CULTURE: Intégration horizontale

von | 27.06.2014

CrĂ©er durablement et en rĂ©seau tout en incluant la jeunesse est devenu la formule de survie idĂ©ale en ces temps de restriction budgĂ©taire dans la culture. Un exemple Ă  suivre est le projet « Kufa’s Urban Art ».

Subversifs et hauts en couleurs : les graffitis de Checkos’art.

Mais qu’est-ce que le « Street Art Â» ? L’art de la rue ou l’art urbain ? Si on peut considĂ©rer que laisser des traces sur les murs a Ă©tĂ© l’une des premières expressions dès l’âge de pierre – avec les fameuses mains imprimĂ©es sur les parois des cavernes, voire les dessins magiques et Ă©vocateurs de la chasse au mammouth – cette façon de s’exprimer n’a jamais quittĂ© l’homme au fil de son Ă©volution. Les graffitis, parfois très obscènes, parfois très politiques, retrouvĂ©s sur les murs de la citĂ© de PompĂ©i ensevelie sous les cendres volcaniques en tĂ©moignent, comme beaucoup d’autres, mĂŞme au-delĂ  de la sphère culturelle occidentale. Un mode d’expression, donc, qui n’a cessĂ© d’Ă©voluer et qui comme tant d’autres disciplines artistiques s’est vivement complexifiĂ© au cours du 20e siècle.

Alors que les arts de la rue ont commencĂ© Ă  intĂ©resser les critiques intellectuels Ă  partir des annĂ©es 1960, ils avaient dĂ©jĂ  Ă©voluĂ© « en cachette Â» mais aussi aux yeux de tout le monde. C’est le paradoxe de cette discipline oĂą le crĂ©ateur prĂ©fère rester anonyme – pour des raisons lĂ©gales surtout – : sa crĂ©ation est Ă  la disposition de tout le monde. Au mĂŞme moment, des artistes plus traditionnels dĂ©couvrent la rue. Des gens comme Victor Vasarely ou Daniel Buren commencent Ă  travailler dans l’espace public. Pourtant, Ă  la diffĂ©rence des graffeurs ou tagueurs, ils le font sur commande publique et, le plus souvent, ils pratiquent un art ni subversif, ni revendicatif, mais se restreignent Ă  l’esthĂ©tique. Tandis que d’autres artistes « Street Art Â» plus contemporains, dont le plus connu est certainement le grand anonyme Banksy restent fidèles Ă  la provocation et Ă  la subversion.

Du vandalisme Ă  la galerie

Ce sont ces courants contradictoires qui ont Ă©tĂ© analysĂ©s par le professeur Christophe Genin, un des grands experts français du sujet depuis 1985, au cours d’une confĂ©rence – et rencontre avec les artistes Levalet, Van Ray et Sanctobin (qui ont tous laissĂ© leurs marques dans la cour et sur les murs du centre culturel) – dans le cadre du projet « Kufa’s Urban Art Â». Pour l’auteur du livre « Le Street Art au tournant Â», le paradoxe dans lequel le « Street Art Â» se situe entre le vandalisme, par exemple les annĂ©es de règne de Rudy Giuliani Ă  New York pendant lesquelles ce dernier passa une loi anti-graffiti et crĂ©a mĂŞme une force de police spĂ©ciale pour combattre cette criminalitĂ©, et son entrĂ©e dans le monde de l’art et des galeries. Il prend aussi pour exemple les fameux dessins de l’« East Side Gallery Â» de Berlin : les graffitis de l’ancien mur qui sĂ©parait les deux Etats allemands qui par la suite sont devenus soit des objets de musĂ©e, soit les proies de collectionneurs avides de hype.

Mais tandis que, pour Christophe Genin, le « Street Art Â» se dĂ©cline sur toute la palette de l’art contemporain en englobant les performances, l’art vidĂ©o, les reprĂ©sentations culturelles, etc., la Kulturfabrik s’est restreinte au graphisme, voire au pochoir et au collage, pour redĂ©corer ses murs.

Kufa tatouée

Le projet, qui dure cinq mois en tout, de mai Ă  septembre, est portĂ© entre autres par l’institut Pierre Werner (IPW), l’Ă©cole polonaise du Luxembourg et l’asbl Art Square – qui travaille dans l’apprentissage et la professionnalisation de la vie artistique locale. Il comporte plusieurs volets, dont les diffĂ©rentes sessions. La première a eu lieu vers la fin mai avec l’artiste italien BR1, qui a animĂ© un workshop de deux jours avec des Ă©lèves du Centre national de formation professionnelle d’Esch-sur-Alzette. Le rĂ©sultat est le portrait surdimensionnĂ© d’une femme qui s’apprĂŞte Ă  embrasser le tĂ©ton d’une vache – une oeuvre qui, comme la plupart des autres d’ailleurs, restera en place. La deuxième session a impliquĂ© l’artiste italien Chekos’art et l’artiste polonaise Ania K. – cette fois la poĂ©sie luxembourgeoise Ă©tait Ă  l’ordre du jour. En tĂ©moignent les pochoirs parsemĂ©s Ă  terre dans la cour de la Kulturfabrik qui reprennent des vers d’auteurs comme Anise Koltz, Tom Nisse, Nathalie Ronvaux ou encore du poète polonais Julian Tuvim. Si pour cette session des Ă©lèves de l’Ă©cole polonaise ont eu le privilège de travailler avec les artistes, la troisième session qui vient de se terminer a inclus des Ă©lèves des classes « IPDM Â» (ou « initiation pratique Ă  divers mĂ©tiers Â», acronyme bureaucratique pour dire au bord de la rupture scolaire) du lycĂ©e Bel-Val et du lycĂ©e Nic Biever. AnimĂ©s par l’artiste luxembourgeois Sanctobin, les workshops ont portĂ© sur le thème de la sidĂ©rurgie. Le rĂ©sultat, qui est Ă  voir en ce moment dans la galerie « Terres Rouges Â» de la Kufa et qui sera accrochĂ© dehors sous peu est une suite de fresques urbaines, les unes montrant des contours de hauts fourneaux et les autres se situant plutĂ´t dans le domaine du graffiti. A noter que la quatrième session, qui dĂ©butera vers la fin du mois, verra l’artiste luxembourgeois Sumo travailler avec de jeunes Eschois sur les murs extĂ©rieurs. La fin du projet sera un festival « Street Art Â» qui aura lieu le 20 septembre.

En se jetant dans ce projet, la Kulturfabrik n’a peut-ĂŞtre pas tellement innovĂ© face Ă  des projets similaires qui ont lieu un peu partout Ă  l’Ă©tranger, mais elle a ouvert une voie encore – trop – peu parcourue au grand-duchĂ©. Une voie qui s’est d’ailleurs ouverte sous le signe de l’austĂ©ritĂ© budgĂ©taire dans le domaine de la culture et qui conduit de plus en plus d’acteurs du domaine culturel Ă  s’intĂ©resser aux domaines de la pĂ©dagogie artistique, voire Ă  l’inclusion par les pratiques artistiques. En d’autres mots : si le ministère de la Culture donne moins, on va sonner chez celui de l’Education, voire de la Famille. Ce qui pourrait avoir une rĂ©sonance cynique ici ne l’est pourtant pas. Peut-ĂŞtre que la scène locale a mis du temps Ă  comprendre que la pratique culturelle implique toujours une conscience sociale et que les projets dĂ©veloppĂ©s au fil des annĂ©es doivent aussi s’exposer Ă  la question de la durabilitĂ© – mais mieux vaut tard que jamais !

Plus d’informations : www.kulturfabrik.lu

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