GRAPHISME: La résurrection par le découpage

Le graphiste, peintre et illustrateur Marc Angel s’est trouvé une nouvelle passion : désormais il est aussi éditeur.

Ce n’est pas un hasard que Marc Angel ait sauté le pas et fondé sa propre maison d’édition. « Pour moi, cela représentait une suite logique dans mes activités », raconte-t-il. « J’ai toujours travaillé dans le graphisme et je voulais persévérer dans ma propre voie, c’est pourquoi j’ai choisi de me rendre indépendant avec ma propre petite maison d’édition. »

La petite maison se situe dans la prairie luxembourgeoise, à deux pas de la frontière belge cependant, et s’appelle « insitu-édition-création ». Vient d’y paraître le premier ouvrage, composé par Angel en personne. Le nouveau-né répond au nom de « Vers(e) – le testament des poètes en images/ Das Testament der Dichter in Bildern » et il est exceptionnel à plus d’un titre. D’abord, parce que ce n’est pas un livre. Puis, parce que les textes qu’il contient sont trouvables dans (presque) toutes les bibliothèques un tant soit peu entretenues – à condition de disposer d’un rayon « classiques du 19e siècle ». Et puis aussi, parce que l’intérêt principal ne se fonde nullement sur les textes eux-mêmes, mais sur la façon dont ils sont mis en images par Angel.

Explications : « Vers(e) » est un portfolio de six feuillets détachables. Sur chaque feuillet on trouve un poème. Et chaque poème est mis en image par Marc Angel, accompagné de sa traduction en français ou en allemand avec un petit détail biographique du poète. Il faut surtout insister sur le fait que les poèmes sont mis en images et non pas simplement illustrés. « C’est une grande différence », explique-t-il, « car ce que je fais c’est créer les images qui me passent par la tête à la lecture de ces poèmes. Je crée alors une suite, une histoire qui devient vivante. Mon approche est plutôt de faire évoluer le poème et non pas de l’illustrer, ce qui ne serait que complémentaire. En fait je fais des bandes dessinées, à partir de ces pièces littéraires ». Une approche aussi, qui devrait être connue des lectrices et lecteurs de notre hebdomadaire, puisque c’est dans le « Gréngespoun » d’antan que Marc Angel débuta avec ses poèmes mis en images.

La bande dessinée est sûrement la meilleure définition de ce que produit Marc Angel. Ou du moins celle qui s’en rapproche le plus. Car, ce ne sont tout de même pas les aventures de Tintin dont on parle ici, mais des tergiversations et lamentations des poètes maudits du 19e siècle. Mais en fait, pourquoi s’intéresser à ses vioques qui devraient rappeler de mauvais souvenirs de banc d’école à plus d’un-e ?

Poêmes romantiques mis en images

« Il y a deux raisons à cela », répond Angel, « premièrement, et c’est une chose très pragmatique, les droits d’auteurs de ces poètes sont tombés dans le droit commun, c’est-à-dire que cela ne me coûte rien de reproduire leurs textes. Et puis aussi parce que j’aime ça. Le romantisme est une de mes grandes passions et je me désole toujours de voir leur image réduite au stéréotype de jeunes gens idéalistes qui se noient dans la décadence et dans l’art pour l’art. Avec mon travail, j’essaie aussi de montrer que les choses ne sont peut-être pas si évidentes que ça. »

Surtout que le graphiste ne tient pas compte du degré de popularité d’un poème, mais préfère se fier à son émotion. « Certains textes sont spéciaux et déclenchent en moi une émotion, qui conduit à l’oeuvre que je crée. »

Une autre particularité est la technique employée par Marc Angel. Car ce n’est pas vraiment du dessin à proprement parler qu’il pratique mais il avance – si l’on veut – dans le négatif, par la technique du découpage. Une vieille technique qu’il résuscite avec autant de passion que les auteurs qui retrouvent une deuxième vie à travers son travail.

« Ce que je fais revient en fait à une sorte de réhabilitation de ces auteurs. Ce qui est drôle, c’est que la plupart des gens connaissent et possèdent leurs textes quelque part au fin fond de leurs bibliothèques, mais qu’ils ont perdu depuis longtemps le contact avec eux. Je travaille à renouer ce contact. » Pourtant, Angel se défend de toute mission pédagogique. « Ce n’est pas le propre de mon travail. Je m’adresse plutôt aux amoureux de la poésie comme moi, qui ont envie de redécouvrir leurs oeuvres. »

Parmi ces auteurs on retrouve des gens comme Guillaume Apollinaire ou encore Charles Baudelaire – le favori de Marc Angel d’ailleurs – mais aussi un inconnu. Un certain Ernst Wilhelm Lotz, expressioniste allemand extrêmement méconnu. « Il est un peu le Baudelaire de l’expressionisme allemand, mais sa reconnaissance n’a jamais été aussi globale que celle de ses confrères comme Georg Trakl ou encore Gottfried Benn, auxquels tout le monde pense lorsqu’il entend parler d’expressionisme allemand. Mais là aussi, je l’ai choisi parce que ses vers m’inspiraient une histoire et non pas par intérêt scientifique ».

Reste à voir comment va être l’écho du public face à une telle vision pour le moins non-orthodoxe de la poésie et du graphisme. Pour l’instant Angel est satisfait – même si le premier tirage est limité à 300 exemplaires, les échos sont plutôt positifs. Et puis, cela n’est que le premier pas vers plus d’indépendance et dans de nouvelles directions. Car l’idée de fonder sa propre maison d’édition n’est pas dénuée d’une certaine déception face au paysage éditorial luxembourgeois. « Le problème est qu’au-delà d’Arlon, plus personne ne connaît les publications luxembourgeoises. Je trouve que c’est très dommage, parce qu’il y a de bonnes choses qui se font chez nous. Et puis aussi, parce que le multilinguisme luxembourgeois devrait plutôt nous aider à dépasser les frontières, au lieu de nous y cloîtrer. C’est pourquoi j’ai aussi ajouté des traductions aux poèmes, afin que ce portfolio puisse paraître dans tous nos pays voisins ».

Les yeux de Marc Angel sont surtout rivés sur le public belge, et pour cause : « En Belgique la bande dessinée est un produit national, accessible à tout le monde et surtout connu par le grand public. Ils en discutent comme nous discutons du dernier film d’un réalisateur qu’on aime bien. » Un autre avantage de cette prédisposition belge est que le niveau de tolérance en ce qui concerne des expérimentations comme le « roman graphique » ou encore les poésies en image telles que les pratique Angel, est beaucoup plus élevé. Qui dit encore que tout est foutu chez nos voisins ?

Pour le futur, la maison « insitu-édition-création » prévoit plusieurs petites publications « plus orthodoxes » comme le formule Angel. Mais une suite de « Vers(e) » est aussi prévue pour l’automne. Avis donc aux amateurs.

www.insitu-edition-creation.com


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