SYNDICALISME: Esclavage moderne

von | 08.08.2014

Dans presque aucun secteur les conflits sociaux ne sont aussi rudes et peu suivis que dans celui du nettoyage. Entretien avec Estelle Winter, secrĂ©taire centrale du secteur nettoyage Ă  l’OGBL.

Depuis plus de cinq ans, Estelle Winter se bat contre le patronat du secteur du nettoyage.

woxx : Depuis combien de temps ĂŞtes-vous secrĂ©taire centrale du secteur nettoyage de l’OGBL ?

Estelle Winter : Depuis le 1er janvier 2010. A cette date j’ai repris le secteur qui Ă©tait juste avant moi coordonnĂ© par Romain Daubenfeld. Avant je travaillais chez Dussmann Services, dans le nettoyage, depuis janvier 1989.

En reprenant le flambeau, vous avez trouvé une situation difficile.

Le nettoyage a eu une situation difficile dès les dĂ©buts. J’ai Ă©tĂ© une des premières dĂ©lĂ©guĂ©es syndicales chez ICE, Pedus – aujourd’hui Dussmann -, et ce depuis 1993. A l’Ă©poque il n’existait mĂŞme pas de convention collective de travail (CCT) pour le secteur. Nous n’avons rĂ©ussi Ă  signer la première qu’en 1999. Il n’y avait donc pas de conflit sur les conventions au dĂ©but, ce qui ne veut pas dire que la situation est meilleure aujourd’hui : les conflits sont les mĂŞmes, mais du moins ils sont encadrĂ©s par une convention.

Est-ce que c’Ă©tait difficile d’ĂŞtre dĂ©lĂ©guĂ©e syndicale dans une entreprise comme Dussmann ?

Très difficile. Il faut savoir qu’avant il n’y avait que des dĂ©lĂ©gations neutres, donc non dĂ©pendantes d’un syndicat. A l’Ă©poque, chez ICE, on avait divisĂ© l’entreprise en 14 groupes pour empĂŞcher une dĂ©lĂ©gation forte : on Ă©tait trois dĂ©lĂ©guĂ©s effectifs et trois supplĂ©ants. Et je me souviens que cela m’avait marquĂ©e. En tant que Française qui venait gagner mon argent au Luxembourg, sans connaĂ®tre le droit ni le syndicalisme luxembourgeois, j’ai eu l’impression – pendant une dizaine d’annĂ©es – de ne faire que subir les employeurs. On n’Ă©tait pas apprĂ©ciĂ©s du tout comme dĂ©fenseurs des droits des salariĂ©s. Avec mes collègues qui sont toujours chez Dussmann, on nous a mis des bâtons dans les roues, on a eu des menaces, des pressions et du chantage. On nous a menacĂ©s de licenciement.

« Des femmes qui veulent devenir dĂ©lĂ©guĂ©es du personnel, c’est assez mal vu et on ne nous considère pas autant que les hommes. Â»

Est-ce que le ton est plus brutal dans le nettoyage que par exemple dans la sidĂ©rurgie ?

Je dirais que c’est plus brutal. Mais il faut se poser la question si cela n’a pas Ă©tĂ© brutal dans la sidĂ©rurgie aussi, il y a cinquante ans. C’est clair que maintenant les dĂ©lĂ©gations dans la sidĂ©rurgie rencontrent les mĂŞmes problèmes, puisqu’on veut toujours retirer des acquis aux employĂ©s. Mais ce sont d’autres acquis, dont ils disposent en partie depuis des dĂ©cennies, et donc ils nĂ©gocient sur des bases diffĂ©rentes. Tandis que nous, nous avons dĂ» partir de zĂ©ro. Et puis il y a d’autres grosses diffĂ©rences : dans le secteur nous sommes Ă  90 pour cent des femmes. Et des femmes qui veulent devenir dĂ©lĂ©guĂ©es du personnel, c’est assez mal vu et on ne nous considère pas autant que les hommes.

La situation actuelle n’est pas confortable non plus, vu les querelles sur la nouvelle convention collective. Est-ce qu’on en est au blocage total ?

Non, pas encore. La convention actuelle Ă©tait valable jusqu’au 30 avril 2013. Nous l’avons dĂ©noncĂ©e le 29 janvier 2013, en respectant le prĂ©avis de trois mois. On a essayĂ© de nĂ©gocier pendant l’annĂ©e 2013, puisque nous Ă©tions obligĂ©s de mener ces nĂ©gociations sur une pĂ©riode de onze mois, selon la loi. Dès le dĂ©but, on a vu que les employeurs n’avaient pas envie de nĂ©gocier, puisqu’on ne nous invitait pas Ă  la table. On a donc compris dès le dĂ©part qu’il y avait quelque chose qui se passait et qu’il fallait aller beaucoup plus loin. Suivant le Code du travail, nous avons donc fait appel au conciliateur. Ce qui prouve que le blocage Ă©tait volontaire de la part du patronat. Notre première rĂ©union Ă  l’Office national de conciliation s’est tenue il y a environ un an, le 8 aoĂ»t 2013. Et, le 19 septembre, l’Office a constatĂ© l’Ă©chec de la conciliation.

Quelles sont vos revendications actuelles ?

Nous voulons une augmentation linĂ©aire du salaire de 1,5 pour cent en 2014, 2015 et en 2016. Et la rĂ©duction de la flexibilitĂ© au niveau du travail Ă  temps partiel Ă  10 pour cent – au lieu des 50 pour cent actuels. S’y ajoute une augmentation des congĂ©s lĂ©gaux Ă  trois jours et demi, au lieu du simple jour et demi pour 25 ans d’anciennetĂ© jusqu’ici. Mais aussi une amĂ©lioration des conditions d’octroi de la prime d’assiduitĂ© de 525 euros par an. Au lieu de demander une augmentation de la prime, nous avons voulu amĂ©liorer les conditions d’obtention de cette prime. Il faut savoir que si vous tombez malade pendant un jour par an, vous perdez 75 pour cent de la prime ; si vous tombez malade pendant deux jours non consĂ©cutifs, vous perdez la totalitĂ© de la prime. Pour prĂ©ciser : la prime n’est pas octroyĂ©e par l’entreprise, mais par le client par le biais d’une marge de trois pour cent. L’entreprise fait seulement la vĂ©rification des conditions d’octroi et de paiement de celle-ci. Ce sont donc les clients qui payent les primes, que la majoritĂ© des salariĂ©-e-s ne touchent pas puisque c’est difficile de ne pas tomber malade un jour au travail. Ou de ne pas rater un jour, ce qui arrive frĂ©quemment chez les femmes qui Ă©duquent souvent seules leurs enfants et qui peuvent tomber malades aussi.

« La Chambre des dĂ©putĂ©s est nettoyĂ©e par Dussmann entre autres. Â»

Du moins en ce qui concerne l’accès au salaire social minimum qualifiĂ© (SSMQ) après dix ans de travail dans le secteur du nettoyage, la Cour de cassation vient de vous donner raison.

Le SSMQ n’Ă©tait pas une revendication dès le dĂ©but, mais nous l’avons ajoutĂ©e suite au conflit de la CCT. La Cour de cassation a confirmĂ© le 10 juillet 2014 que j’avais apportĂ© la preuve de mon exercice de la profession de nettoyeur de bâtiment. Ce dossier est aujourd’hui clĂ´turĂ© et Dussmann a Ă©tĂ© dĂ©boutĂ©, donc condamnĂ© Ă  me payer la diffĂ©rence de salaire depuis 1999. Nous communiquerons plus en dĂ©tail Ă  ce propos dès la rentrĂ©e. Mais il faut savoir que cela s’appliquera Ă  toutes et tous les salariĂ©-e-s des entreprises de nettoyage qui prouveront leur exercice de la profession, et que c’est individuel puisque nous ne pouvons pas en faire un dossier collectif. Il faut que chaque salariĂ©-e prouve qu’il/elle a dix ans d’anciennetĂ© dans le secteur du nettoyage et qu’il/elle a acquis les compĂ©tences nĂ©cessaires.

En fait, le patronat dans le secteur du nettoyage, comment est-il composĂ© ?

Ce sont beaucoup de firmes multinationales, Dussmann Ă©tant par exemple basĂ© Ă  Berlin. C’est une tendance dans tout le secteur, puisqu’une grande partie des anciennes petites entreprises se sont fait racheter par diffĂ©rents groupes. Il n’y a plus beaucoup d’entreprises luxembourgeoises sur le terrain, mĂŞme s’il y en a de nouvelles qui se crĂ©ent rĂ©gulièrement, plus de 140 aujourd’hui.

Cela conduit-il Ă  ce que ces grandes boĂ®tes se foutent un peu des spĂ©cificitĂ©s luxembourgeoises ?

Oui, elles s’en foutent. Parce que, premièrement, ça concerne des femmes en grande partie. Et aussi parce que ce sont souvent des femmes Ă©trangères, pour la plupart portugaises, originaires d’ex-Yougoslavie ou frontalières. Ils sont rares, les Luxembourgeois travaillant dans le secteur du nettoyage. Ce qui donne lieu Ă  un discours patronal qui dit en somme : `Si vous n’ĂŞtes pas content-e-s, vous pouvez rentrer chez vous ! Vous n’ĂŞtes que des profiteurs après tout.‘

Est-ce que les choses ont changĂ© avec l’arrivĂ©e du nouveau gouvernement ? En tout cas, le 2 mai 2014, vous avez eu une entrevue avec Mars Di Bartolomeo.

On a Ă©tĂ© Ă©coutĂ©s, mais je ne sais pas si cela mènera Ă  une amĂ©lioration. La situation n’a pas changĂ©, en tout cas de notre point de vue. Nous demanderons encore une entrevue avec Nicolas Schmit en septembre d’ailleurs, oĂą il recevra un livre noir sur les conditions de travail dans le nettoyage.

Alors que ce mĂŞme ministre, s’il restait un peu plus longtemps Ă  son travail le soir, pourrait croiser les femmes qui nettoient aussi ses bureaux.

Oui, les ministères et les institutions publiques ont ouvert les contrats aux grandes firmes ; mĂŞme les communes, qui jusqu’ici ont souvent employĂ© leurs propres femmes de mĂ©nage – comme la ville de Luxembourg. Il y a aussi la Chambre des dĂ©putĂ©s, qui est nettoyĂ©e par Dussmann entre autres. En ce moment le mouvement va plutĂ´t vers une ouverture aux prestataires de services en ce qui concerne les contrats de nettoyage.

Qu’est-ce qui devrait changer pour avancer plus vite vers de meilleures conditions de travail pour les salariĂ©-e-s du nettoyage ?

Il faudrait changer le Code du travail, ou du moins certaines lois qui s’y trouvent. Comme la clause de mobilitĂ©, que je trouve aberrante et qui est aussi utilisĂ©e pour calmer les revendications des dĂ©lĂ©guĂ©-e-s du personnel. Mais aussi pouvoir sanctionner plus efficacement les patrons qui ne respectent pas la lĂ©gislation. On sait qu’il y en a qui ne le font pas, mais vu qu’il y a très peu, voire pas de contrĂ´les, rien ne se passe. Il manque des instances pour pouvoir rĂ©agir vite. De façon Ă  ce que, si on a un problème, on puisse le signaler et qu’il y ait des consĂ©quences.

Quelles sont vos relations avec l’Inspection du travail et des mines (ITM) ?

Elles sont tout simplement inexistantes. Ils ne contrĂ´lent presque pas le secteur, et jusqu’ici les rares contrĂ´les n’ont pas Ă©tĂ© suivis de consĂ©quences ni de sanctions. Par exemple, quand en 2008 j’Ă©tais encore salariĂ©e chez Dussmann, nous avons demandĂ© Ă  l’ITM de venir constater que les repos hebdomadaires ne sont pas respectĂ©s. Nous l’avions constatĂ© en tant que dĂ©lĂ©gation, et nous avions rĂ©clamĂ© auprès de la direction qui refusait d’appliquer la lĂ©gislation en vigueur. Mais l’irrĂ©gularitĂ© doit ĂŞtre constatĂ©e par l’ITM, pour qu’après chaque salariĂ©-e puisse aller individuellement au tribunal du travail si l’employeur ne rĂ©gularise pas la situation. Nous avons mis plus de deux ans Ă  leur apporter cette preuve, mais sans les lâcher. Nous avons obtenu gain de cause, mais cela ne valait que pour un seul des sites. Alors que nous avions demandĂ© que cela se fasse pour tous les lieux de travail de l’entreprise. Et ça ne s’est jamais fait. RĂ©sultat, pour chaque petit pĂ©pin, pour des miettes, nous sommes toujours obligĂ©s de passer par le tribunal du travail. Et si vous connaissez les conditions de travail et de vie de ces salariĂ©-e-s, vous savez que s’est irrĂ©aliste. C’est pourquoi je considère que, en gĂ©nĂ©ral, dans le secteur du nettoyage, nous avons affaire Ă  de l’esclavage moderne.

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