Hammes Ernie: Au-delà du top do

Tournée mondiale avec l’orchestre de Maynard Ferguson, tournée des festivals d’été avec le bigband de Carla Bley: le trompettiste luxembourgeois Ernie Hammes vient d’entrer dans la cour des grands du jazz.

TROMPETTE ET RENOMMEE

Comment aborder une rencontre-interview avec un compère musical que l’on a senti arriver et qui maintenant salue gentiment de bien loin, de bien haut? S’y lancer avec comme catalyseur une bouteille d’un bon cru fait perdre en objectivité, sans doute, mais gagner en intimité… Surtout que l’épicurisme d’Ernie Hammes ne se limite pas à son amour pour le jazz et pour la trompette. „Dès que j’ai une soirée de libre lors des tournées, je pars à la recherche d’un bon restaurant. Malheureusement, cela n’intéresse guère les autres musiciens du groupe, tous des Américains; seul le manager partage mes goûts pour la bonne chère“. Question de culture, et peut-être aussi d’argent. „La rémunération est suffisante, mais je suis payé beaucoup moins qu’au Luxembourg en tant que trompettiste au sein de la musique militaire. Je ne me suis pas lancé dans cette aventure par esprit de lucre, mais pour glaner de l’expérience et pour essayer de nouer des contacts qui me permettront de voir encore plus loin.“

Le grand saut

La première rencontre entre Ernie Hammes et Maynard Ferguson, tous les deux trompettistes, eut lieu en 1995. Lors du concert de Maynard à la „Zeltstad“, Ernie fut autorisé à enjamber la scène où il s’est permis de placer quelques notes suraiguës, au grand étonnement de celui qui est considéré comme un des spécialistes de ces sons stratosphériques qu’affectionnent tant les trompettistes. Quelques années plus tard, la finesse étant venue compléter la puissance du jeu d’Ernie, Maynard Ferguson s’est souvenu de lui et lui a proposé de rejoindre son orchestre. Mais avant de pouvoir parcourir le globe avec „l’un des derniers monuments vivants du jazz“, comme il qualifie lui-même son patron, Ernie a dû obtenir l’autorisation d’un congé sans traitement et subir les tracasseries des autorités américaines qui, suite aux incidents du 11 septembre, voient des menaces partout, de sorte que même les soldats de leurs alliés deviennent des terroristes potentiels.

Début janvier 2002, il a enfin pu goûter à la vraie vie d’artiste nomade, avec tout de suite une série de concerts aux Etats-Unis et en Australie. „C’est formidable de pouvoir se concentrer exclusivement sur la musique, alors que toute la logistique autour des concerts – les détails techniques, les voyages, les réservations d’hôtels – est organisée de manière impressionnante et sans faille. Mais les tournées sont assez éprouvantes. La plupart des trajets s’effectuent de nuit en un bus spécialement aménagé, avec couchettes, coin de cuisine, etc. Heureusement, l’entente au sein du groupe est bonne, collégiale et professionnelle, de sorte que l’on parvient à garder une certaine intimité malgré la proximité assez pesante. En fait, je m’entends le mieux avec Maynard. De plus en plus souvent, après les concerts, on entame les nuits en bus en partageant une bouteille de vin. Maynard est comme un grand-père sympathique, il nous prépare même le café le matin.“

La biographie d’Ernie regorge de grands noms du jazz, auxquels vient de s’ajouter celui de Carla Bley, ce qui fera encore grimper sa cote d’un cran dans la hiérarchie jazzique. Interpréter la musique hors normes de Carla Bley, est-ce un défi supplémentaire? „En principe, je n’aime pas trop le jazz expérimental. Je me vois plutôt comme un musicien de jazz mainstream, proche du public. Mais je n’ai pas d’a priori envers la musique de Carla. Evidemment, je suis curieux. On m’a engagé pour ce que je sais faire avec une trompette, et je ferai mon job le mieux possible. Et cela me permettra peut-être aussi de nouer de nouveaux contacts.“ Même en congé sans traitement, Ernie garde la discipline militaire, et c’est peut-être ce trait de caractère qui l’aide à se fondre dans les structures hiérarchisées de ces gros ensembles.

Ernie & Erna

A la fin de cet été, il rejoindra de nouveau l’orchestre de Maynard Ferguson. „Il faut jouer beaucoup, parce qu’on n’est payé que si on est en tournée. Lors des pauses, je n’ai pas de revenu, et je suis obligé de retourner chaque fois au Luxembourg, ce qui coûte évidemment beaucoup. J’ai reçu un subside du ministère de la Culture, mais je suis un peu déçu, car il s’agit plutôt d’une aumône. Peut-être que je n’ai pas bien présenté ma situation, mais je ne me sens pas vraiment aidé de ce côté-là. Quand j’entends qu’il faut vendre l’image de notre pays dans le monde, ça me fait doucement rigoler. A chacun de nos concerts, je suis présenté comme étant luxembourgeois. Je suis le premier européen à être admis dans cet orchestre, mais au sein des institutions culturelles luxembourgeoises, cela ne semble intéresser personne.“

En janvier 2003, Ernie devra en principe réintégrer la musique militaire, son congé sans traitement n’étant pas renouvelable. Le statut du fonctionnaire est inflexible sur ce point, et l’administration et ses contrôleurs pointilleux veillent au grain à l’application des textes législatifs! Frustré de reprendre le service national? „Pas vraiment. Mon travail me permet de faire du jazz parallèlement. J’ai envie de jouer davantage avec mon quintette, mais il me faudrait un manager, ou un contrat de disques qui m’aideraient à bâtir une carrière en Europe. Mais dans ce milieu, on ne sait jamais quelle opportunité peut se présenter à l’improviste.“

Et enseigner le jazz? „Cela m’intéresserait aussi, mais pas de la manière rigide qu’on pratique dans nos écoles. Ici, on bloque les concertistes par une grille horaire inflexible. Aux Etats-Unis, ce n’est pas pareil. On se réjouit des enseignants qui connaissent la vie musicale active. Si les enseignants partent en tournée pendant quelques semaines, les cours seront repris plus tard d’une manière ou d’une autre. Lors de mes études, j’ai passé des week-ends entiers avec mon prof Lew Soloff, et j’y ai appris davantage que lors des leçons hebdomadaires standardisées. En tout cas, je ne resterai pas avec Maynard. L’expérience est formidable, mais on ne peut pas bâtir une vie avec ces cachets maigres et précaires.“ Comme quoi, le jazz ne nourrit toujours pas son homme, même à ce niveau-là. Encore moins s’il est épicurien.

Jitz Jeitz

Dans le cadre du festival de Wiltz, Ernie Hammes se produira lors d’un concert de musique classique le dimanche 28 juillet, à 17 heures en l’église décanale de Wiltz, ensemble avec Carlo Hommel (orgues) et Paul Mootz (percussion).


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