CITOYENNETÉ: Quels combats ?

Parler de citoyenneté, nationale ou européenne, c’est bien. Mais peut-on se permettre de faire l’économie de questions concernant les mutations économiques et politiques en cours ?

La question de la citoyenneté est certainement un sujet politique éminent. La citoyenneté conditionne les devoirs mais aussi les droits et définit qui, dans un espace territorial donné, peut exercer la souveraineté démocratique. Cette question se pose partout, mais au Luxembourg, elle revêt sans aucun doute une dimension particulière. Nous le savons : de toute l’Union européenne, nous sommes l’Etat dont le taux de « non-nationaux » est le plus élevé : il est environ de 44 pour cent. Dans les villes principales, comme la capitale ou Esch-sur-Alzette, les nationaux sont même minoritaires. S’y ajoute le phénomène de la main d’oeuvre frontalière. Un phénomène qui n’a rien d’original, mais qui, vu l’exiguïté du pays, est d’une ampleur tout autre qu’ailleurs. Nous ne vous apprenons rien : tous ces facteurs font que plus des deux tiers des travailleuses et travailleurs, donc celles et ceux qui créent les richesses, ne disposent pas de droits politiques effectifs.

« Le travail est de fait amputé d’une partie de son pouvoir politique. »

Il n’est donc pas étonnant que la revendication d’étendre la citoyenneté à tous ceux qui résident au Luxembourg est reprise par l’ensemble des organisations et partis progressistes du pays. C’est très simple : le capital n’a pas besoin de droit de vote, son pouvoir et son influence sont ailleurs. Le travail, par contre, est de fait amputé d’une partie de son pouvoir politique (même s’il détient le pouvoir économique, mais n’en a malheureusement que trop rarement conscience).

Toutefois, vu la conjoncture actuelle, il serait illusoire d’imaginer que l’extension du droit de vote aux étrangers vivant au Luxembourg (la question des frontaliers est encore une autre paire de manches) constituerait un remède miracle aussi bien pour eux que pour la société dans son ensemble. Sans nous faire non plus d’illusions sur les vertus de la démocratie représentative (qui, à nos yeux, n’est qu’un pas vers la démocratie réelle), il faut reconnaître que cette dernière a subi de lourdes altérations. Cela tient à la nature même des mutations du capitalisme vers sa variante néolibérale, ainsi que, pour l’Europe, des mutations institutionnelles qu’a apportées la construction de l’Union européenne.

Le problème principal de l’extension du droit de vote aux étrangers en particulier et de la question de la citoyenneté politique en général – n’est donc pas la question en elle-même : c’est plutôt le fait de savoir quel est le poids réel du vote ainsi que la perception qu’en ont les électeurs. Ne nous comprenons pas mal : le vote en démocratie représentative n’est pas totalement vidé de sa substance. Tout dépend évidemment des forces politiques qui en seront favorisées.

Mais la construction de l’Union européenne dans une logique néolibérale nous a menés dans une situation périlleuse : d’une part, les Etats-nations ont perdu de leur souveraineté démocratique. C’est-à-dire que le pouvoir de décision que le peuple peut exercer dans le cadre d’une démocratie « bourgeoise » de l’Etat-nation a rétréci. Par contre, il n’y a pas eu compensation au niveau de l’Union européenne, qui, elle, se situe en dehors de la prise de conscience collective. Le tout sur fonds d’une crise économique et politique systémique qui n’en est qu’à ses débuts et dans laquelle l’UE démontre que ses matrices fondamentales s’opposent à l’émancipation économique et politique des citoyens. Faut-il dès lors mener à tout prix le débat sur la citoyenneté européenne ou n’est-ce là qu’une voie sans issue qui détourne d’autres luttes ?


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