DOCUMENTAIRE: Rock-a-Fric

Le documentaire « Rocdoc » consacré à la scène rock luxembourgeoise a surtout révélé des choses intéres-santes sur le carcan social dans lequel les artistes luxembourgeois sont enfermés et s’enferment.

Mercredi soir, dans le club de la Rockhal, les voiles se sont levés sur « Rocdoc », un documentaire sur la scène rock luxembourgeoise actuelle – donc pas de retour en arrière comme dans les derniers films d’Andy Bausch. D’une certaine façon, après le succès d’estime qu’avait engrangé « Hamilius » d’Alain Tshinza l’année dernière, on pouvait s’attendre à ce que ce film se fasse. Son film sur la scène hip-hop grand-ducale avait fait souffler un vent nouveau sur les fameux « Films Made in Luxembourg », et il fallait donc que cela continue. De toute façon, la scène rock luxembourgeoise est peut-être encore d’une plus grande ampleur que la scène hip-hop, relativement récente sous nos latitudes.

Autre différence : alors que le hip-hop et la musique, les paroles et l’attitude qui vont avec ont surtout vécus comme des facteurs d’intégration ou d’identification par les nouvelles générations immigrées, le rock, lui, est plutôt resté « white trash ».

Etonnamment honnête, le film du jeune réalisateur Govinda Van Maele montre ainsi les paradoxes d’une scène qui se veut unie, mais qui porte en son sein toutes les différences de la société dans laquelle elle évolue.

Pour bien documenter l’évolution de la scène, Van Maele a mis en scène trois générations différentes de musiciens rock du Luxembourg. Il commence ainsi son film avec les jeunes fous de Black Out Beauty. Ces métalleux pas comme les autres (voir woxx 1042) qui représentent un des meilleurs exports dans cette niche musicale des dernières années, collent encore assez aux clichés qu’on se fait de jeunes rêvant de devenir rockstar. Comme ces confessions plutôt bad boy du guitariste, qui explique pourquoi presque tous les établissements scolaires du pays l’ont mis à la porte. L’image des jeunes rebelles se reflète aussi dans les scènes où ils fument des pétards en pleine nature, en divagant sur leur grand avenir, qui pour l’instant reste toujours flou. Mais ce sont surtout les explications de leur bassiste de l’époque – d’une quinzaine d’années leur aîné – qui permet de les saisir en ce qu’ils sont : des rêveurs, qui vont se heurter à une dure réalité un jour ou l’autre. Car devenir musicien, voire rockstar, n’est pas seulement une affaire de détermination à ne pas lâcher ses rêves. C’est aussi beaucoup de travail et de compromis et il est clair que si les concerts dans les petits bars pour la scène locale appartiennent à ces rituels qui fondent et unissent une scène, ils ne restent pourtant que des moments éphémères. Beaux certes, mais sans futur.

Au Luxembourg, on ne vit pas avec la musique?

Car celui-ci peut avoir un air un peu différent – comme le spectateur peut s’en apercevoir quand Van Maele s’attaque au second groupe : Miaow Miaow, qui viennent d’ailleurs d’annoncer officiellement leur dissolution. Composé de musiciens chevronnés et actifs dans la scène depuis au moins une douzaine d’années – on y retrouve des membres de formations de la première heure comme Eyston par exemple – les Miaow Miaow se prennent en pleine figure le syndrome de la maturité. Maturité difficile, parce qu’elle pose la question des compromis entre la vie sociale, réelle et bien luxembourgeoise et les idéaux de rockstars, déjà troqués pour l’appellation moins mégalomane de musicien professionnel. On remarque surtout que les différents membres du groupe ne sont pas d’accord entre eux sur la voie à poursuivre. Mais c’est leur guitariste Gianni qui explique le mieux le fonds du problème quand il évoque les relations entre le PIB par habitant le plus élevé d’Europe et les difficultés à poursuivre ses rêves, à sacrifier une belle et commode existence pour une vie de nomade, voire de parasite, alors que tous les autres potes et amis s’achètent de belles maisons, s’installent avec leurs copines et conduisent de grosses cylindrées.

La caméra de Van Maele les accompagne aussi en tournée, hors des frontières exigües du grand-duché qui de toute façon ne pourra jamais suffire à bâtir une carrière musicale – donc vers les lieux où un futur dans la musique semble possible. Pourtant, les scènes dans un café en Hollande où ils jouent devant un parterre d’employés d’une plateforme pétrolière ressemblent étrangement à celle où les jeunes de Black Out Beauty déclenchent le pogo de leurs fans locaux dans un petit dancing à Schifflange.

?mais on veut surtout vivre de la musique.

Qu’on peut s’y prendre différemment, c’est l’autre groupe de la même génération qui le démontre. Eternal Tango, seul groupe luxembourgeois du moment à sérieusement envisager une carrière internationale, est un peu un cas isolé dans la scène, comme le démontrent aussi les interviews. A chaque fois que la question incontournable du « vivre de la musique » est posée, les emo-rockeurs sont les premiers et souvent les seuls à être évoqués. Mais ce choix semble aussi avoir des conséquences sur la vie sociale des musiciens d’Eternal Tango. « On se sent souvent seuls », confesse leur chanteur dans le film. En effet, leur choix d’abandonner leurs jobs ou études pour se consacrer exclusivement à la musique demande maints sacrifices. Sur le plan social d’abord, hormis leur isolement dans leur environnement, le fait de dépendre des parents ou copines pèse lourd dans la vie des Eternal Tango. Cela peut aussi conduire à quelques excès de snobisme face aux autres membres de la scène, qui n’ont pas – encore – accompli le saut dans l’eau froide. Mais aussi sur le plan artistique, les rockeurs ont été conduits à faire des compromis. Moins visible dans le film – sauf des sous-entendus dans quelques remarques – il est pourtant absolument clair que pour dominer un jour les hitparades, il faut aussi correspondre au goût du moment et engager un producteur. En d’autres mots, fric contre intégrité artistique. Les Eternal Tango semblent avoir fait leur choix, et on a l’impression que finalement ils envisagent leur carrière dans le rockbiz comme d’autres l’envisagent dans les échelons du service public.

Un choix que le dernier groupe portraité a refusé de faire, même s’il était pendant longtemps le groupe luxembourgeois le plus connu à l’étranger. En 2008 – l’année du tournage du « Rocdoc » – DefDump annoncent l’abandon de leur groupe. Formation mythique des premiers jours d’une Kulturfabrik encore squattée, donc un pur produit de la contre-culture souvent idéalisée aujourd’hui, DefDump ont toujours tenu à leur intégrité musicale et à leurs messages souvent très politisés. Comme l’a remarqué le chef du centre de ressources de la Rockhal, lors du débat suivant la projection du film : « Vous auriez rendu totalement dingue chaque producteur sérieux qui aurait voulu vous exploiter ». DefDump ont fait un autre pari  : jouer à l’étranger oui, changer de posture pour avoir plus de succès jamais. Et d’une certaine manière, en surfant sur les réseaux mondiaux de la musique hardcore et métal, ils ont réussi : des dizaines de milliers d’albums vendus, des tournées dans plus de 26 pays différents et la reconnaissance des grands du business, comme Soulfly et d’autres qui les ont approchés pour ouvrir leurs concerts un peu partout dans le monde.

Mais pourtant, DefDump a perdu son pari et ils en sont plutôt fiers. Comme l’explique Usel, leur frontman : « Echouer est toujours un risque, mais jamais une honte. Car, tu ne peux pas échouer sans avoir essayé ».

« Rocdoc » montre aussi l’impact d’une telle idéologie sur les locaux. Le tout dernier concert de DefDump a eu lieu dans la salle de l’Atelier, survoltée et archi-pleine. Rarement on aura vu un groupe luxembourgeois se faire acclamer aussi frénétiquement par un public en transe entre mélancolie et euphorie. Et le plan montrant Usel claquant la porte du backstage de l’Atelier, pendant qu’au loin on entend la foule scander, est certes un des moments les plus intenses du film.

En fin de compte, « Rocdoc » est plus qu’un documentaire sur la scène rock grand-ducale, c’est aussi un sandwich de plusieurs tranches de vie des jeunes générations luxembourgeoises, un film carrément sociologique.


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