LUXEMBOURG 2007: Kropemann, le frontalier

Les grandes lignes de „Luxembourg et Grande Région – capitale culturelle européenne 2007“ sont désormais connues. Mais qu’en est-il des petits projets?

Veut dissoudre les frontières entre le Luxembourg et la Belgique, en les intégrant dans un projet artistique: le galeriste Frank Gerlitzki.

La petite galerie de Frank Gerlitzki n’a vraiment pas l’air d’un de ces lieux de haute culture d’où partent les projets grandiloquents. Et pourtant dans cet ancien magasin dont les murs montrent désormais de l’art et non plus de la marchandise ordinaire, réside entre autres un concept qui va comme un gant à l’année culturelle en préparation. „Le calendrier des migrations“, c’est le nom d’un projet qui va durer toute l’année culturelle. „Nous n’avions pas envie de ne faire qu’un projet d’un mois, pour dire après que l’année culturelle est terminée. C’est pourquoi nous avons décidé de faire des projets tout au long de l’année“, explique Gerlitzki.

Eux, c’est une bande de trois. Frank Gerlizky, le galeriste, prend en charge le volet de la coordination artistique, Marc Angel, graphiste de son état, celui du travail sur place. Et puis Camille Gira, le maire de Beckerich, s’occupe du volet politique et financier. La commune de Beckerich est porteuse du projet.

„Ce qui nous intéresse avant tout, c’est de montrer les migrations journalières dans les environs de Beckerich, donc autour de la frontière belgo-luxembourgeoise“. Entre les deux Luxembourg, le wallon et le grand-ducal, les frontières n’ont jamais été très claires. „Historiquement, la région a été luxembourgeoise et belge à la fois, donc il ne devrait pas y avoir de frontière réelle. Et pourtant, les gens d’Arlon ne savent pas toujours ce qui se passe à trois kilomètres de chez eux, et vice-versa“, constate-t-il, „Et c’est exactement dans cette faille que notre calendrier des migrations se situe.“

Ainsi, pour faire ressortir l’absurdité de la notion de frontière en soi, le mois d’avril 2007 sera dédié à la „République libre de Clairefontaine“. Clairefontaine en Belgique, le lieu où reposent les restes de la comtesse Ermesinde, pour certain-e-s la fondatrice du Luxembourg. Le lieu de la sépulture a toujours été sujet à débats, c’est pourquoi sera fondé un „Etat“ pourvu d’un territoire défini, d’une constitution, d’un drapeau, d’une hymne nationale et d’un musée. „La frontière constitue toujours une séparation, et là où il y a une faille, le rire se produit. C’est pourquoi la notion d’ironie est presque omniprésente dans notre projet“, dit-il et regarde par la fenêtre, où deux policiers s’affairent autour de sa voiture. Il fait beau et 2007 est encore loin. „La grande partie des projets n’est pas encore définitive. Tout aura lieu, mais nous ne savons pas très bien encore comment se régleront les détails.“

Mais pourquoi 2007? Avait-on vraiment besoin d’une année culturelle, décidée par l’Europe pour se rendre compte de l’intérêt de ces frontières? „C’est vrai que nous aurions pu le faire plus tôt,“ admet Gerlitzki, „mais l’année 2007 nous apporte des garanties que nous n’avions pas avant. Face aux autorités communales, le cerf bleu fonctionne un peu comme une clé. Il aurait été difficile de persuader la mairie d’Arlon d’un projet, sans l’appui de l’année culturelle.“ Et d’autre part, il y a le financement des projets qui se fait plus aisément. Le budget du calendrier des migrations n’est pas encore alloué définitivement, mais les projets se feront c’est sûr. La coopération avec les partenaires belges semblait pourtant difficile au début. „C’est clair que du côté wallon, le budget culturel soit plus petit que chez nous. Mais jusqu’à maintenant j’ai l’impression d’une plus grande volonté de coopération sur les choses pratiques de leur côté“. Ainsi, les mairies belges ont elles été plus promptes à mettre à disposition leurs salles et leur personnel communal pour les projets.

Même si le projet est très protéïforme et pluridisciplinaire, il comporte néanmoins un fil rouge. „Ce sont les histoires. Chaque projet en a une à sa base, que ce soit un mythe historique, une saga populaire ou des histoires de tous les jours. Nous essayons de nous baser sur ces choses concrètes pour en tirer de l’art.“ L’histoire
du Kropemann par exemple. En juin et en juillet auront
lieu plusieurs représentations d’une pièce de théâtre réunis- sant écoliers belges et luxembourgeois au sujet de cette figure légendaire, connue sous des formes diverses un peu partout dans le val d’Atert.
„C’est bien une première. Avant, les enfants de cette région étaient séparés par cette frontière, alors que là ils vont être réunis sous l’égide d’un mythe commun.“

Ermesinde rétablie

En ce qui concerne les histoires de la vie de tous les jours, le phénoméne des frontaliers domine largement. Celui-ci sera documenté par une exposition photo au Pall Center à Oberpallen, un des seuls véritables lieux de rencontre supra-régionaux. Les frontaliers des deux côtés auront l’occasion de se voir sous des regards différents en se photographiant mutuellement.

Reste la question du „pourquoi cette frontière, pourquoi cette région“? Alors qu’il y a beaucoup de frontières dans ce petit pays et que la capitale est supposée être le lieu central des événements. „Nous avons voulu nous concentrer sur cette région, parce qu’elle nous paraissait intéressante. Et puis Marc Angel vit dans le coin, et Beckerich est près de la frontière. Les choses se sont arrangées un peu comme ça“, constate Gerlitzki. Et de poursuivre, que c’est peut-être plus intéressant de faire les choses en détail, de faire de la „micro“ Grande-Région, que de vouloir embrasser tout le concept de celle-ci. Surtout si, selon lui, ce concept resterait toujours assez vague.“Les premières fois que j’ai téléphoné en Belgique, à l’Académie des Beaux Arts d’Arlon par exemple, on me disait avoir la connaissance de cette année culturelle, mais rien de plus. Ils ne se sentaient pas vraiment impliqués dès le début.“ Que ce soit dû à des défauts de communication de la part des organisateurs luxembourgeois, ou à un manque de motivation au-delà des frontières, nul ne sait. Mais force est de constater qu’une identité „grande-régionale“ ne se construira pas en un jour, ni en un an non plus. „Nous voulons aussi que des choses restent de notre projet. Pas seulement des sculptures à exposer sur les places du marché et des brochures rétrospectives, mais peut-être des contacts ou au mieux des nouvelles traditions.“, explique-t-il.

Le cerf bleu est une clé

Pour bien réussir tout cela il faudra faire preuve de beaucoup de patience et de savoir-faire, car tisser des liens durables entre des communautés artistiques qui ne se fréquentaient pas avant, les faire coopérer et en même temps assurer un certain succès auprès du public, n’est certainement pas chose facile. Mais Frank Gerlitzki reste confiant: „Au cours de nos premières réunions avec les artistes, nous avons pu constater qu’une certaine dynamique s’installait entre les différents groupements. Beaucoup de gens ont fait preuve de flexibilité et des idées spontanées ont pu être retenues.“ Pour le public les choses sont peut-être un peu plus difficiles – cette région encore essentiellement rurale n’est pas connue pour être la base de l’avant-garde artistique. Mais Gerlitzki croit que les gens vont s’intéresser à ce que le calendrier des migrations a à leur dire, et ne serait-ce que parce que les projets sont tous basés sur des histoires et légendes du coin. „Nous ne voulons pas attacher une corde quelque part et dire que c’est une oeuvre d’art qui représente la frontière et puis c’est tout. Il faut aussi qu’il y ait une dimension populaire. Nous ne voulons pas terroriser les gens avec de l’art abstrait.“ En un certain sens, les habitants de la frontière des deux Luxembourg feront donc partie d’une oeuvre d’art. Pour un an au moins.


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