PEINTURE: Ad astra

La rétrospective Luc Peire à la galerie d’art « Am Tunnel » de la BCEE est l’occasion de refaire, le temps d’une expo, le cheminement artistique de toute une vie et de revivre l’évolution des arts plastiques au cours du 20e siècle.

Une des grandes toiles de Luc Peire qui annoncent son évolution :
« La Famille Godderis » (1951).

Le début du parcours artistique de Luc Peire (1916-1994) est brun et très terne. Evoluant dans le sillon de l’expressionnisme flamand et surtout inspiré par l’oeuvre de Constant Permeke, son style tient dans les couleurs de la terre : brun, gris et vert. Ses sujets aussi sont classiques et typiques pour l’époque : des portraits, des paysages, des nus et des enfants pauvres. Mais, assez vite, Peire va rencontrer les limites de cette tradition, même si pendant les années de guerre il traverse une phase plus intimiste : « Il m’a fallu plusieurs années pour me débarrasser d’un expressionnisme qui finissait par m’étouffer. J’avais besoin d’espace. Vers 1951-1952 ma peinture est devenue `métaphysique‘. (?) Elle s’est développée d’abord à Ténériffe et ensuite en Belgique », note l’artiste en 1976.

C’est donc par le voyage que Peire a commencé son long cheminement vers l’abstraction. Et cela se remarque, au début, moins par ses sujets que par les couleurs et le traitement des formes. A ses débuts sombres et moroses succède une phase d’explosion des couleurs – le bleu surtout et le rouge cohabitent dans ses toiles des années 1950. S’il peint encore des portraits – comme celui de la famille Godderis ci-contre – il ne met plus l’accent sur la vraisemblance, mais il semble plutôt à la recherche d’une essence des personnages.

Ce n’est qu’au fil des ans que les personnages disparaissent petit à petit de ses oeuvres. Peut-être qu’un de ses premiers voyages en Afrique y est pour quelque chose. En 1992, deux ans avant sa disparition, Luc Peire se rappelle : « Lorsque je me suis retrouvé au contact de la population noire, j’ai éprouvé un grand choc. Je ne reconnaissais personne, tous les individus me semblaient identiques ou plutôt, il n’y avait plus d’individu. C’est là que j’ai été confronté à ce que l’Homme était, ce qui lui est propre, essentiel. »

A partir de cette prise de conscience, les motifs de ses tableaux commencent à s’étirer. D’abord ils représentent encore des personnages, reconnaissables à des têtes rondes placées sur des corps distendus – rappelant un peu les sculptures de Giacometti. Puis, au fil des ans, ces corps disparaissent et font place à des lignes, toujours verticales. Ce mouvement vers l’abstraction s’illustre aussi par les titres que Peire donne à ses tableaux. Si, dans une première phase, les références qu’il donne sont toujours rattachables au réel – des noms de villes ou de lieux, des noms propres, voire des pièces de théâtre comme « Godot » par exemple -, celles-ci suivent le mouvement, ce qui donne des titres comme « Graphie 1137 » par exemple.

Mais ce qui frappe surtout dans cette évolution plutôt radicale, c’est la disparition totale de la notion d’horizon dans la peinture de Peire. Ses oeuvres n’existent que par des traits verticaux, ce qui donne naissance au « verticalisme abstrait » – sa nouvelle demeure artistique, qu’il a inventée de son propre chef et dans laquelle il va vivre et explorer jusqu’à la fin de ses jours.

Car, même arrivé dans son propre sous-genre, Peire continue son exploration. Comme dans « Environnement III » qui date de 1973, où il combine verticalisme et installation en utilisant des miroirs placés en dessous et au-dessus du spectateur, afin d’allonger infiniment l’espace abstrait dans lequel il évolue. C’est aussi sur le tard qu’il se met à l’art urbain, l’illustration la plus connue en étant la Place carrée à Marne-la-Vallée qu’il réalise en 1985.

Ce qui frappe en parcourant l’exposition, c’est la cohérence de la recherche artistique de Luc Peire d’un côté et le contraste entre le début et la fin de l’autre. On a un peu l’impression de vivre une illustration des transformations radicales qui ont eu lieu dans le monde de l’art au cours du 20e siècle, mais à l’intérieur de l’oeuvre d’un seul peintre. En tout cas, un tour au quatrième sous-sol de la BCEE vaut le coup – pas seulement pour la climatisation.

Jusqu’au 7 septembre à la galerie « Am Tunnel ».


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