PEINTURES: Le sacré dénudé

Qui l’eût cru ? Au 21e siècle, qui semble marqué par un retour en force de la pudibonderie et du fait religieux dans la vie publique, un curé luxembourgeois ose prendre le chemin inverse en peignant des nus.

Elle est bien cachée, la petite galerie « Espace 1900 », dans le quartier de la gare de Luxembourg. Située dans la rue 1900, il faut d’abord trouver l’enseigne qui pend sous celle d’un bureau d’assurances et ensuite il faut comprendre que, oui, le bureau et la salle d’exposition ne font qu’un. Quant au charme inouï que peut avoir une visite d’exposition avec en arrière-fond les conversations des agents d’assurances, on ne dira que cela : dans un autre contexte, au Mudam par exemple, une telle constellation s’appellerait « installation artistique avec performances permanentes », ou quelque chose dans le même genre…

A priori, les tableaux de François Felten n’ont rien de vraiment extraordinaire. Ce sont des nus, plutôt bien faits, mais ça ne dépasse nullement des tableaux qu’on aurait déjà vus et qui jouent sur le même registre. Ce n’est que si l’on met en contexte la vie et les choix de vie de l’artiste qu’on comprend l’envergure de cette exposition. Car François Felten, né à Clervaux en 1948, a choisi, après des études de philosophie et de théologie à Innsbruck en Autriche, de devenir prêtre. Ce qu’il est en ce moment, à Schouweiler au sud de Luxembourg-Ville.

A cette lumière, les tableaux prennent directement un autre sens, tout comme le titre de l’exposition « Le nu sacralisé ». Car provenant d’un artiste vivant dans le célibat, on s’imagine mal qu’il ait laissé des femmes poser nues pour lui. Mais si à regarder ces nus de plus près, idéalisés, ou « sacralisés », comme l’artiste les appelle, on constate qu’ils sont moins des portraits que des idéalisations de corps nus. La plupart du temps, c’est un seul corps qui est au centre du tableau – donc il n’y a pas vraiment référence à un acte sexuel, ce qui enlève aussi toute dimension pornographique – et Felten ne se concentre jamais sur les visages, mais sait faire parler les formes : hanches, seins ou encore cous dénudés et contorsionnés font apparaître une intimité et un recentrage sur l’essentiel du corps. Si l’on y ajoute encore les couleurs très variées des différentes toiles, on remarque le véritable talent de Felten : celui de décliner et de conjuguer un thème sous une grande variété d’interprétations possibles, sans qu’on s’ennuie. En effet, les variations de couleurs vont d’images tenues dans un presque noir et blanc, en passant par les pastels, pour se retrouver dans des couleurs plus criardes proches du fluorescent mais non sans oublier l’éternel rouge et noir qui sied si bien aux corps dénudés.

Mais l’essentiel, c’est que « Le nu sacralisé » démontre qu’on peut encore montrer des corps humains sans pour autant faire de références érotiques. Ce qui, par les temps hyper-érotisés qui courent, est un véritable tour de force. Et un autre détail remarquable, c’est qu’entre tous ces corps féminins ne se trouve qu’un seul portrait d’homme, et qui n’est pas forcément le plus beau à voir non plus. Peut-être est-ce une façon pour l’artiste de remettre la femme à l’honneur, au vu de la mysogynie qui règne encore dans les rangs de l’institution au sein de laquelle il officie ? En tout cas, l’église catholique n’a pas terminé de nous surprendre, pour le meilleur comme pour le pire.

A la galerie 1900, encore jusqu’au 12 avril.


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