CINEMA: « D’abord, il y a notre désir de filmer une femme »

Même s’ils appartiennent au cercle très restreint des doubles Palme d’Or, Luc et Jean-Pierre Dardenne – qui viennent de terminer leur dernier-né « Le silence de Lorna » – restent en dehors du star système et continuent à vivre à leur rythme : soit un film tous les trois ans.

woxx : Comment travaillent les frères Dardenne ?

Jean-Pierre : On a trouvé une espèce d’équilibre tout en se disant que la prochaine fois, nous irions plus vite mais apparemment, c’est le temps qu’il nous faut pour se remettre du film précédent et pour repartir tout doucement vers une autre aventure. Il y a des cinéastes qui travaillent avec beaucoup de scénaristes et lorsqu’ils ont terminé leur film, ils ont déjà le suivant quasiment prêt à être mis en chantier. Ce n’est pas notre cas et peut-être que nous avons trouvé notre biotope dans ce rythme là.

Luc : Cela nous permet aussi de pouvoir nous isoler dans notre bulle, dans le film que l’on fait. Il faudrait essayer de faire deux choses en même temps. mais on a du mal. On n’arrive pas à être dans deux films en même temps.

« Le silence de Lorna », est-il un hommage à la femme ? Doit-on la considérer comme une victime de la société dans un film noir avec un vrai suspens ?

Jean-Pierre : Oui c’est vrai que nous rendons hommage aux femmes dans nos films et particulièrement dans celui-ci, car c’est le personnage principal. Elle est intrigante mais à un moment donné, elle va sortir de l’intrigue dans laquelle elle s’est mise et dans laquelle on l’a mise. Tout au long du scénario, il y a des intuitions qui prennent forme et à un moment donné pour que ces multiples intrigues puissent exister, il faut regarder, enregistrer, il faut être dehors et regarder cette femme qui en plus est très belle. C’est aussi pourquoi notre caméra devient témoin des scènes et n’est plus acteur comme dans nos films précédents.

Luc : C’est quelqu’un qui veut gagner un peu sur tous les plans, elle veut obtenir le snack et pour ça accepter l’intrigue concernant le complot. Elle veut sauver Claudy et doit donc se débrouiller pour trouver un système que Fabio devra accepter. Et puis avec Sokol, il faut qu’il continue à l’aimer même si à un moment donné, elle aime Claudy sans qu’elle ne lui dise. C’est donc une femme qui a plusieurs vies, plusieurs facettes. Et tout doit aboutir à son rêve : avoir son snack avec l’homme qu’elle aime. C’est une histoire d’amour et en même temps, c’est une histoire qu’elle découvre en même temps que cet amour inattendu parce qu’au départ, ce n’est pas l’homme qu’elle aime, c’est un autre qu’elle va aimer. Elle va perdre pas mal d’illusions sur le genre humain, sur elle-même.

Jean-Pierre : Je pense qu’il y a des incidents dissimulés tout au long du film mais comme c’est un film qui repose sur des suspens, il est donc construit pour qu’ils se distillent petit à petit et aussi pour que le spectateur se pose des questions, et qu’il ait des réponses à ses questions sans que ces réponses soient pour autant celles auxquelles il s’attend. C’est le même système que le film noir mais sans stéréotype.

Luc : On n’a pas voulu revisiter le film noir avec notre film même s’il en possède effectivement des éléments. Ce qui nous intéresse, c’est la métamorphose de Lorna : savoir comment elle réagit après la mort d’un personnage et comment elle va évoluer.

L’intrigue ne se déroule plus à Seraing qui était jusqu’ici votre lieu habituel de tournage. Est-ce un choix motivé par une implantation démographique où les faits divers sont plus abondants ou par une volonté de coller à une étude sociologique ?

Luc : Lorna et les autres personnages sont des gens de la nuit et Liège est une ville vivante la nuit, contrairement à Seraing où il y a peu d’éclairage. Il n’y a pas énormément de vie nocturne à Seraing parce que c’est avant tout une ville ouvrière où l’on vient travailler et dormir. La seconde raison est que lorsque vous êtes immigré de votre pays, vous êtes attiré par la plus grande ville possible parce que c’est là qu’il y a le plus d’opportunités pour trouver du travail et aussi pour se cacher. La grande ville est plus anonyme. Parfois aussi on y retrouve des gens de la même communauté, du même pays.

Jean-Pierre : D’abord, il y a notre désir de cinéastes de filmer une femme. Ensuite, de filmer cette femme entourée d’hommes, c’était ça notre envie de départ et cela bien avant de se souvenir de cette histoire que l’on nous a racontée. Et puis, c’est vrai que notre histoire rencontre des choses de notre société d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas plus une étude sociologique que la présentation d’une situation donnée. On explore seulement des possibilités humaines.


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