PEINTURES/INSTALLATIONS: Art e(s)t capital

La galerie Clairefontaine est connue comme un acteur privé qui sait faire de l’ombre aux grandes institutions étatiques. Et avec la nouvelle exposition d’oeuvres de Joseph Beuys, elle le prouve à nouveau. Baptisée simplement « Objekte und Grafiken », elle met en scène la diversité de cet artiste aussi bien aimé que haï. Mais si cette exposition – dont on regrettera tout de même la mise en espace qui ne sied pas vraiment à l‘ « importance » de l’artiste exposé – prouve quelque chose, c’est surtout que l’art contemporain n’invente plus rien depuis longtemps.

L’artiste égomane et égocentrique au point qu’il ne saisit plus sa propre folie ? Un exemplaire du magazine « Der Spiegel » avec une couverture, signée par l’artiste lui-même devrait suffire. Surtout parce que sur la couverture c’est encore lui, avec la question « Weltruhm für einen Scharlatan ? ». De toute sa vie, Beuys n’a jamais été un partisan du sérieux biographique et la charlatanerie faisait en quelque sorte partie de son approche artistique. Car l’événement qui, selon lui, l’a le plus marqué, était une chute avec son avion de la Luftwaffe, sur le front de l’Est. Alors que les biographes penchent plutôt pour la version officielle selon laquelle il aurait été recueilli par une patrouille allemande, il a toujours raconté avoir été sauvé et nourri par des paysans tatars, qui l’auraient emmitouflé de feutre, recouvert de graisse et nourri au miel.

Des éléments qui deviennent récurrents dans ses installations les plus connues, dans lesquelles il a été le premier à faire usage de matières dégradables, comme justement la graisse, le feutre, le miel, la cire d’abeille, le sang et des cadavres d’animaux. Oscillant entre sa légende personnelle, ses pensées philosophiques sur l’art – n’oublions pas son concept de « sculpture sociale » – et un humour grinçant permanent, l’oeuvre de Joseph Beuys demeure une fois pour toutes insaisissable et inqualifiable – tout comme le maître lui-même le voulait.

Dans l’exposition à la galerie Clairefontaine, on a droit à un petit survol des capacités d’expression de celui qui prétendait à « l’oeuvre d’art totale » : des billets de dollars et de francs autosignés. Une vraie-fausse lithographie de Beuys dans le style d’Andy Warhol – reprenant déjà l’idée dominante aujourd’hui du remixage dans l’art et évoquant déjà la question fondamentale du droit d’auteur – est aussi présente que des objets, des coffres, l’un contenant une oeuvre de Kant et une bouteille de Maggi et l’autre de la cire d’abeille. Plus loin, on trouvera aussi des peintures aux thèmes chers à Beuys, comme par exemple le « Elch schwimmt mit dem Strom ». Et puis, il y a surtout l’auto-ironie qui dépasse le – ou fait partie du – culte de la personnalité exagéré que Beuys a instauré dans l’art moderne : deux portraits de l’artiste, reconnaissable à son éternel chapeau et à son gilet, où le visage a été découpé mais où Beuys lui-même a ajouté ce que le spectateur devrait y voir : « Schafskopf » et « Prinzessin ».

Si les oeuvres de Beuys exposées à la galerie Clairefontaine sont loin d’être des pièces majeures et connues du grand public, une visite en vaut tout de même le coup, ne serait-ce que pour se rendre compte de la banalité de beaucoup d’artistes contemporains.

A la galerie Clairefontaine, jusqu’au 16 mars.


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