CULTURE: Intégration horizontale

Créer durablement et en réseau tout en incluant la jeunesse est devenu la formule de survie idéale en ces temps de restriction budgétaire dans la culture. Un exemple à suivre est le projet « Kufa’s Urban Art ».

Subversifs et hauts en couleurs : les graffitis de Checkos’art.

Mais qu’est-ce que le « Street Art » ? L’art de la rue ou l’art urbain ? Si on peut considérer que laisser des traces sur les murs a été l’une des premières expressions dès l’âge de pierre – avec les fameuses mains imprimées sur les parois des cavernes, voire les dessins magiques et évocateurs de la chasse au mammouth – cette façon de s’exprimer n’a jamais quitté l’homme au fil de son évolution. Les graffitis, parfois très obscènes, parfois très politiques, retrouvés sur les murs de la cité de Pompéi ensevelie sous les cendres volcaniques en témoignent, comme beaucoup d’autres, même au-delà de la sphère culturelle occidentale. Un mode d’expression, donc, qui n’a cessé d’évoluer et qui comme tant d’autres disciplines artistiques s’est vivement complexifié au cours du 20e siècle.

Alors que les arts de la rue ont commencé à intéresser les critiques intellectuels à partir des années 1960, ils avaient déjà évolué « en cachette » mais aussi aux yeux de tout le monde. C’est le paradoxe de cette discipline où le créateur préfère rester anonyme – pour des raisons légales surtout – : sa création est à la disposition de tout le monde. Au même moment, des artistes plus traditionnels découvrent la rue. Des gens comme Victor Vasarely ou Daniel Buren commencent à travailler dans l’espace public. Pourtant, à la différence des graffeurs ou tagueurs, ils le font sur commande publique et, le plus souvent, ils pratiquent un art ni subversif, ni revendicatif, mais se restreignent à l’esthétique. Tandis que d’autres artistes « Street Art » plus contemporains, dont le plus connu est certainement le grand anonyme Banksy restent fidèles à la provocation et à la subversion.

Du vandalisme à la galerie

Ce sont ces courants contradictoires qui ont été analysés par le professeur Christophe Genin, un des grands experts français du sujet depuis 1985, au cours d’une conférence – et rencontre avec les artistes Levalet, Van Ray et Sanctobin (qui ont tous laissé leurs marques dans la cour et sur les murs du centre culturel) – dans le cadre du projet « Kufa’s Urban Art ». Pour l’auteur du livre « Le Street Art au tournant », le paradoxe dans lequel le « Street Art » se situe entre le vandalisme, par exemple les années de règne de Rudy Giuliani à New York pendant lesquelles ce dernier passa une loi anti-graffiti et créa même une force de police spéciale pour combattre cette criminalité, et son entrée dans le monde de l’art et des galeries. Il prend aussi pour exemple les fameux dessins de l’« East Side Gallery » de Berlin : les graffitis de l’ancien mur qui séparait les deux Etats allemands qui par la suite sont devenus soit des objets de musée, soit les proies de collectionneurs avides de hype.

Mais tandis que, pour Christophe Genin, le « Street Art » se décline sur toute la palette de l’art contemporain en englobant les performances, l’art vidéo, les représentations culturelles, etc., la Kulturfabrik s’est restreinte au graphisme, voire au pochoir et au collage, pour redécorer ses murs.

Kufa tatouée

Le projet, qui dure cinq mois en tout, de mai à septembre, est porté entre autres par l’institut Pierre Werner (IPW), l’école polonaise du Luxembourg et l’asbl Art Square – qui travaille dans l’apprentissage et la professionnalisation de la vie artistique locale. Il comporte plusieurs volets, dont les différentes sessions. La première a eu lieu vers la fin mai avec l’artiste italien BR1, qui a animé un workshop de deux jours avec des élèves du Centre national de formation professionnelle d’Esch-sur-Alzette. Le résultat est le portrait surdimensionné d’une femme qui s’apprête à embrasser le téton d’une vache – une oeuvre qui, comme la plupart des autres d’ailleurs, restera en place. La deuxième session a impliqué l’artiste italien Chekos’art et l’artiste polonaise Ania K. – cette fois la poésie luxembourgeoise était à l’ordre du jour. En témoignent les pochoirs parsemés à terre dans la cour de la Kulturfabrik qui reprennent des vers d’auteurs comme Anise Koltz, Tom Nisse, Nathalie Ronvaux ou encore du poète polonais Julian Tuvim. Si pour cette session des élèves de l’école polonaise ont eu le privilège de travailler avec les artistes, la troisième session qui vient de se terminer a inclus des élèves des classes « IPDM » (ou « initiation pratique à divers métiers », acronyme bureaucratique pour dire au bord de la rupture scolaire) du lycée Bel-Val et du lycée Nic Biever. Animés par l’artiste luxembourgeois Sanctobin, les workshops ont porté sur le thème de la sidérurgie. Le résultat, qui est à voir en ce moment dans la galerie « Terres Rouges » de la Kufa et qui sera accroché dehors sous peu est une suite de fresques urbaines, les unes montrant des contours de hauts fourneaux et les autres se situant plutôt dans le domaine du graffiti. A noter que la quatrième session, qui débutera vers la fin du mois, verra l’artiste luxembourgeois Sumo travailler avec de jeunes Eschois sur les murs extérieurs. La fin du projet sera un festival « Street Art » qui aura lieu le 20 septembre.

En se jetant dans ce projet, la Kulturfabrik n’a peut-être pas tellement innové face à des projets similaires qui ont lieu un peu partout à l’étranger, mais elle a ouvert une voie encore – trop – peu parcourue au grand-duché. Une voie qui s’est d’ailleurs ouverte sous le signe de l’austérité budgétaire dans le domaine de la culture et qui conduit de plus en plus d’acteurs du domaine culturel à s’intéresser aux domaines de la pédagogie artistique, voire à l’inclusion par les pratiques artistiques. En d’autres mots : si le ministère de la Culture donne moins, on va sonner chez celui de l’Education, voire de la Famille. Ce qui pourrait avoir une résonance cynique ici ne l’est pourtant pas. Peut-être que la scène locale a mis du temps à comprendre que la pratique culturelle implique toujours une conscience sociale et que les projets développés au fil des années doivent aussi s’exposer à la question de la durabilité – mais mieux vaut tard que jamais !

Plus d’informations : www.kulturfabrik.lu


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