HAMADOUN TANDINA: Au pays des cloche-pieds

Hamadoun Tandina est une „star“ au Mali, son pays natal. Pourtant il vit en France depuis 1987, et se fera entendre au Luxembourg le weekend prochain.

Chercheur en mots et donneur de contes: Hamadoun Tandina est un spectacle à lui-même

L’entrée du café vis-à-vis de l’hideux mixer géant autrement connu sous le nom de Ministère des Finances à Paris-Bercy, n’est pas faite pour un Peulh. Elle convient plutôt à des Français bien moins élancés que ce peuple fier
de la savane africaine. Le sexagénaire qui n’en a vraiment pas l’air, doit baisser la tête pour pénétrer l’enceinte de ce café anodin aux écrans géants et serveuses sous-payées et grincheuses. Mais dès qu’il est assis face à vous, l’atmosphère bécébégé semble avoir disparue. On a du mal à suivre ses gestes tant sa façon de s’exprimer est vivante, et son langage souvent métaphorique défraie toutes les particularités et aplatit toute différence entre prétendues civilisations.

Hamadoun Tandina est né au Mali, à Tombouctou plus exactement, „au carrefour des cultures africaines“, comme il le dit. Là-bas, il est une sorte de super star. Fin 2005, lors d’un festival à Ségou, au Mali il a déclamé ses poésies devant un stade contenant plus de 60.000 personnes. Tandina a profité de cette occasion pour appeler son peuple à la „raison“, c’est-à-dire d’en finir avec le népotisme et la corruption qui gangrènent son pays. Car, sur l’état actuel de l’Afrique – le continent dont il chante la beauté et les charmes dans ses spectacles – il ne se fait guère d’illusions. „C’est normal qu’après le départ de l’homme blanc, nous soyions tombés dans cette désuétude. La démocratie, la vraie, prend du temps. Le temps peut faire les choses, pas nous,“ raconte-t-il sans vrai pessimisme. Et de constater qu’en France aussi il a fallu décapiter des rois pour en arriver là. Encore que la France n’est pas le summum de la démocratie, „et avec Sarko ça ne va pas s’arranger“.

Poète-analyste

Tandina est un homme en mouvement, même si seulement son père était un nomade arabo-berbère et sa mère une peulh. Quand il décrit sa vision de la politique, il dit des choses comme „J’aime être dirigé. Je ne suis pas quelqu’un qui dirige, mais un spectateur qui analyse.“ Un spectateur, certes, mais ceux-là aussi peuvent déranger. Lorsqu’il était encore instituteur au Mali, on lui avait cherché des ennuis. Un enseignant-poète n’était pas bien vu à l’époque. C’est pourquoi il abandonna sa première passion, pour un enseignement plus large, celui du peuple.

Il alla dans les villages, à la rencontre des gens pour leur dire ses poèmes. Il était hébergé et bien traité par les villageois, auxquels il contait ses histoires en jouant de la calebasse ou du tam-tam. Et puis les trajets de Hamadoun Tandina ont évolués par cercles concentriques. D’abord le Mali, puis l’Afrique du Nord et finalement la France, l’ancienne mère-patrie tyrannique des temps coloniaux.

Il débarque à Paris en 1987, à l’invitation d’un partenariat entre le département d’Ille et Vilaine et la région de Mopti au Mali. Il y restera attaché, au point de s’y installer à vie. Depuis, il a le statut d’intermittent du spectacle et en vit très bien. „J’avais même pas besoin de faire la grève, car mon carnet est toujours bien rempli. Si j’y ai participé, c’était par solidarité“. Ses activités sont prises en charge par une association de conteurs située en banlieue parisiennne. „Paris, c’est une sorte de grand plat de l’Afrique francophone. Il y a tous les contacts dont j’ai besoin. Je ne pourrais pas vivre ailleurs en France et continuer mon métier“, dit Tandina.

D’ailleurs son attrait pour la langue française est quelque peu incongru. Si elle reste la langue du colonisateur, elle est aussi celle qui permet, selon lui, l’existence d’un Etat malien. „C’est la seule langue qui nous unit pour l’instant. Et elle nous relie à tant d’autres peuples africains. Sans elle on ne se comprendrait plus,“ constate-t-il. Loin de se faire le chantre de la francophonie et de toutes les théories racistes et coloniales qui y sont attachées il admet qu’il aime cette langue au point où la plupart de ses spectacles sont en français. „Ce qui n’empêche pas les maliens de chercher en ce moment une langue au Mali qui ne serait ni le français, ni une création nouvelle, mais celle parlée par la majorité de la population“, dit-il. Car il faut bien voir qu’Hamadoun Tandina n’est pas quelqu’un à admettre ce que certains „penseurs“ de droite veulent appeler „les aspects positifs du colonialisme“. „C’est impossible, tout simplement il ne peut y avoir eu quelque chose de positif là-dedans. Même si avant l’arrivée des Français la situation en Afrique était celle d’une guerre civile constante, leur emprise sur nous ne nous a pas sauvée de quoi que ce soit. C’est à nous, et au temps de changer la situation“, explique-t-il.

Deux recherches

Une autre particularité qui distingue Hamadoun Tandina de ses collègues français ou africains, c’est qu’on ne trouve aucun livre de lui. Alors qu’avec son dégré de reconnaissance il pourrait bien s’offrir quelques éditions. Pourquoi alors ne pas sortir un petit livre pour la postérité? Il rétorque: „Tant que je serai en vie, aucun livre de moi ne paraîtra. Je n’ai aucune envie de me faire exploiter. De plus, on connaîtrait déjà mes spectacles avant mon arrivée. Non, ce sera à mes enfants que je léguerai les droits sur mes contes. Ils pourront en vivre s’ils le veulent.“ Et d’expliquer sa façon de vivre son art: Tandina est invité quelque part, en France par exemple, il s’ouvre comme une huître pendant son spectacle, se donne à coeur ouvert, se referme après le spectacle, encaisse et repart. C’est ainsi qu’il a mené sa vie jusqu’ici et il est bien parti pour en faire plus.

Comment a-t-il donc vécu son immigration en France? „Si tu vas chez un peuple qui ne danse que sur un pied, alors tu fais le cloche-pied“, cite-t-il en réponse. C’est un vieil adage africain. Il s‘ y trouve bien. Il est même en train de se faire ou refaire français, car il est né français et avait perdu cette nationalité au gré de l’Histoire. „Mais c’est principalement pour m’éviter les ennuis à la douane. Pour ma part, je me considère un citoyen du monde, qui a quelque chose à partager avec tous les êtres de cette planète.“ Pour Hamadoun Tandina, la différence entre les Africains et les Européens se réduirait à ça: „En Afrique, comme en Europe il y a des chercheurs, les uns cherchent de la nourriture tandis que les autres recherchent dans la technologie ou dans les sciences.“ Ça a le mérite d’être clair.

Lui, ce qu’il cherche c’est surtout du monde nouveau, de la découverte. „Je suis emporté par une grande curiosité du monde. Je suis prêt à tout découvrir. Ce n’est pas seulement l’Afrique que je chante dans mes contes et poèmes, mais le monde entier. Enfin, les parties que j’en connais“, résume-t-il.


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