EXPOSITION: Année charnier, année charnière

Sobrement intitulée « 1917 », l’exposition encore en cours au Centre Pompidou de Metz présente une nouvelle approche de cette année qui a changé le monde, mais aussi la région et la vie des petites gens.

Témoignage de guerre en direct des tranchées : « Handgemenge »
par Otto Dix. (© Zeppelin Museum Friedrichshafen)

En 1917, en Moselle, il ne faisait pas bon vivre. C’est le moins qu’on puisse dire. La Première Guerre mondiale tirait vers sa quatrième année, et les populations commençaient à sentir le poids de l’exaspération humaine, matérielle et spirituelle. La Lorraine et la Champagne n’étaient que des champs de ruines où coexistaient villes et villages dévastés, rayés de la carte, cadavres et bruits de guerre.

Mais 1917 a aussi été l’année d’un tournant dans ce conflit qui a changé le monde à tout jamais – ce dont on était justement en train de se rendre compte, qu’il ne s’agissait pas d‘ « une guerre de plus », mais d’une guerre d’une nouvelle qualité, moderne et sans merci. Avec l’entrée en guerre des Etats-Unis, et leur généreux soutien à leurs alliés français, et avec la révolution bolchevique en octobre de la même année, la face du monde avait changé pour de bon, il était entré au 20e siècle.

1917 a enfin été le théâtre d’autres révolutions, plus petites peut-être, mais non moins importantes. Comme par exemple la première reconnaissance officielle de l’existence d’un syndrome traumatique post-conflit, constaté sur maints soldats qui revenaient des tranchées. Ou encore des grands progrès dans la chirurgie esthétique, qui étaient nécessaires tant les corps des survivants blessés étaient meurtris par les éclats d’obus, tout comme les nouvelles prothèses inventées pour que les amputés des bras ou des jambes – 500.000 en France à l’époque – puissent retrouver leurs emplois après la fin de la guerre. Et puis, en 1917, à Metz a eu lieu une exposition sur la guerre en cours. Ce n’était pas la première, car la première guerre mondiale a bien été aussi la première a être « muséifiée » dès 1915. L’exposition de 1917, dont on peut admirer le catalogue au Centre Pompidou, présentait aussi la particularité d’avoir été conçue par les Allemands, qui tenaient la ville de Metz depuis 1870, toujours sûrs de leur victoire prochaine – grâce aux nouvelles technologies meurtrières comme les gaz de combat, les lance-flammes ou encore la guerre sous-marine à outrance dans l’Atlantique.

L’art des tranchées

La tâche de rassembler tout cela dans une exposition basée en grande partie sur des oeuvres d’art a certes été difficile, mais les commissaires de l’exposition Claire Garnier et Laurent Le Bon ont pris toutes les précautions pour ne pas tomber dans les nombreux pièges qui parsemaient leur chemin. En s’orientant en fonction des différents courants artistiques ils donnent une vue d’ensemble cohérente de l’impact qu’a eu cette affreuse année de guerre sur la création et la créativité. Sans oublier interconnections de ces courants avec la vie politique et leurs déboires éventuels avec le bureau de la censure omnipuissant – et en incluant les formes d’expression qu’il pouvait y avoir hors des galeries, dans les tranchées elles-mêmes.

L’exposition commence sur un ton historique, afin de mettre le visiteur dans le bain. C’est surtout la réception des événements qui joue un rôle de premier plan dans la première partie de « 1917 ». Un des points forts sont les lithographies de Frans Masereel : « Debout les morts ». D’origine belge, mais exilé en Suisse de 1915 à 1922, Masereel présente la particularité d’avoir été un pacifiste dès les premiers jours du conflit – alors que beaucoup de ses confrères, animés par l’ardeur patriotique ou par les furies du mouvement futuriste d’un Marinetti, ont mis plus de temps à reconnaître l’absurdité et l’horreur de cette nouvelle forme de guerre. Ce que montrent les oeuvres de certains dessinateurs et peintres militaires français et anglais, qui commencent seulement vers 1917 à glisser des toiles héroïques vers des motifs plus décourageants, car plus réalistes.

Ce glissement se voit très bien dans les travaux de William Orpen, un sous-lieutenant de l’armée anglaise, mais d’origine irlandaise, pour qui la bataille de la Somme en avril 1917 marque un tournant. Il commence alors à dessiner de vrais Memento Mori, avec des titres comme « A Dead German in a Trench ». Son style, s’il ne concurrence nullement les cubistes, suprématistes ou autres -istes de l’époque, reste assez proche d’un impressionnisme bien travaillé, et ses motifs peuvent être très personnels, comme le montre « Ready to Start. Self-Portrait », un autoportrait aux allures carrément cézanniennes. Orpen est un des peintres qui réapparaissent tout au long de l’exposition et pour cause : si son succès après-guerre est assez mitigé en Angleterre, il triomphe tout de même en France.

1917 : l’année du premier ready-made

Dans cette partie de l’exposition, un motif sous-jacent, qui semble avoir guidé les choix des commissaires, apparaît : le corps. Au début, c’est le corps du soldat vaillant, souffrant certes, mais se tenant debout dans la boue des tranchées, prêt à sauter sur l’ennemi. Puis ce sont les cadavres qui font leur apparition, à travers des photos de presse, mais aussi des tableaux, comme ceux du génial expressionniste allemand Otto Dix – la présence d’un nombre considérable de ses tableaux est un grand plus pour cette exposition. Dix a, lui aussi, vécut la guerre de très près et en rapporta un dégoût hors normes pour tout ce qui est militaire. Son style, que le catalogue de l’exposition décrit comme « cubo-futuriste », montre des amoncellements de macchabées, des explosions de grenades ou encore des batailles comme dans le majestueux « Handgemenge », qui rappelle un peu le groupe du Laocoon, la célèbre sculpture antique. Puis apparaissent aussi les horribles corps mutilés des soldats blessés au combat. Les nouvelles technologies – surtout celle des obusiers, continuellement perfectionnés au cours de la guerre – posent des défis jusque-là inconnus au personnel médical de l’époque. De nombreux moulages ainsi que des films attestent des progrès mirobolants accomplis à cette époque où la chirurgie esthétique n’en était qu’à ses premiers balbutiements. Ce phénomène des gueules cassées est aussi illustré par le célèbre poème « La guerre au Luxembourg » (le jardin, pas le pays), de Blaise Cendrars, encore jeune auteur à l’époque, mais dont la vie personnelle et artistique fût changée à tout jamais par cette guerre. Et pour cause : la perte de sa main droite le hantera jusqu’au dernier jour de son existence.

En même temps, « 1917 » illustre ce qui se passe hors des champs de bataille, en se concentrant sur les avant-gardes naissantes à ce moment-là. Une des pièces les plus célèbres est sans doute « Fountain », le pissoir retourné que Marcel Duchamp exposa à New-York cette année-là, donnant le coup d’envoi du ready-made. Une oeuvre radicale, qui, dans son absence et par sa radicalité, crie le besoin de renouveau naissant dans un monde qui semblait s’engourdir pour toujours dans l’horreur de la guerre. Le dadaïsme est également à l’honneur, même s’il ne fût fondé qu’en 1916. Ce mouvement qui prônait la liberté de l’absurde est aussi un témoin du besoin anarchisant de l’élite culturelle face à l’oppression militaire. Le Centre Pompidou de Metz a mis à profit ses liens étroits avec son confrère parisien, en exposant quelques-unes des plus belles pièces que ce dernier montre dans sa collection permanente, entre autres des oeuvres de Jean Arp, Marcel Janco, Tristan Tzara ou encore Paul Klee, même si ce dernier n’est pas uniquement associé à ce mouvement.

Absence surprenante de la révolution bolchevique

Mais une des choses les plus surprenantes dans les représentations artistiques de cette année 1917est l’absence quasi complète de la révolution bolchévique, tout de même un des phénomènes qui ont bouleversé le cours de l’Histoire à tout jamais. Certes, la révolution a eu lieu en octobre, mais elle grondait depuis bien avant, et comme l’attestent les coupures de journaux et les caricatures exposées, la révolution était bien présente dans l’opinion publique. Mais même les artistes russes exposés, comme Kandinsky ou Malévitch préféraient se complaire dans leurs expérimentations plutôt que de documenter les remous qui agitaient leur pays.

Au-delà des avant-gardes, « 1917 » rassemble une collection d’oeuvres plutôt exceptionnelles : celles des soldats, qui entre deux batailles s’ennuyaient ferme dans leurs tranchées. Pour s’occuper ou pour ne pas succomber à la folie, ils se fabriquaient des souvenirs à partir des débris de guerre. A noter que ces objets ne nous proviennent que du front allié, du côté allemand tous les débris étaient collectés pour refabriquer des munitions. Les douilles d’obus furent la matière première des poilus, ils en faisaient le plus souvent des vases, certains décorées avec un grand souci du détail. Mais aussi des objets pratiques comme des briquets ou une pipe à opium – avec un dragon chinois martelé dans le métal – font partie de la collection. D’autres encore fabriquaient des croix à partir de douilles de carabine, ou des encriers, des tabatières et des briquets. Cette partie de l’exposition, qui comporte une certaine dimension sociologique, est certainement la plus émouvante, celle où l’on se sent le plus près des soldats et des explosions dans les tranchées.

La suite de l’exposition tourne autour du thème de la représentation et du théâtre, probablement pour mieux introduire la pièce maîtresse de l’exposition : le décor pour le ballet parade, dont le livret a été conçu par Jean Cocteau et l’arrière-fond – un tableaux de 16 mètres de haut et 10 de large – peint par Picasso. Cette pièce, qui n’a plus été présentée au public depuis plusieurs décennies, comporte plusieurs allégories d’époque, comme un ange de la paix et d’autres animaux fabuleux. Le ballet en soi fit un scandale à l’époque, jugé décadent et anti-patriotique par les uns et trop hermétique par les autres.

Somme toute, « 1917 » est une exposition osée et réussie. Par la mise en relation de pièces historiques avec des oeuvres d’art majeures, on a l’impression de cerner une époque certes révolue mais qui tout de même ressemble étrangement par moments à la nôtre.

« 1917 », au Centre Pompidou de Metz jusqu’au 24 septembre.


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