ART: L’agence de toutes les frontières

von | 16.06.2006

Curieuse excroissance du monde artistique luxembourgeois, l’agence Borderline combine la vie de quartier, le questionnement des frontières et la tombola.

Deux vitrines et une idĂ©e: Claudia Passeri et Michèle Walerich animent l’agence Borderline Ă  Esch. (photo: woxx)

Le quartier Hiehl d’Esch-Alzette est un des endroits dont la ville est peut-ĂŞtre un peu moins fière. A l’occasion du centenaire, aucune activitĂ© spĂ©cifique n’est liĂ©e Ă  ce quartier qui fĂ»t et reste un des hauts lieux d’immigration du pays. C’est un de ces rares endroits au Luxembourg oĂą on pourrait aussi se croire dans un quartier de Marseille. Pourtant, pas loin des discos, de l’Ă©norme station-service pour frontaliers et d’un supermarchĂ© très bon marchĂ©, Ă  l’autre bout de la rue, un ilĂ´t d’art rĂ©siste.

Il fait chaud ce soir, et les deux crĂ©atrices de l’agence Borderline, Claudia Passeri et Michèle Walerich, sirotent une bière assises devant la porte de leur local, dans l’ombre du viaduc. Cette ancienne boucherie chevaline, devenue boulangerie portuguaise par après, munie d’une belle façade bleue et blanche a en ce moment l’air assez ascĂ©tique: murs blancs, sol gris et quelques objets d’arts collĂ©s aux murs. Une galerie quelconque en somme. NĂ©anmoins, Borderline n’est pas – seulement – une galerie d’art. Il s’agit aussi du QG des deux tĂŞtes derrière ce projet, qui, comme son nom le dit s’apprĂŞtent Ă  explorer les frontières.

Frontières aux sens multiples. D’un cĂ´tĂ©, l’essentiel du projet, qui ne commencera vraiment que vers la fin de l’annĂ©e, consiste Ă  investir des vieux postes de frontière, devenus caduques après la crĂ©ation de l’espace Schengen. De l’autre, leur façon de traiter l’art et les Ă©vĂ©nements qui vont avec, met en question la façon dont on peut penser les frontières, qu’elles soient sociales, culturelles ou tout simplement urbaines. DĂ©jĂ  leur prĂ©sence dans ce quartier paraĂ®t incongrue. „Pourtant, nos voisins nous ont accueillis Ă  bras ouverts. L’un d’eux nous a mĂŞme donnĂ© un coup de main pour rĂ©parer le chauffage, d’autres nous ont offerts des fleurs par exemple“, raconte Michèle Walerich. C’est peut-ĂŞtre dĂ» Ă  leur façon non-Ă©litiste de faire les choses. Lors de leur vernissage, au lieu du champagne et du small-talk-cul-coincĂ© habituel, le public a eu droit Ă  une vĂ©ritable ambiance de fĂŞte populaire avec des saucisses sur grill, des bières, de la musique et une tombola. En achetant un lot de cette dernière, on pouvait gagner une des oeuvres d’art exposĂ©es dans le local. „C’Ă©tait une mesure d’autogestion, destinĂ©e Ă  nous rapporter un peu de fonds. Mais attention! Il ne s’agissait pas de faire de la charity. Toutes les oeuvres qu’on pouvait et qu’on peut encore gagner ici sont faites par des artistes internationaux, dont certains viennent de Bruxelles, d’autres de CorĂ©e ou encore de Roumanie et de Bulgarie“, explique Claudia Passeri.

En effet, on peut encore visiter la petite galerie les deux samedis midis Ă  venir, et peut-ĂŞtre gagner une pièce d’art. Après, Claudia et Michèle fermeront les portes de l’agence au public, et s’y retireront pour faire mĂ»rir le „vrai“ projet Borderline.

Vous avez dit 2007?

L’histoire de celui-ci commence il y a une bonne annĂ©e quand les deux amies, en se baladant, tombent sur une vieille station-service dĂ©laissĂ©e quelque part près de Dudelange. Selon Claudia, c’Ă©tait une sorte de coup de foudre: „Son apparence nous a interpellĂ© directement. Elle avait un design fifties qu’on ne trouve nulle part de nos jours.“ „Avait“ – l’imparfait est le temps verbal correct pour en parler, car peu après la station-service fĂ»t dĂ©truite, et avec elle l’idĂ©e d’y installer une rĂ©sidence artistique. Mais le chemin parcouru entre la station dĂ©truite et les postes frontière fĂ»t assez court. Ainsi les deux sont en contact avec diffĂ©rentes communes frontalières du pays et ont reçu feu vert pour leurs projets. Il y a aussi d’autres cas, oĂą ces lieux ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© recyclĂ©s de façon commerciale, pour y installer des kebabs par exemple. „Mais lĂ  aussi, on a des bons contacts avec les propriĂ©taires et on va dĂ©jĂ  pouvoir accrocher des tableaux dans l’un d’eux“, reporte Claudia.

Ces lieux deviendront donc des oeuvres d’art. En septembre un jury composĂ© de plusieurs artistes sĂ©lectionnera les projets pour les diffĂ©rents sites. „Ils devront surtout englober le site et le transformer. Y accrocher quelques tableaux et dire que c’est de l’art ne suffira sĂ»rement pas“, dit-elle encore.

L’essentiel du projet se dĂ©roulera – ironie de l’histoire – en 2007, cette fameuse annĂ©e culturelle. MĂŞme si le budget final qui sera allouĂ© Ă  Borderline relève encore de l’effet surprise, c’est bel et bien Luxembourg et Grande RĂ©gion, capitale de la culture europĂ©enne qui subviennent aux besoins du projet. D’autant plus que le thème choisi par le grand cirque culturel europĂ©en est la migration. „C’est un heureux hasard“, commente Michèle, „car notre projet existait dĂ©jĂ  bien avant que nous avions eu l’idĂ©e de demander de l’argent Ă  2007“ – „En plus, c’est une des façons les plus propres de se faire financer, car la plus neutre“, complète Claudia. N’y voyant aucune rĂ©cupĂ©ration politique de l’art, les deux borderlineuses – qui ne rechignent d’ailleurs pas non plus les sponsors privĂ©s – semblent donc appartenir Ă  cette nouvelle sorte d’artistes dĂ©brouillardes, qui se posent davantage de questions sur l’esthĂ©tique de leur projet que sur l’Ă©thique derrière. Et c’est leur plein droit. Il ne s’agit pas pour elles de faire de l’art engagĂ©, mais de crĂ©er des oeuvres qui sont spĂ©cifiques Ă  un site. Et si cela n’est possible que par du sponsoring, ainsi soit-il. D’ailleurs la ville d’Esch y est aussi pour sa part: elle est propriĂ©taire du local de Borderline et ne demande pas de loyer pour l’annĂ©e et demie Ă  venir.

Quant à la question du futur, le projet est censé survivre à 2007. Nul ne sait comment elles comptent y parvenir, peut-être suffira-t-il de se faire connaître.

Un silence se fait dans la salle. Une femme frappe Ă  la porte: c’est une employĂ©e d’une sociĂ©tĂ© de production française qui demande d’utiliser les locaux pour le tournage d’un court-mĂ©trage. Elle tient leurs coordonnĂ©es d’internet et dit s’intĂ©resser au projet. Ça commence bien …

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