TELEVISION: En boucle

Avec « Seriesly », le CNA inaugure une nouvelle forme de festival dédié aux séries télévisées.

Une femme qui ont marqué l’univers des séries : Laura Palmer (Twin Peaks).

Rares sont les gens qui peuvent répondre par la négative en toute sincérité si on leur demande s’il leur arrive de regarder des séries télévisées. Honnêtement, qui d’entre nous n’a pas son petit faible, son petit plaisir mignon, sa petite série à laquelle il s’est habitué ? Depuis le début des romans-feuilletons dans les journaux et magazines, les histoires à suivre régulièrement tiennent une forte place dans notre imaginaire collectif. Et l’arrivée de la télévision et de la démocratisation de l’image n’a fait qu’amplifier ce phénomène, qui est devenu aujourd’hui tellement important qu’une industrie entière en dépend. Et que l’arène du petit écran peut être aussi barbare que celle qui se trouve derrière les coulisses d’Hollywood nous est démontré chaque jour par une des stars les mieux payées de la télévision américaine : Charlie Sheen, qui entame en ce moment une descente aux enfers fort médiatisée.

Pourtant, les sitcoms américaines sont largement absentes du panel proposé par « Seriesly » – on s’y concentre surtout sur des séries « sérieuses » et on cherche à élucider le phénomène sériel, tout en se faisant plaisir. Mais d’abord comment est né ce festival pas comme les autres ?

« En fait, je pensais qu’on pourrait organiser quelque chose autour du cinéma Starlight – qui se trouve dans l’enceinte du CNA à Dudelange – pendant ces premiers mois de l’année. Et puis l’idée de faire converger petit et grand écran m’est venue », explique Anne-Laure Letellier responsable du service communication du CNA et une des organisatrices du festival. Chose d’autant plus étonnante que ce genre de festival est assez rare en Europe, alors que le phénomène de la série est omniprésent. « En Grande Région, il n’y a rien de pareil. Il y a seulement le `Séries Mania‘ organisé par le Forum des Images à Paris et une sélection à part au festival de Deauville. D’autant plus que le Luxembourg est le lieu idéal pour un tel festival, de par son plurilinguisme qui fait qu’on accède plus facilement aux séries qui viennent des quatre coins du monde», explique Anne-Laure Letellier. L’organisation n’aurait pas été trop difficile, les chaînes télévisées avec lesquelles « Seriesly » collabore – RTL-TVI, BTV entre autres – étaient contentes de trouver un endroit de publicité supplémentaire et ainsi les coûts du festival sont restés relativement bas. Surtout quand on le compare à un autre festival cinématographique luxembourgeois, dans la capitale, qui a été une des meilleures occasions de jeter l’argent par les fenêtres sans plus-value ni contrepartie pour le développement durable de l’industrie du film locale?

ET a rendu sa carte au PC

Un festival novateur donc, tant par son sujet que par sa réalisation. Car le spectateur peut s’attendre à quelques surprises : « Nous avons veillé à l’équilibre entre programmation grand public et public universitaire ». Ainsi, les personnes intéressées pourront assister à des conférences d’experts sur les séries télévisées – si, si c’est un champ d’étude universitaire, peut-être même un des plus peinards – ou se régaler de quelques avant-premières de séries soit connues, soit encore avant leur lancement officiel. Pour les experts : on aura droit à des épisodes jamais montrées de « The Good Wife » – série américaine sur les milieux politico-judiciaires, produite par Ridley Scott -, deux épisodes de la septième saison de « Greys Anatomy » – nomen est omen, c’est une série hospitalière – ainsi que « Justified », qui n’a jamais été diffusé sous nos latitudes, mais a fait un tabac de l’autre côté de l’Atlantique.

A part ça, « Seriesly » propose une nuit « Twin Peaks », de vendredi à samedi tous les épisodes de la mythique série réalisée par David Lynch et qui a fait frémir des générations entières seront montrées d’affilée. Côté scientifique, c’est la musique qui est à l’honneur d’abord avec une masterclass proposée par Gast Waltzing qui a composé la musique de la série française « Maison Close ». Une autre masterclass sera animée par le journaliste Philippe Guedj de NoWatch.tv sur la critique des feuilletons télévisés, suivi d’une table ronde avec
Séverine Barthes, Philippe Guedj et Hervé Hadmar sur « L’incroyable succès des séries télévisées » et finalement une dernière masterclass traitera du boulot de scénariste avec Olivier Kohn, qui a crée « Reporters ». Cette dernière masterclass promet d’être vraiment intéressante et importante, puisque, comme le remarque Anne-Laure Letellier « Dans le monde des séries, le scénariste est la figure la plus importante. C’est lui qui fait et défait les caractères, c’est lui qui crée l’univers et l’atmosphère des séries. Par rapport au monde du cinéma, le réalisateur de séries est une figure de deuxième rang ». Et encore, ce n’est pas tout le programme qui est énuméré ici.

Starksy et Columbo n’avaient pas de mémoire

Mais comment les séries ont-elles envahi notre imaginaire ? Et quelle influence exercent-elles sur notre société ? Ces questions occupent Séverine Barthes, qui enseigne au Centre d’études littéraires et scientifiques appliquées (Celsa) à la Sorbonne, et qui a écrit sa thèse sur le thème « Du ‚temps de cerveau disponible‘ ? Rhétorique et sémiostylistique des séries télévisées dramatiques américaines de primetime diffusées entre 1990 et 2005 ». Selon elle, les séries sont un effet de mode né aux Etats-Unis dans les années 50 : « Ce furent des séries western au début, des choses donc qui faisaient appel à l’imaginaire collectif. Assez vite quand même, à partir des années 60, les séries de science-fiction ont pris l’avantage et ça pour des raisons éminemment politiques, l’extraterrestre n’étant rien d’autre qu’une sublimation de la menace communiste. Avec la détente entre les blocs, les séries science-fiction ont presque disparu, jusqu’à ce que les `X-Files‘ crèvent notre écran. Mais là, les choses sont différentes et l’extraterrestre symbolise maintenant la fragilité intérieure des Etats-Unis ». En bref, l’ovni a rendu sa carte au PC et est devenu quelque chose de plus abstrait.

Quant à l’évolution des séries en parallèle de la société, Barthes est claire : « Bien sûr que les séries reflètent ce qui se passe dans une société. Mais souvent elles ont même devancé les changements sociaux. On le voit par exemple avec le thème de l’avortement aux Etats-Unis : avant même que les politiciens en fassent un thème majeur, les séries l’inoculaient déjà. Et ne serait-ce qu’à demi-mots et entre les lignes ». Leur propre évolution du point narratif se laisse résumer comme suit : A partir des années 70, la télévision américaine connaissait deux sortes de séries. Celles du jour, qui étaient souvent des soap opera, donc des histoires qui se suivaient, et les séries du soir qui ramenaient toujours les mêmes caractères mais qui ne vivaient pas une histoire suivie. C’est le cas de Starksy et Hutch, qui ne se rappellent jamais de leur dernière enquête ou encore de Columbo, qui ne divorce jamais de sa femme.

« Mais tout cela a changé radicalement avec Dallas, qui est la première série hybride », explique Séverine Barthes, « Après la première saison, qui fonctionnait encore comme une série de soir normale, les producteurs ont changé de tactique et introduit une histoire à suivre, une évolution narrative et caractérielle dans la série. Et c’est là la clé de son énorme succès. D’ailleurs, c’est aussi l’équipe de Dallas qui a inventé le principe du `Cliffhanger‘, cette question ouverte à la fin d’une saison qui fait qu’on attend la suite avec deux fois plus d’impatience ».

Cette évolution a continué dans les années 80, avec des séries comme « Hillstreet Blues » ou « St. Elsewhere », qui reprenaient ce concept de « Dallas » mais le peaufinaient davantage. Ainsi, dans « St. Elsewhere », une série hospitalière, les histoires de patients appartiennent à la sphère des séries de soirées alors que les relations entre le personnel suivent le tracé des feuilletons de jour, avec des imbroglios amoureux et autres drames, une sorte d‘ « Urgences » avant l’heure si on veut. Cette période est considéré comme le « deuxième âge d’or » de la télévision, surtout en Europe où nous avons – il faut bien l’admettre – un petit retard. Surtout en ce qui concerne les dernières productions venues d’outre-atlantique comme par exemple « The Wire », entièrement produite par la chaîne premium HBO. Et nous voilà donc au temps présent, il ne vous reste qu’à trouver le chemin vers Dudelange ce weekend si vous voulez en savoir plus.

Plus d’infos: www.cna.lu


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