Cette semaine, une confĂ©rence organisĂ©e au Mudam par Luxembourg for Finance sur le thème « Art as an Investment » a rĂ©uni banquiers et monde artistique, afin de rappeler que l’art contemporain est aussi arrivĂ© au Luxembourg par le biais des banques.

Valoriser l’art, oui. Mais pas pour le public, ni pour les artistes. Manifestement, le monde financier entend les choses autrement.
DĂ©jĂ le titre a dĂ» en faire frĂ©mir plus d’un : « Art as an Investment ». Depuis toujours, les banquiers rĂŞvent de faire fructifier de l’immatĂ©riel, de faire de l’argent Ă partir de rien ou de pas grand chose. Surtout en ces temps de crise oĂą il faut chercher des moyens « alternatifs et sĂ»rs » pour faire fructifier les portfolios et pour continuer Ă poursuivre – haletant certes – la course Ă la croissance et aux bĂ©nĂ©fices. Alors pourquoi pas l’art ?
« Depuis 3.500 ans des individus aiment montrer leur richesse par leurs maisons et par leurs collections d’art », rappelle Michael Moses, professeur de stratĂ©gie Ă©conomique retraitĂ© et co-fondateur du Mei Moses Fine Art Index – sujet central de l’intervention de l’invitĂ© de la soirĂ©e. Le Mei Moses Fine Art Index se propose de rĂ©aliser l’impensable : quantifier les actifs de l’art. Pour cela, Moses et son collaborateur Jianping Mei, scrutent les auctions et les mouvements de prix afin d’en extraire un index. En d’autres termes : une courbe qui montre la valeur des objets d’art sur le marchĂ© et qui dĂ©montre qu’investir dans ce business est une bonne alternative.
« Il faut comparer le marchĂ© de l’art Ă celui de l’immobilier », explique Michael Moses au woxx, « Car un baril de pĂ©trole, cela reste un baril de pĂ©trole. Mais chaque maison est diffĂ©rente et sa valeur varie selon des critères très divers comme la situation, l’environnement social, son Ă©tat ou encore son âge. Pour les oeuvres d’art c’est un peu la mĂŞme chose. » C’est pourquoi, le Mei Moses Fine Art Index s’inspire mĂ©thodologiquement de modèles d’analyse du business immobilier.
Cela peut paraĂ®tre absurde et mĂŞme rappeler le dĂ©but du classique « Dead Poets Society » – oĂą un professeur de littĂ©rature essaie pathĂ©tiquement de quantifier des poèmes – mais quand il s’agit d’argent, on arrĂŞte de rigoler. C’est pourquoi la confĂ©rence au Mudam a fait salle pleine. « Nous avons des gens qui viennent de Lugano ou encore de Christie’s Ă Bruxelles, des conseillers financiers et des artistes », constate Christian Welter de Luxembourg for Finance, l’agence pour le dĂ©vĂ©loppement du secteur financier au grand-duchĂ©, soutenu Ă la fois par le gouvernement et la fĂ©dĂ©ration patronale du secteur.
Donc la collaboration entre le secteur de l’art et celui de la finance devrait se renforcer, du moins selon les voeux des organisateurs de la soirĂ©e. Ce qui pourrait choquer certains devient pourtant Ă©vident quand on jette un regard en arrière – vers les annĂ©es 90. Comme le directeur du Mudam, Enrico Lunghi, l’a expliquĂ© dans son introduction, l’art contemporain est apparu au Luxembourg – surtout dans son espace public – par le biais de la place financière, le secteur public n’a fait que suivre en quelque sorte. Il n’y a qu’Ă se promener au Kirchberg pour s’en aperçevoir. L’impression qui en ressort est que le Luxembourg, devenu une ville europĂ©enne par ses institutions et une place financière par ses banques se devait en quelque sorte de reproduire cela sur le plan culturel. C’est-Ă -dire qu’on a forcĂ© un peu le cours des choses par l’arrivĂ©e des grandes institutions culturelles. Ainsi, la corrĂ©lation entre place financière et dĂ©veloppement culturel explique aussi pourquoi le Luxembourg peut dĂ©tenir de nombreuses oeuvres d’art contemporain, mais qu’il n’a pas su – jusqu’il y a peu – en produire. « Si nous avons ratĂ© le 20e siècle, il nous appartient maintenant de ne pas rater le 21e », dĂ©clare Lunghi. Avec des partenaires pareils, c’est bien parti?
Le marchĂ© de l’art, c’est comme l’immobilier
Car, quelles sont les vues que le monde financier a sur l’art ? Simplement financières, bien sĂ»r. Et cela peut donner le tournis Ă tout vĂ©ritable amateur d’art – ces personnes qui, quand ils ou elles parlent de la valeur d’une oeuvre veulent dire la valeur intrinsèque de celle-ci, ou encore son pouvoir de nous faire rĂ©flĂ©chir sur ou de faire revivre une certaine Ă©poque. Michael Moses n’a pas seulement montrĂ© lors de sa confĂ©rence que l’art en tant que matĂ©riel Ă©tait une très bonne investition – Ă condition d’aimer un peu le risque. En effet, le revenu peut ĂŞtre bien plus Ă©lĂ©vĂ© que dans des investissements traditionnels, c’est pourquoi il conseille d’ailleurs de l’inclure dans des portfolios d’actions. Mais Moses a aussi rĂ©vĂ©lĂ© quelle catĂ©gorie d’art Ă©tait la plus rentable. Et lĂ , surprise : ce ne sont manifestement pas les chefs d’oeuvres qui sont les plus rentables. Il parle ainsi d’un « negative masterpiece effect », qui viendrait du fait que la valeur de ces pièces est très volatile. « En rĂ©alitĂ©, la qualitĂ© importe peu », commente-t-il. C’est donc par dĂ©faut la quantitĂ© d’oeuvres d’art qui gĂ©nère les bĂ©nĂ©fices et peu importe de quoi il s’agit. En consĂ©quence, le Mei Moses Fine Art Index ne distingue que peu d’Ă©poques et de courants, comme les impressionnistes – qui obtiennent toujours des prix records – l’art amĂ©ricain post-guerre ou avant guerre, l’art antique et ainsi de suite. Ce qui donne aux oeuvres dans lesquelles il faut investir pour en tirer des bĂ©nĂ©fices sĂ»rs le profil suivant : pas trop connues, pas trop extraordinaires et surtout nombreuses. En bref : les croĂ»tes accrochĂ©es au-dessus de la cheminĂ©e de mĂ©mĂ© sont peut-ĂŞtre le futur du secteur financier?
« Investir dans l’art est une affaire de longue haleine », poursuit Moses, « Et c’est surtout un marchĂ© portĂ© par la richesse. Mais c’est aussi un marchĂ© dĂ©mocratique, dans le sens oĂą il ne dĂ©pend pas uniquement de la richesse des plus riches, mais aussi de celle qui est distribuĂ©e dans les classes moins riches. Celles-ci vont bien-sĂ»r investir des sommes moins importantes, mais en fin de compte, elles vont apporter un certain volume. » C’est donc la haute bourgeoisie le principal moteur de ce marchĂ© que les places financières sont en train de s’approprier. Puisque finalement, une oeuvre d’art ne peut pas ĂŞtre a priori un investissement toxique, comme les emprunts sur l’immobilier qui ont fait vaciller le monde vers la crise en 2008. En effet, le marchĂ© de l’art et la bourse ne sont pas vraiment liĂ©s. InterrogĂ© sur les effets de la crise sur son index, Moses explique : « Nous avons constatĂ© que nous avions un certain retard sur les Ă©volutions en bourse. En 2008, quand les cĂ´tes s’effondraient nous n’avons perdu que quatre points. Les effets de la crise se sont pourtant faits sentir en 2009 – oĂą nous avons perdu bien davantage. D’un certain point de vue, cette Ă©volution est plutĂ´t normale, puisque les gens, quand ils perdent de l’argent, ne songent pas forcĂ©ment Ă investir dans l’art ».
Pourtant, Moses et le premier Ă l’admettre, il ne faut pas rĂŞver non plus: « Je ne suis pas un conseiller financier. D’ailleurs je ne conseille Ă personne d’investir dans l’art. Tout ce que je fais c’est proposer un service d’orientation pour ceux qui seraient tentĂ©s par cette expĂ©rience. ». Et avec 15.000 clients qui paient pour avoir accès aux donnĂ©es de l’oracle du marchĂ© des oeuvres d’art, il peut ĂŞtre plus que content. Pourquoi investir dans l’art ? Cette sorte d’investissement n’apporte presque aucun revenu aux artistes du moment – puisque la plupart des oeuvres sont vieilles – et de toute façon, investir dans l’art ne fait pas forcĂ©ment de vous une meilleure personne. A la question si cette forme d’investissement Ă©tait plus Ă©thique qu’une autre, Moses rĂ©pond, après rĂ©flexion : « Non, en fin de compte, pour moi, c’est la mĂŞme chose que si j’investissais dans le pĂ©trole. »

