DOCUMENTAIRE: Rock-a-Fric

von | 01.10.2010

Le documentaire « Rocdoc » consacrĂ© Ă  la scène rock luxembourgeoise a surtout rĂ©vĂ©lĂ© des choses intĂ©res-santes sur le carcan social dans lequel les artistes luxembourgeois sont enfermĂ©s et s’enferment.

Mercredi soir, dans le club de la Rockhal, les voiles se sont levĂ©s sur « Rocdoc Â», un documentaire sur la scène rock luxembourgeoise actuelle – donc pas de retour en arrière comme dans les derniers films d’Andy Bausch. D’une certaine façon, après le succès d’estime qu’avait engrangĂ© « Hamilius Â» d’Alain Tshinza l’annĂ©e dernière, on pouvait s’attendre Ă  ce que ce film se fasse. Son film sur la scène hip-hop grand-ducale avait fait souffler un vent nouveau sur les fameux « Films Made in Luxembourg Â», et il fallait donc que cela continue. De toute façon, la scène rock luxembourgeoise est peut-ĂŞtre encore d’une plus grande ampleur que la scène hip-hop, relativement rĂ©cente sous nos latitudes.

Autre diffĂ©rence : alors que le hip-hop et la musique, les paroles et l’attitude qui vont avec ont surtout vĂ©cus comme des facteurs d’intĂ©gration ou d’identification par les nouvelles gĂ©nĂ©rations immigrĂ©es, le rock, lui, est plutĂ´t restĂ© « white trash Â».

Etonnamment honnĂŞte, le film du jeune rĂ©alisateur Govinda Van Maele montre ainsi les paradoxes d’une scène qui se veut unie, mais qui porte en son sein toutes les diffĂ©rences de la sociĂ©tĂ© dans laquelle elle Ă©volue.

Pour bien documenter l’Ă©volution de la scène, Van Maele a mis en scène trois gĂ©nĂ©rations diffĂ©rentes de musiciens rock du Luxembourg. Il commence ainsi son film avec les jeunes fous de Black Out Beauty. Ces mĂ©talleux pas comme les autres (voir woxx 1042) qui reprĂ©sentent un des meilleurs exports dans cette niche musicale des dernières annĂ©es, collent encore assez aux clichĂ©s qu’on se fait de jeunes rĂŞvant de devenir rockstar. Comme ces confessions plutĂ´t bad boy du guitariste, qui explique pourquoi presque tous les Ă©tablissements scolaires du pays l’ont mis Ă  la porte. L’image des jeunes rebelles se reflète aussi dans les scènes oĂą ils fument des pĂ©tards en pleine nature, en divagant sur leur grand avenir, qui pour l’instant reste toujours flou. Mais ce sont surtout les explications de leur bassiste de l’Ă©poque – d’une quinzaine d’annĂ©es leur aĂ®nĂ© – qui permet de les saisir en ce qu’ils sont : des rĂŞveurs, qui vont se heurter Ă  une dure rĂ©alitĂ© un jour ou l’autre. Car devenir musicien, voire rockstar, n’est pas seulement une affaire de dĂ©termination Ă  ne pas lâcher ses rĂŞves. C’est aussi beaucoup de travail et de compromis et il est clair que si les concerts dans les petits bars pour la scène locale appartiennent Ă  ces rituels qui fondent et unissent une scène, ils ne restent pourtant que des moments Ă©phĂ©mères. Beaux certes, mais sans futur.

Au Luxembourg, on ne vit pas avec la musique?

Car celui-ci peut avoir un air un peu diffĂ©rent – comme le spectateur peut s’en apercevoir quand Van Maele s’attaque au second groupe : Miaow Miaow, qui viennent d’ailleurs d’annoncer officiellement leur dissolution. ComposĂ© de musiciens chevronnĂ©s et actifs dans la scène depuis au moins une douzaine d’annĂ©es – on y retrouve des membres de formations de la première heure comme Eyston par exemple – les Miaow Miaow se prennent en pleine figure le syndrome de la maturitĂ©. MaturitĂ© difficile, parce qu’elle pose la question des compromis entre la vie sociale, rĂ©elle et bien luxembourgeoise et les idĂ©aux de rockstars, dĂ©jĂ  troquĂ©s pour l’appellation moins mĂ©galomane de musicien professionnel. On remarque surtout que les diffĂ©rents membres du groupe ne sont pas d’accord entre eux sur la voie Ă  poursuivre. Mais c’est leur guitariste Gianni qui explique le mieux le fonds du problème quand il Ă©voque les relations entre le PIB par habitant le plus Ă©levĂ© d’Europe et les difficultĂ©s Ă  poursuivre ses rĂŞves, Ă  sacrifier une belle et commode existence pour une vie de nomade, voire de parasite, alors que tous les autres potes et amis s’achètent de belles maisons, s’installent avec leurs copines et conduisent de grosses cylindrĂ©es.

La camĂ©ra de Van Maele les accompagne aussi en tournĂ©e, hors des frontières exigĂĽes du grand-duchĂ© qui de toute façon ne pourra jamais suffire Ă  bâtir une carrière musicale – donc vers les lieux oĂą un futur dans la musique semble possible. Pourtant, les scènes dans un cafĂ© en Hollande oĂą ils jouent devant un parterre d’employĂ©s d’une plateforme pĂ©trolière ressemblent Ă©trangement Ă  celle oĂą les jeunes de Black Out Beauty dĂ©clenchent le pogo de leurs fans locaux dans un petit dancing Ă  Schifflange.

?mais on veut surtout vivre de la musique.

Qu’on peut s’y prendre diffĂ©remment, c’est l’autre groupe de la mĂŞme gĂ©nĂ©ration qui le dĂ©montre. Eternal Tango, seul groupe luxembourgeois du moment Ă  sĂ©rieusement envisager une carrière internationale, est un peu un cas isolĂ© dans la scène, comme le dĂ©montrent aussi les interviews. A chaque fois que la question incontournable du « vivre de la musique Â» est posĂ©e, les emo-rockeurs sont les premiers et souvent les seuls Ă  ĂŞtre Ă©voquĂ©s. Mais ce choix semble aussi avoir des consĂ©quences sur la vie sociale des musiciens d’Eternal Tango. « On se sent souvent seuls Â», confesse leur chanteur dans le film. En effet, leur choix d’abandonner leurs jobs ou Ă©tudes pour se consacrer exclusivement Ă  la musique demande maints sacrifices. Sur le plan social d’abord, hormis leur isolement dans leur environnement, le fait de dĂ©pendre des parents ou copines pèse lourd dans la vie des Eternal Tango. Cela peut aussi conduire Ă  quelques excès de snobisme face aux autres membres de la scène, qui n’ont pas – encore – accompli le saut dans l’eau froide. Mais aussi sur le plan artistique, les rockeurs ont Ă©tĂ© conduits Ă  faire des compromis. Moins visible dans le film – sauf des sous-entendus dans quelques remarques – il est pourtant absolument clair que pour dominer un jour les hitparades, il faut aussi correspondre au goĂ»t du moment et engager un producteur. En d’autres mots, fric contre intĂ©gritĂ© artistique. Les Eternal Tango semblent avoir fait leur choix, et on a l’impression que finalement ils envisagent leur carrière dans le rockbiz comme d’autres l’envisagent dans les Ă©chelons du service public.

Un choix que le dernier groupe portraitĂ© a refusĂ© de faire, mĂŞme s’il Ă©tait pendant longtemps le groupe luxembourgeois le plus connu Ă  l’Ă©tranger. En 2008 – l’annĂ©e du tournage du « Rocdoc Â» – DefDump annoncent l’abandon de leur groupe. Formation mythique des premiers jours d’une Kulturfabrik encore squattĂ©e, donc un pur produit de la contre-culture souvent idĂ©alisĂ©e aujourd’hui, DefDump ont toujours tenu Ă  leur intĂ©gritĂ© musicale et Ă  leurs messages souvent très politisĂ©s. Comme l’a remarquĂ© le chef du centre de ressources de la Rockhal, lors du dĂ©bat suivant la projection du film : « Vous auriez rendu totalement dingue chaque producteur sĂ©rieux qui aurait voulu vous exploiter Â». DefDump ont fait un autre pari  : jouer Ă  l’Ă©tranger oui, changer de posture pour avoir plus de succès jamais. Et d’une certaine manière, en surfant sur les rĂ©seaux mondiaux de la musique hardcore et mĂ©tal, ils ont rĂ©ussi : des dizaines de milliers d’albums vendus, des tournĂ©es dans plus de 26 pays diffĂ©rents et la reconnaissance des grands du business, comme Soulfly et d’autres qui les ont approchĂ©s pour ouvrir leurs concerts un peu partout dans le monde.

Mais pourtant, DefDump a perdu son pari et ils en sont plutĂ´t fiers. Comme l’explique Usel, leur frontman : « Echouer est toujours un risque, mais jamais une honte. Car, tu ne peux pas Ă©chouer sans avoir essayĂ© Â».

« Rocdoc Â» montre aussi l’impact d’une telle idĂ©ologie sur les locaux. Le tout dernier concert de DefDump a eu lieu dans la salle de l’Atelier, survoltĂ©e et archi-pleine. Rarement on aura vu un groupe luxembourgeois se faire acclamer aussi frĂ©nĂ©tiquement par un public en transe entre mĂ©lancolie et euphorie. Et le plan montrant Usel claquant la porte du backstage de l’Atelier, pendant qu’au loin on entend la foule scander, est certes un des moments les plus intenses du film.

En fin de compte, « Rocdoc Â» est plus qu’un documentaire sur la scène rock grand-ducale, c’est aussi un sandwich de plusieurs tranches de vie des jeunes gĂ©nĂ©rations luxembourgeoises, un film carrĂ©ment sociologique.

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