă©taient donc rivĂ©s sur l’usine d’Al-Mahalla, dont les travailleurs avaient annoncĂ© une nouvelle grève le 6 avril dernier, pour exiger le paiement de leurs primes promises après leur deuxième grève de septembre 2007. D’autant plus que – non sans forcer le mouvement – des jeunes activistes avaient lancĂ© (sur Facebook) un mot d’ordre de grève gĂ©nĂ©rale, sous le slogan « restez chez vous ! ». Vite repris par plusieurs mouvements d’opposition, dont Kefaya (« Ça suffit! »), ce mot d’ordre, mĂŞme s’il n’a provoquĂ© aucun rĂ©el mouvement de grève, a connu un certain succès. Sur internet, le groupe est rapidement passĂ© Ă  plus de 100.000 adhĂ©rents. De son cĂ´tĂ©, le ministre de l’IntĂ©rieur contribuait Ă  la publicitĂ© par un communiquĂ© menaçant de trois mois de prison quiconque ne se rendrait pas Ă  son travail.

Une menace mise Ă  exĂ©cution le lendemain Ă  Al-Mahalla, oĂą un gigantesque dĂ©ploiement policier encerclait la ville, avec des escouades en civil forçant les ouvriers Ă  se mettre devant leurs machines. Une man?uvre d’intimidation qui a rĂ©ussi Ă  empĂŞcher la grève, mais a provoquĂ© une Ă©meute gĂ©nĂ©ralisĂ©e – dont on a vu les images. Très dure, la rĂ©pression n’a pas Ă©pargnĂ© les militants de la toile. Dans les jours qui ont suivi, le rĂ©gime a ainsi arrĂŞtĂ© les jeunes initiateurs du groupe sur Facebook (toujours en dĂ©tention), le porte-parole de Kefaya, Georges Ishaq (libĂ©rĂ© depuis sous caution), mais dont le procès continue, ainsi que d’autres militants de Kefaya encore derrière les barreaux, accusĂ©s d’ĂŞtre Ă  l’origine de la violence Ă  Mahalla. Cela n’a pas empĂŞchĂ© un nouvel appel Ă  la grève gĂ©nĂ©rale de circuler pour le 4 mai prochain, comme « cadeau d’anniversaire » Ă  Hosny Moubarak, qui aura 80 ans, dont 29 comme prĂ©sident de la RĂ©publique.

A Mahalla, la situation est tendue. Les journĂ©es des 6 et 7 avril ont obligĂ© le gouvernement Ă  dĂ©bourser un mois de salaire en prime, et 15 jours dans les autres usines du secteur textile (dont certaines se sont mises en grève pour exiger l’Ă©galitĂ© avec Al-Mahalla), prĂ©sentĂ©e comme une « rĂ©compense pour ne pas avoir fait grève », Ă  doubler le quota de farine des boulangeries dans la ville, et Ă  s’engager Ă  amĂ©liorer le rĂ©seau de transports et système de santĂ©. Des mesures qui n’ont pas convaincu les habitants de baisser les bras face Ă  la rĂ©pression. Les familles des dĂ©tenus, très soudĂ©es, encerclent par centaines, nuit et jour, les postes de police oĂą leurs enfants sont enfermĂ©s. Le mouvement social, lui, est terrĂ© dans un attentisme pesant, craignant que cette nouvelle vague de rĂ©pression ne fasse avorter sa fragile renaissance.

Dina Heshmat, collaboratrice du woxx, est journaliste et vit au Caire.

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