Food for Your Senses : Manque de finesse

L’annulation du festival Food for Your Senses est non seulement triste, mais révèle aussi une carence de sensibilité de la part du gouvernement et de l’administration envers le secteur culturel alternatif.

No Food this Year – mais l’année 2016 sera celle de la revanche. (Photo : Andy Strauss)

L’annonce la semaine dernière de l’annulation pure et simple de l’édition 2015 du festival Food for Your Senses a fait l’effet d’une bombe. Pour la première fois, ce festival qui, pendant une bonne décennie, n’a fait que croître et a fini par s’établir comme un des événements incontournables des étés luxembourgeois tombe à l’eau – faute de site. Bon, on peut dire que ce n’est sûrement pas le premier festival auquel ça arrive, mais tout de même, le cas du Food for Your Senses présente quelques particularités qui font de lui un événement bien différent des autres réjouissances estivales.

D’abord son statut alternatif, qui n’est pas uniquement une description de la musique qu’on peut y trouver, mais vraiment un état d’esprit tant des organisateurs que du public. Organisé par une association sans but lucratif et basé sur le bénévolat, ce festival est tout sauf une machine à fric : il se retrouve donc à l’opposé de l’autre grand festival de l’été, le Rock-a-Field. Celui-ci, mis sur pied par l’Atelier et misant sur une programmation beaucoup plus commerciale, n’hésite pas à pratiquer des prix exorbitants pour tirer encore plus de fric des poches des festivaliers – la fameuse « frite à huit euros », mentionnée au cours de la conférence de presse de vendredi dernier où les organisateurs se sont expliqués sur l’annulation, est emblématique. Car le Food for Your Senses a toujours été et sera toujours un festival non basé sur la recherche de profits – tout au plus une affaire de rentrer dans ses frais. Et le fait que les organisateurs aient réussi chaque année à équilibrer leur budget, même après l’édition désastreuse de 2013 où le mauvais temps avait presque noyé littéralement le festival dans la boue, prouve que ce « business model » peut fonctionner, et que le public n’est pas dupe. Il apprécie de se retrouver dans une atmosphère de confiance, où il sait pertinemment que les organisateurs ne veulent pas l’arnaquer pour quelques euros de plus.

Contre la « frite à huit euros »

D’autant plus que la philosophie derrière le Food for Your Senses englobe bien plus que les concerts. Voulant toucher tous les sens des festivaliers, les organisateurs ont mis sur pied en marge du festival des séances de lecture, des workshops, des stands politiques, une aire de jeux et même une exposition qui met en avant de jeunes artistes locaux. Ce qui en fait un festival unique en son genre, apprécié du public comme des artistes et sponsors.

Et cela alors que les débuts du festival, il y a une dizaine d’années, n’étaient ni plus ni moins prometteurs que d’autres événements rock locaux, qui sortent de terre comme des champignons chaque année. D’abord localisé dans l’école primaire de Tuntange et organisé par le club local des jeunes, le « Rock de Stéier » – comme il s’appelait à l’époque – ne se différenciait pas vraiment d’autres événements semblables. « C’était une période d’une certaine insouciance », se rappelle Luka Heindrichs, l’actuel président de l’asbl Food for Your Senses, qui fait partie de la clique organisatrice des débuts ? de retour après quelques années d’absence pour études. « Le backstage était localisé dans la salle de classe du préscolaire et les groupes se préparaient à entrer sur scène sous des dessins d’enfants. »

Mais le jeu d’enfant a vite fait place à du plus sérieux. Avec les années, le festival sort des salles de classe pour d’abord se dérouler sur un terrain à Tuntange. Plus ou moins à la même époque, il reçoit sa dénomination actuelle et l’asbl est fondée – vu que les dimensions étaient décidément trop importantes pour qu’un club des jeunes seul puisse y parvenir. Des dimensions accrues qui ne concernaient pas uniquement les groupes invités à jouer, qui devenaient d’année en année plus internationaux, mais aussi le site – l’éternel dilemme des organisateurs.

La solution de s’installer à Bissen était temporaire, c’était connu dès le départ. Un projet de construction dans la zone industrielle, où le festival était organisé les deux dernières années, rendait impossible la pérennisation de ce site, somme toute idéal, non seulement par ses dimensions mais aussi par sa localisation plus ou moins exactement au centre du grand-duché. La recherche d’un nouveau site était donc une priorité absolue pour les organisateurs, et elle a été entamée dès que la dernière tente à Bissen a été démontée.

Et c’est là qu’a commencé le chemin de croix des organisateurs, les menant à l’abandon de l’édition 2015. « Ce n’est pas la première fois qu’on a été tentés de baisser les bras. L’édition de 2013 nous avait causé pas mal de stress. C’était un vrai cauchemar, surtout lorsqu’il s’est agi de rendre le site après le festival. Je me rappelle qu’un tracteur qui devait sortir une des scènes du site s’était embourbé : il nous a fallu contacter tous les agriculteurs des environs pour le sortir de là », raconte Heindrichs, une semaine après l’abandon, sur une terrasse d’un café de la capitale récemment convertie au printemps.

Mais l’édition 2014 fut en revanche un franc succès, pas uniquement du point de vue météorologique, mais aussi en fréquentation, ce qui a motivé les troupes pour la dure tâche de trouver un nouveau site. Un site qu’ils veulent durable, non seulement pour y organiser ces trois journées de folie en musique, mais aussi qui reste fréquentable tout au long de l’année : « Notre rêve ce serait une Sens‘ Area – la partie du site dédiée aux arts plastiques et à la récréation – permanente. Une aire de jeux naturelle où on pourrait organiser de petits événements tout au long de l’année », explique-t-il. Ce qui veut dire que l’idée derrière le festival devrait encore grandir pour devenir une institution quasi permanente ? d’autant que, de toute façon, les organisateurs mettent sur pied des concerts de teasing dans différents lieux en amont du festival.

Le cauchemar vécu par l’équipe dirigeante du Food for Your Senses a pourtant commencé sous de bons auspices : « Après notre premier appel fin 2014, on a eu beaucoup de retours. Que ce soient des personnes privées qui nous disaient connaître untel qui a un grand terrain, des agriculteurs qui nous ont contactés spontanément ou des communes, tout y était. » Que ça n’ait pas marché est dû à plusieurs raisons : d’abord le travail en bénévolat qui ne permettait pas de suivre plusieurs pistes en même temps. Ce qui les condamnait à recommencer à zéro chaque fois qu’un site tombait à l’eau. Et puis, vu que les personnes impliquées dans la recherche du site le faisaient à côté de leur travail régulier, ils n’avançaient pas très vite.

Non-assistance à festival en danger

S’y ajoutent les raisons pour lesquelles les sites les plus prometteurs ont éclaté comme des bulles de savon : « Ce furent toujours des arguments de `pseudo‘-environnementalisme qui ont été mis en avant. Que ce soient des oiseaux migrateurs, des mouches rares, des chauves-souris – à chaque fois c’était à nous de démontrer, en payant une expertise à un coût exorbitant qui dépassait de loin notre budget, que notre festival n’endommagerait pas durablement la nature. Il ne faut pas s’y méprendre : nous sommes très conscients de la nature et nous souhaitons organiser un festival aussi écologique que possible. Mais il y a aussi des limites. Et quand je vois tous les projets d’autoroutes qui rasent des bois entiers, toutes ces nouvelles infrastructures qui sont en construction, je me dis que les bâtons qu’on nous a mis dans les roues sont tout simplement hors de toute proportion rationnelle. » Ce furent aussi des expériences frustrantes avec les communes qui les ont finalement menés à accuser le ministère de la Culture et celui de l’Environnement de « non-assistance à festival en danger ». « Nous avons eu affaire à des gens formidables et très motivés pour nous accueillir. Mais, à chaque fois qu’on était proches de la finalisation, un petit détail nous a forcés de recommencer à nouveau. Entre-temps, le ministère a rétorqué que ce n’était pas sa tâche de nous trouver un site. Mais ce n’est pas ce que nous avons demandé ! C’est notre boulot de trouver un site, mais le ministère aurait pu intervenir au niveau communal pour au moins accélérer les choses. Même après notre deuxième appel à l’aide, après des courriels, coups de téléphone et autres interventions auprès des officiels, ils n’ont pas bougé d’un iota. Et c’est ça que nous leur reprochons, de ne pas avoir même tenté de nous aider », explique Heindrichs.

Et si on y ajoute que le budget du festival dépasse entre-temps les 400.000 euros et que la part du ministère est de quelque 12.000 euros, on ne peut pas dire que le gouvernement soit vraiment d’une grande aide. Mais, de toute façon, un vrai lobby culturel n’existe ni au gouvernement, ni au parlement. C’est pourquoi, d’après nos informations, le député Déi Lénk Justin Turpel serait en train de préparer une initiative afin de faire bouger les choses – ou du moins de secouer les lignes. Et le Food for Your Senses a – en attendant les événements de remplacement qui auront lieu aux dates du festival – tout son temps pour préparer l’édition 2016. Une édition qui se tiendra aussi pour donner tort à une politique culturelle qui n’a d’yeux que pour la rentabilisation, la privatisation et la libéralisation de la culture, ce que le ministère a encore une fois magistralement démontré. Une démonstration, tout de même, dont on aurait bien pu se passer.

Les événements à venir en marge du festival sont à suivre sur www.ffys.eu


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