SCIENCES HUMAINES: Vues imprenables

Les sciences humaines sont à l’affiche de cette foire des étudiants. Le woxx s’est entretenu pour l’occasion avec le doyen de la faculté des sciences humaines, Michel Margue.

woxx : Les sciences humaines n’avaient pas vraiment la cote dans le monde politique ces dernières années – elles étaient plutôt victimes de railleries diverses. Cela vous a-t-il touché en tant que doyen de votre faculté?

Michel Margue : L’homme politique avec lequel nous avons le plus de contact est bien sûr notre ministre de tutelle. Et Monsieur Biltgen insiste dans bon nombre de ses discours officiels qu’il est très important qu’il y ait à côté des sciences naturelles et autres sciences dites « exactes » un volet sciences humaines qu’il ne faut délaisser sous aucun prétexte. Je pense que la question n’est pas d’offrir une chose ou l’autre, mais de faire les deux puisqu’ils sont complémentaires et qu’ils témoignent de considérations différentes de la science. D’un côté, il faut savoir qu’un certain nombre de disciplines peuvent profiter directement au développement économique de notre pays ou d’un ensemble plus grand. De l’autre, une société ne se mesure pas uniquement en termes de productivité économique – même si celle-ci est importante. Elle doit aussi être capable de se mettre en question, de questionner sa culture ainsi que l’évolution des sciences au sens large. C’est cela la mission des sciences humaines. Elles ont une fonction réflexive ainsi qu’une fonction d’orientation par rapport à l’évolution de la société. Ces aspects sont complémentaires aux autres sciences et doivent faire partie d’une société qui se veut démocratique, qui veut des citoyens critiques et éclairés participant aux processus politiques et socio-économiques. Notre société ne peut pas faire des économies sur ces aspects. C’est pourquoi nous avons aussi besoin des sciences humaines à l’université et nous en avons besoin dans notre société, même si elles ne sont pas « rentables » dans le sens direct du terme. Etudier l’apprentissage, la communication, la culture, la gouvernance, le travail, les formations identitaires, l’exclusion, le développement individuel et social est aussi une forme de productivité.

Avez-vous l’impression que les sciences humaines ont été délaissées par la direction de l’université ?

Dans une des premières phases de l’université, entre 2003 et 2005, cette question a été évoquée dans certains cercles. Je n’ai pas pu voir dans les têtes de celles et ceux qui finalement ont pris toutes les décisions, mais je ne pense pas que l’université ait voulu fonctionner sans les sciences humaines. Avant tout dans le secteur visé à priori, c’est-à-dire les études luxembourgeoises – dans le sens transnational et européen du terme et non pas dans son acception restreinte de l’identité nationale. Dès le début, dans la recherche et dans l’enseignement, ces études étaient présentes. Les premiers bachelors et masters de la faculté relevaient tous des sciences humaines. Comme par exemple le bachelor en cultures européennes – qui a cette année encore une fois augmenté en inscriptions. Ou les masters en philosophie, histoire, psychologie ou encore communication qui ont été offerts dès la création de l’université et qui n’ont jamais connu de problèmes quant à leur réalisation. Mais c’est très important de garder en tête que les sciences humaines doivent se présenter de façon productive et surtout offensive. Et non pas, comme vous le faisiez aussi dans votre première question, rester sur la défensive. Il ne faut pas toujours se plaindre, car honnêtement, beaucoup de choses sont en train de se passer ici et l’apport à la société est considérable.

Quels seraient les meilleurs débouchés pour un-e candidat-e aux études en sciences humaines au Luxembourg ?

Si vous prenez les sciences naturelles ou encore le droit et les finances, il est très aisé de se dire que telles ou telles études mènent vers telles ou telles carrières précises. Ce n’est pas la mission des sciences humaines. Les sciences humaines, ont pour ainsi dire, pour objet la culture et la société qui en résulte. En tant que telles, elles ne peuvent cibler une carrière précise, mais une multitude de possibilités. Si on exclut, bien sûr, les carrières dans l’enseignement primaire ou secondaire. Pourtant, à côté de l’enseignement, il y a une grande diversité d’opportunités dans le monde d’aujourd’hui. Un-e jeune qui sait penser en réseaux, qui sait aborder des sujets complexes de manière critique, qui sait travailler de façon interdisciplinaire et dans la rigueur méthodologique ainsi que questionner sa propre démarche et sa science – ce qui est loin d’être le cas pour toutes les disciplines – a un profil très recherché dans de nombreuses professions. Néanmoins, on doit ajouter qu’ils ou elles sont souvent recherchés en combinaison avec d’autres formations. Je conseillerais à un-e jeune d’aujourd’hui qui veut faire des sciences humaines sans envisager une carrière dans l’enseignement, de faire en parallèle ou à la suite une formation appliquée. Comme par exemple dans les domaines de la science politique, la communication et les médias, la gestion culturelle, l’aménagement du territoire, l’architecture ou encore l’économie ou le droit. Cette combinaison est très valorisante. Des leaders du monde économique nous ont fait savoir à plus d’un titre qu’ils aimeraient bien embaucher des personnes issues des sciences humaines à condition que leur formation soit combinée à d’autres – qui souvent leur est dispensée dans les firmes elles-mêmes.

C’est-à-dire qu’il n’y a pas de débouchés sans double formation? Est-ce la mort de l’intellectuel pur jus ?

Si l’intellectuel pur jus correspond au poète perché dans sa tour d’ivoire, alors oui, une deuxième formation est indispensable. En même temps, ceux qui sont à la fenêtre de leur tour d’ivoire ont une vue imprenable sur le reste de la société, ce qui est un avantage indiscutable. Mais beaucoup de sciences humaines, comme les sciences politiques par exemple, comprennent en elles-même déjà des aspects de formation pratique à côté de la théorie pure et dure.

Si on compare la faculté des sciences humaines de l’université du Luxembourg à celles déjà présentes à l’étranger – où en sommes-nous ?

Au niveau de la recherche, nous constatons que nous pouvons très bien nous comparer à l’étranger, d’un point de vue qualitatif. Un grand nombre de nos chercheurs et chercheuses sont souvent à l’étranger, que ce soit sur invitation ou qu’ils ou elles s’y voient décernés des reconnaissances. On peut mettre l’accent sur le fait que les recherches dans les sciences humaines sont toujours bien vues à l’étranger – à cause du Luxembourg lui-même en tant que laboratoire idéal. La société dans laquelle nous vivons avec sa part d’étrangers et les différentes cultures et langues qui y cohabitent, le tout sur un territoire limité et aisé à analyser, est un objet d’étude idéal pour les chercheurs en sciences humaines – car les sociétés européennes tendent à évoluer dans le même sens de sociétés de plus en plus ouvertes. Donc, au niveau de la recherche, les chercheurs étrangers ne se fatiguent pas de nous faire remarquer l’intérêt qu’ils portent à notre pays. Au niveau de l’enseignement, nous constatons que les masters évoluent plutôt bien. Ce sont de petites formations qui nous permettent de plus en plus de trier nos candidat-e-s sur le volet avec une majorité d’étrangers. En ce qui concerne les bachelors, le nombre d’étudiant-e-s évolue tout le temps. Mais je pense que nous devrons encore faire beaucoup plus d’efforts afin qu’en ressortent encore plus de diplômé-e-s. Même s’il faut aussi compter avec la vieille tradition luxembourgeoise qui veut que nombre d’étudiant-e-s luxembourgeois-e-s nous quittent après une ou deux années pour l’étranger. Ce qui est très bien en soi – surtout comme nous constatons que certain-e-s reviennent auprès de nous pour leur master, afin de pouvoir profiter des avantages de l’université du Luxembourg : la proximité des enseignant-e-s, un encadrement efficace et le lien étroit avec la recherche.

Quelles améliorations pour votre faculté aimeriez-vous faire passer dans les années à venir ?

Nous voulons donner un profil plus précis à notre faculté surtout dans la recherche, mais aussi dans l’enseignement. Nous ne pouvons certainement pas offrir toutes les disciplines des sciences humaines à notre faculté, mais ce que nous faisons doit avoir une haute qualité et doit être intéressant dans un contexte national et international. En ce sens, nous avons certaines obligations qui découlent de la loi créant l’université, comme celle de former le personnel enseignant dans le primaire et dans le secondaire – ou du moins d’offrir ces formations. A l’avenir, les sciences de l’éducation doivent être cadrées encore plus précisément en focalisant la recherche sur le contexte pluri-culturel et multilingue. D’autres points à renforcer sont l’intervention sociale et la psychologie – pour voir dans quelle direction une société évolue, pour étudier les facteurs d’inclusion et d’exclusion ou encore de la santé « sociale ». Et puis les études luxembourgeoises fortement interdisciplinaires : études des langues et littératures, des formations identitaires, de la gouvernance nationale, de la gestion des territoires, des médias. Un dernier volet à ne pas oublier est la dimension européenne dans les sciences historiques, philosophiques et politiques. Pour les enseignements, il s’agira surtout d’adapter nos formations en master à ces axes de recherche que nous voulons fortement ancrés dans la sphère internationale. En ce qui concerne les bachelors, il faudra augmenter encore leur qualité à travers – entre autres – un meilleur encadrement des étudiant-e-s et probablement une sélection à l’entrée.

La sélection sur dossier est alors inévitable ?

Elle est déjà partiellement en vigueur. Mais nous cherchons entretemps de nouveaux critères de sélection pour affiner davantage nos formations.


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