Déiererechter: Soigner la faune sauvage dans un climat qui change

von | 27.08.2026

À Dudelange, le Centre de soins pour la faune sauvage accueille chaque année des milliers d’animaux blessés ou affaiblis. Entre canicule, pics saisonniers et manque de place, ses équipes doivent sans cesse s’adapter.

Personnes travaillant dans une cuisine

Les équipes s’affairent à préparer des repas adaptés à chaque espèce. (Photo : Yolène Le Bras)

Il fait moins de 20 degrés à Dudelange. Le ciel est gris, l’air humide. Dans plusieurs enclos du Centre de soins pour la faune sauvage, il n’y a aucun animal. Après les températures écrasantes de la fin juin et l’afflux massif de jeunes oiseaux apportés au refuge, l’atmosphère semble presque calme. Une vétérinaire travaille à son bureau, une autre passe avec une grosse branche dans les bras… À l’intérieur du bâtiment, pourtant, une partie de l’équipe s’affaire déjà. Dans la cuisine, on prépare les repas des pensionnaires. Viande, légumes et… vers : tout est pesé, préparé et distribué selon les besoins des différentes espèces. Chaque animal dispose d’un plan alimentaire précisant les quantités, les aliments et, lorsque cela est nécessaire, les vitamines ou médicaments à ajouter. Si cette journée est si paisible, c’est que le pic saisonnier est passé. « La haute saison est clairement mai, juin, juillet », explique Georg Xander, directeur administratif du Centre. Pendant cette période, jusqu’à 900 animaux peuvent être accueillis chaque mois. Le reste de l’année, les admissions représentent environ un quart de ce volume. En cette fin août, environ 1.900 animaux ont déjà été pris en charge depuis le début de l’année. Sur une année complète, le Centre en accueille généralement entre 3.600 et 3.800. Si ce chiffre est relativement stable depuis quelques années, il a fortement augmenté sur une période de dix à vingt ans. Cette stabilité récente ne signifie pas pour autant que les animaux sauvages sont épargnés par les bouleversements de leur environnement. Fin juin, le Centre en a ainsi fait l’expérience.

Une canicule qui a touché de plein fouet

La canicule est arrivée exactement au moment où de nombreux oiseaux étaient en pleine période de reproduction. La chaleur touche particulièrement les oisillons qui nichent sous les toits, où les températures peuvent fortement grimper. Des jeunes encore incapables de voler ou de se nourrir seul·es sont alors arrivé·es en nombre au Centre, notamment des martinets. L’afflux était tel que le refuge a dû fermer les admissions durant deux semaines. Bien que les mammifères puissent eux aussi souffrir de déshydratation, ils disposent généralement de davantage de possibilités pour trouver de l’eau ou se mettre à l’abri. Or, les oiseaux représentent environ 75 % des animaux accueillis au Centre, contre 23 % pour les mammifères et 2 % pour les reptiles. Depuis cette période critique de fin juin, et malgré les autres épisodes caniculaires, le refuge n’a cependant pas connu de nouvelle crise de cette ampleur. Selon Georg Xander, les oiseaux adultes se sont en quelque sorte « adaptés » à la chaleur : confrontés aux températures élevées, ils ont fait moins de couvées. Leur période de reproduction peut en effet comprendre plusieurs couvées, mais celles-ci demandent beaucoup d’énergie. Lorsque les températures restent élevées, les adultes doivent déjà consacrer davantage de ressources à leur propre survie et peuvent donc renoncer à une deuxième couvée, notamment lorsque la période de migration approche. Le Centre n’a cependant pas encore constaté de changement dans la période de migration des oiseaux. « Encore rien de concret », répond Xander : il faudra observer les prochaines semaines pour voir si les dates de départ évoluent. Mais, pour le directeur administratif, les difficultés rencontrées par la faune sauvage ne s’expliquent pas uniquement par la hausse des températures. « Leurs espaces d’habitat se raréfient », remarque-t-il aussi. Les hirondelles trouvent de moins en moins de possibilités pour installer leurs nids et de matériaux pour les construire. La transformation des bâtiments contribue à faire disparaître certains espaces de nidification. La canicule n’est donc pas un phénomène isolé : elle vient frapper une faune sauvage déjà confrontée à un environnement qui change et contrainte de s’adapter.

Georg Xander, directeur administratif du Centre, au sein des enclos. (Photo : Yolène Le Bras)

Ne pas apprivoiser pour mieux relâcher

S’adapter, c’est aussi ce que fait quotidiennement le Centre dans ses infrastructures. Les animaux gravement blessés ou nécessitant une surveillance particulière sont placés dans une unité de soins intensifs, où la lumière et les contacts sont restreints. Cela limite un stress qui pourrait leur être fatal. Dehors, la grande volière destinée aux rapaces et autour de laquelle s’affaire l’équipe technique, suit cette même logique. Les grilles sont recouvertes d’une bâche afin de non seulement éviter que les oiseaux se blessent contre les grillages, mais aussi de limiter le contact visuel entre les oiseaux et les êtres humains. « Avec les animaux sauvages, il est important de limiter ce contact autant que possible », explique Xander. L’objectif est que les animaux ne s’habituent pas à la présence humaine pendant leur séjour. « C’est une condition essentielle à une réintroduction dans la nature réussie  », affirme le directeur. Dans les autres volières extérieures, des arbustes doivent progressivement créer un écran naturel. Aujourd’hui encore relativement petits, ils permettront de mieux isoler les animaux des regards. Ces adaptations répondent ainsi à un principe essentiel du Centre : soigner un animal sauvage, c’est aussi éviter qu’il ne cesse de se comporter comme un animal sauvage. Le nombre de personnes qui s’en occupent est lui aussi restreint autant que possible. Un jeune écureuil, par exemple, ne devrait idéalement pas être manipulé par quinze personnes différentes. Trop de proximité risquerait de lui faire perdre la méfiance dont il aura besoin une fois dehors. Or, à Dudelange, l’objectif n’est pas de garder les animaux, mais de les rendre à leur milieu naturel dès que leur état le permet.

Avant de relâcher un animal, vient le moment du test. Dans le cas d’un oiseau, il peut consister à le placer sur un doigt et à le laisser s’envoler dans une volière. S’il vole correctement, le retour dans la nature est envisageable. S’il tombe ou ne parvient pas à prendre son envol, il retourne en soins. « Pour un castor, nous avons notamment vérifié sa capacité à utiliser correctement ses pattes et sa queue dans la rivière derrière le centre », se remémore Georg Xander. En 2025, 1.173 animaux ont finalement pu être relâchés, soit environ 32 % des 3.713 animaux accueillis cette année-là. 179 ont été adoptés et 891 euthanasiés. Ces chiffres racontent aussi une réalité moins heureuse : tous les animaux qui franchissent la porte du Centre ne repartiront pas. Certains sont trop gravement blessés. D’autres sont des animaux domestiques abandonnés, comme ces nombreuses tortues grecques ou ces rats retrouvés devant le Centre, qui ne pourraient pas survivre seuls dans la nature. D’autres encore, comme les ratons laveurs, sont classés comme espèce nuisible et ne peuvent légalement pas être relâchés au Luxembourg. Une fois soignés, ils restent donc au Centre ou sont transférés vers d’autres structures. Deux ont récemment été conduits à Marseille, deux autres à Lille. Le travail du Centre ne s’arrête donc pas à la guérison, il faut aussi déterminer ce que devient chaque animal.

Les volières doivent être recouvertes d’une bâche pour limiter les contacts visuels avec les êtres humains (Photo : Yolène Le Bras)

Plus de bénévoles et des infrastructures modernisées

Pour faire fonctionner cette mécanique, les 18 salarié·es ne sont pas seul·es. Environ 70 bénévoles participent régulièrement à la vie du Centre. Pendant la haute saison, il faudrait pourtant davantage de monde : le besoin supplémentaire correspondrait à l’équivalent de trois à quatre postes à temps plein. Fin juin, alors que les jeunes oiseaux arrivaient en nombre, plus d’une centaine de personnes avaient proposé leur aide. Mais toutes n’ont pas donné suite ou n’ont pas pu être intégrées, faute de moyens et de temps pour les former. Une vingtaine ont finalement rejoint les équipes. « Nous avons toujours besoin de bénévoles », insiste néanmoins Xander. Des formations sont organisées pour les personnes qui souhaitent s’investir davantage, notamment pour apprendre à reconnaître les espèces et à réagir lorsqu’un animal doit être transporté. Les bénévoles assurent aussi une partie des trajets grâce au Wildtier-Taxi, qui permet d’acheminer les animaux déposés dans une des trois stations Drop-Off du pays jusqu’à Dudelange. Au plus fort de la saison, chaque paire de mains compte.

Cependant, même avec des bénévoles supplémentaires, certaines limites sont physiques. Le Centre a besoin de place. C’est tout l’enjeu du projet d’agrandissement et de modernisation actuellement prévu à Dudelange avec un budget officiel qui dépasse les huit millions d’euros. Les nouvelles infrastructures doivent notamment moderniser les espaces de soins, améliorer encore les conditions d’hygiène et permettre de traiter les animaux directement sur place. « Il ne s’agit pas forcément d’accueillir plus d’animaux », précise Georg Xander. L’objectif est plutôt de pouvoir mieux prendre en charge ceux qui sont déjà là. La quarantaine est un bon exemple : un renard nouvellement arrivé doit être isolé avant d’être placé dans les espaces de soins. Il peut être porteur de maladies ou de parasites et doit donc être lavé, examiné et surveillé. Les nouveaux locaux devraient être mis en service, si le calendrier est respecté, vers le milieu de l’année prochaine. La construction d’un deuxième centre d’accueil à Bourglinster, spécialement dédié aux oiseaux sauvages, avait été évoquée, mais il n’est pour l’instant plus prioritaire. Le Centre veut d’abord mener à bien les travaux de Dudelange et observer ensuite ce dont il aura encore besoin.

Fin juin, le seul centre de soins pour la faune sauvage du Luxembourg a ainsi découvert ce que signifie gérer une vague de chaleur au moment précis où des milliers de jeunes oiseaux dépendent encore de leurs parents et a été contraint, pour la première fois – à part durant le covid, mais pour d’autres raisons –, à suspendre ses admissions. Les équipes ont dû s’organiser autrement et attendre que la situation se stabilise. À présent, les volières sont plus silencieuses. Les martinets préparent déjà leur migration vers le sud et les hirondelles suivront au cours de l’automne. Le Centre profite ainsi du calme retrouvé pour se préparer à la prochaine haute saison. Mais aussi, plus largement, à un avenir dans lequel les épisodes de chaleur, les intempéries et la transformation des habitats pourraient devenir de plus en plus difficiles à anticiper. Pour la faune sauvage, s’adapter au changement climatique devient une nécessité et, à Dudelange, il faut désormais apprendre à faire de même.

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