EXPOSITION: Malentendus nationaux 2.0

La polémique qui accompagne les pérégrinations de la « Gëlle Fra » de Shanghai à Bascharage, démontre surtout que le Luxembourg n’a toujours pas su s’approprier ce monument, qui change de signification à chaque époque.

ors du montage de la « Gëlle Fra » en 1923.
L’artiste Claus Cito devant le socle de son oeuvre.

On ne sait pas s’ils l’ont fait exprès. En tout cas, le drapeau arborant le « Roude Léiw » sur fond blanc et bleu – ce même motif que le maire de Bascharage Michel Wolter voulait substituer à la tricolore – flotte allègrement au-dessus du site qui comporte aussi le « Hall 75 », lieu d’exposition temporaire d’un des monuments les plus controversés de l’histoire du grand-duché : la « Gëlle Fra ». Et cela laisse craindre le pire. Une exposition dont le seul propos serait d’attiser la flamme nationaliste que Michel Wolter essaie d’allumer à tout go, même s’il s’enfonce souvent dans le ridicule. Une expo, donc, dont le seul but serait de conforter le fonds de commerce électoral d’un des politiciens conservateurs le plus droitier et donc potentiellement dangereux. D’ailleurs, en traversant la ville de Bascharage, difficile d’échapper au monument crée en 1923 par le « fils de la ville » Claus Cito. Sa « déesse de la paix » est omniprésente sur les bannières accrochées aux lampadaires et même les bouteilles de bière trinquent à la santé de la « Gëlle Fra » – s’il est vrai aussi que la brasserie Bofferding est, avec la sculpture, une des seules attractions de Bascharage, ville mi-résidente, mi-zone commerciale proche des frontières belge et française.

Des mois avant l’ouverture des portes de l’exposition, les rumeurs sur la prise en otage de la « Gëlle Fra » pour des raisons bassement patriotiques circulaient frénétiquement. Celles et ceux qui avaient déjà pointé le ridicule d’envoyer la statue à l’exposition mondiale de Shanghai, se voyaient confirmés dans leur opinion : que tout le cirque autour de ce monument ne serait que poudre aux yeux et que l’exposition de Bascharage n’apporterait rien, sauf peut-être quelques voix pour Michel Wolter. Il ne pas oublier que les élections communales approchent à grands pas?

Prise en otage par des populistes ?

Mais heureusement la réalité est bien plus complexe que les rumeurs. C’est ce dont on s’aperçoit dès les premiers pas dans le « Hall 75 », transformé pour l’occasion en énorme caisse de bois. Selon l’organisateur et tête pensante de l’expo, Jean Reitz – directeur de l’agence luxembourgeoise d’action culturelle – c’est bien toutes les facettes de la « Gëlle Fra » que lui et son équipe de curateurs ont essayé de mettre en évidence. Ainsi, dès le début du parcours, le spectateur a droit à des explications historiques sur la genèse difficile de ce monument aux morts. En fait, après la Première Guerre mondiale, les monuments aux morts – héroïques tombeaux par lesquels on essaie d’honorer les millions de morts cruelles et misérables dans la boue des champs de bataille – fleurissent un peu partout en France et en Belgique. Ce qui – en un certain sens – fait aussi penser que le Luxembourg, à l’époque déjà, avait la fâcheuse habitude de s’inspirer de ses voisins. Mais le tableau est alors plus nuancé. Le Luxembourg, après 1919, est un pays divisé qui s’est mal remis de sa soi-disant neutralité durant le conflit, qui a accepté sans trop broncher l’occupant allemand et dont la couronne était bien trop proche de ces derniers au goût de beaucoup de citoyens.

C’était aussi l’époque de la proclamation de l’éphémère république du Luxembourg. Dans ce contexte difficile, ce n’est pas l’Etat luxembourgeois qui prend l’initiative d’ériger ce monument dédié aux quelques 2.500 volontaires luxembourgeois engagés aux côtés des Français et morts au champ de bataille. « La liste avec les noms des souscripteurs originaux était cachée dans le socle de la statue », précise Jean Reitz, « Et elle contient beaucoup de personnes appartenant plutôt au spectre libéral et socialiste que des gens émanant des milieux conservateurs – en fait, de ces derniers, on n’y trouve que le vicaire général de l’époque ». Le reste de la liste se lit un peu comme le « who is who » des milieux bourgeois et intellectuels de l’époque : Batty Weber, Aline Mayrisch, Robert Brasseur, etc.

Reflet de l’histoire des mentalités.

Il est aussi intéressant de remarquer qu’à l’époque, les milieux catholiques n’étaient pas très chauds pour la « Gëlle Fra » et certains utilisaient « leur » organe de presse, le « Wort », pour le faire savoir. Ainsi, l’oeuvre de Claus Cito était décrite comme une « ethische Scheußlichkeit » ou encore « plumpe ungeschlachte Bronzefigur ». Les raisons de cette opposition sont multiples, politiques sûrement d’une part, mais aussi religieuses – il s’agissait après tout d’ériger le corps d’une femme à quelques mètres de la cathédrale. Toujours est-il que dans l’exposition, ces critiques véhémentes manquent dans les vitrines. Mais bon, le « Wort » dans sa version 2010 a retourné sa soutane et figure maintenant parmi les sponsors officiels de l’exposition. Comme les temps changent ! Et avec lui l’acceptation et la signification de la « Gëlle Fra » pour le public luxembourgeois, puisqu’elle réflète dans un certain sens l’histoire du pays et de ses mentalités. Ainsi, en 1940, elle devient l’agent révélateur de la vraie nature de l’occupant nazi, qui la fait descendre de son socle, mais aussi de l’esprit de résistance de certains milieux luxembourgeois, comme ces élèves et étudiants qui – pour avoir protesté contre la destruction de la statue – sont torturés par la Gestapo. Ou encore les entrepreneurs et ouvriers qui refusent net de collaborer à cet acte de destruction.

Après la guerre, les querelles autour du monument reprenaient de plus belle encore, avec les conséquences que l’on connaît. Exposées en 1955 à l’Hôtel de ville, les trois parties de la statue allaient dormir pendant de longues décennies sous les gradins du stade Josy Barthel. Les dissensions entre anciens combattants, résistants et patriotes de tous bords étaient si fortes que l’on préféra clore la discussion pour un long moment. Finalement, même par son absence, la « Gëlle Fra » a reflété la mentalité du pays pendant les Trente Glorieuses : il faut regarder de l’avant et faire taire le passé. Puis, après sa résurrection en 1983, elle a fait consensus – jusqu’à l’épisode de la « Lady Rosa of Luxembourg », la version enceinte de l’original, créee par l’artiste croate Sanja Ivekovic – qui réveilla les vieux démons. Cet épisode de son histoire récente remplit d’ailleurs une des salles adjacentes de l’exposition actuelle.

Détail intéressant : tandis que le grand-duché s’extasiait à l’idée que la « Gëlle Fra » soit montrée en Chine, se tramait déjà une exposition autrement plus importante pour sa soeur jumelle enceinte : une rétrospecti-ve de Sanja Ivekovic au Museum of Modern Art de New York, excusez du peu. Et après la grande pomme, ce sera au Mudam d’accueillir cette variation sur notre grand thème national. Le Mudam qui, d’après son directeur Enrico Lunghi, serait en pourparlers depuis un an pour acquérir la « Lady ».

Pourtant, l’expo de Bascharage ne se concentre pas uniquement sur la réception chancelante de la statue, mais consacre aussi une grande partie de son parcours à l’artiste Claus Cito, sa biographie, son inspiration puisée dans la sécession viennoise par le biais de son ami August Macke (d’ailleurs une conférence sera entièrement consacrée à cet aspect), ses difficultés pendant l’occupation. Un focus a également été mis sur la gestation de la « Gëlle Fra », des illustrations de la fonderie belge où elle est née et des toutes premières photos du monument.

Finalement, l’actualité culturelle est aussi présente par le biais de trois travaux sur la « Gëlle Fra », tous exécutés par des artistes? masculins. Il semble que laisser divaguer des femmes sur ce monument d’importance nationale a déjà fait assez de dégâts. Même si Reitz relativise en arguant que finalement ces oeuvres ont été choisies par son équipe de curateurs à majorité féminine. Ainsi le public peut aussi voir comment les trois artistes luxembourgeois Jerry Frantz, Marco Godinho et Filip Markiewicz voient la « Gëlle Fra ». Leurs regards entre provocation et introspection pourraient même se faire dissiper l’aura par trop politique qui entoure l’oeuvre de Cito.

Finalement, si on zappe le programme musical, l’exposition de Bascharage n’est pas devenu à part entier le show patriotique que beaucoup redoutaient. Il y a certes des éléments de ce genre, mais le rayonnement de la « Gëlle Fra » est tellement kaléidoscopique qu’il serait impossible de ramener toutes les interprétations possibles à un dénominateur commun. Tout comme la nation qu’elle représente d’ailleurs.


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