Politique culturelle : Un loisir parmi les autres

von | 30.06.2016

Doctorante en muséologie à l’université de Leicester, Laurence Brasseur s’intéresse à l’espace social que représente le musée. Au lieu de chanter les louanges des dix ans du Mudam comme tous les autres, le woxx s’est entretenu avec elle.

1378regards_kulturitw

(Photo : LB)

woxx : Un sondage récent a montré que si les Luxembourgeois sont fiers de leur culture, ils n’en profitent que très peu. Comment expliquer ce paradoxe ?


Laurence Brasseur : Avec les sondages, il faut toujours ĂŞtre un peu mĂ©fiant. Beaucoup de choses dĂ©pendent de la façon dont les questions sont posĂ©es. Si on varie un peu la formulation, le rĂ©sultat peut changer Ă©normĂ©ment. C’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas prendre les rĂ©sultats d’un sondage pour des faits indiscutables. D’autre part, je ne considère pas ce rĂ©sultat comme Ă©tant tout Ă  fait paradoxal. Il ne faut pas oublier que les gens aujourd’hui ont une panoplie de loisirs tellement importante, tellement de possibilitĂ©s de meubler leur temps libre, que la culture – et les musĂ©es n’en sont qu’une petite partie, quoiqu’ils soient souvent perçus diffĂ©remment Ă  cause de leur taille importante dans l’espace public – n’est qu’une façon de se divertir. En ce sens, il n’est pas paradoxal que les gens connaissent les lieux culturels mais qu’ils ne s’y rendent pas ou peu. Donc, les musĂ©es ne sont des lieux centraux que pour ceux qui y travaillent – pour les autres, ce n’est qu’un loisir parmi plusieurs possibles.

Le Mudam – selon les dires de son directeur – a longtemps Ă©tĂ© perçu comme « un corps Ă©tranger » dans le paysage culturel luxembourgeois. Comment intĂ©grer un tel corps ?


Je pense qu’il a dit aussi que pendant les premières années, les visiteurs du Mudam étaient avant tout des touristes. Mais, petit à petit, la part des résidents qui le fréquentent a augmenté. Ce n’est pas vraiment étonnant. Un musée doit aussi pouvoir montrer qu’il est pertinent pour la population qui l’entoure. Qu’il est plus qu’une image de marque, un aimant pour les touristes étrangers. Pour ces derniers, fréquenter un musée est beaucoup plus simple et évident : tu visites un pays et tu vas donc automatiquement rechercher l’endroit pour lequel il y a le plus de publicité. Et, souvent, ce sont les musées. Mais pour les gens qui vivent ici, c’est complètement autre chose. Car, de toute façon, s’ils le fréquentent, ce n’est pas pour n’y aller qu’une seule fois. C’est pourquoi le musée, s’il veut attirer un public local, doit aussi s’impliquer dans le quotidien de ses visiteurs. Cela prend certes du temps, et ne peut pas être mis en œuvre du jour au lendemain.

Et puis le public local – surtout au Luxembourg – est loin d’être homogène.


C’est vrai, le musĂ©e doit s’ouvrir Ă  toutes les couches de la population. Pas seulement Ă  une certaine Ă©lite. Il doit pouvoir attirer les jeunes, les personnes âgĂ©es et – si on doit dĂ©jĂ  penser en termes de diffĂ©rentes catĂ©gories – des gens avec des backgrounds sociaux et migratoires diffĂ©rents.

« Les responsables d’un musée ne peuvent pas s’asseoir à leur bureau et attendre que les gens viennent les voir. »

S’ouvrir aux gens de tous les horizons n’est donc pas un supplément, mais bien quelque chose d’obligatoire ?


Oui, je pense qu’il existe une obligation de s’impliquer activement. Les responsables d’un musée ne peuvent pas s’asseoir à leur bureau et attendre que les gens viennent les voir. Mais c’est en train de changer en général. Pour la bonne et simple raison que les musées changent aussi avec la société. Ils restent de moins en moins des institutions immuables. Les exigences sociétales changent et les espaces muséaux doivent changer avec elles. C’est aussi parce qu’ils sont soumis à une certaine pression du public : avec tous les impôts qu’on investit dans ces institutions, les revendications deviennent nécessairement plus élevées et plus justifiées. Les musées doivent montrer à quoi ils servent. Si l’on se réfère à la définition du mot, un musée est aussi un lieu de transmission.

(© Wim Delvoye)

(© Wim Delvoye)

En quoi le statut des musées a-t-il changé ces dernières années ?


Les tendances varient selon l’endroit. Ce qui est vrai pour l’Europe l’est peut-être moins en Amérique ou en Asie, voire en Afrique. Et puis, même en Europe, les cultures muséales sont très diverses. Mais on peut assurément observer que les musées deviennent de plus en plus des lieux sociaux. Des lieux de passage aussi, des lieux conviviaux. C’est aussi dû au fait que la vie que nous menons aujourd’hui n’est plus celle que les gens ont menée il y a 50 ou 100 ans. Les musées sont en quelque sorte un miroir de ces évolutions, ou le deviennent s’ils s’adaptent. C’est tout l’intérêt de ce challenge.


NĂ©e en 1979, Laurence Brasseur a dĂ©jĂ  derrière elle un parcours un peu atypique. Après des Ă©tudes secondaires et un bac littĂ©raire obtenu au lycĂ©e Hubert ClĂ©ment Ă  Esch-sur-Alzette, elle se dĂ©cide dans un premier temps Ă  travailler dans le secteur bancaire. Ce n’est que quelques annĂ©es plus tard – en 2007 – qu’elle commence ses Ă©tudes de musĂ©ologie. Elle obtient ainsi un « Master of Arts » Ă  l’universitĂ© de Leicester dans la discipline « Museum Studies » – le mĂ©moire « Who are we? Searching for Identities in Luxembourg: A Comparative Exhibition Critique » a d’ailleurs obtenu le prix du meilleur mĂ©moire de master de la fondation Robert Krieps en 2014. Ă€ part son doctorat, qu’elle est en train de poursuivre, Laurence Brasseur s’engage activement dans la sensibilisation des jeunes publics Ă  la culture et surtout aux musĂ©es. Elle publie aussi rĂ©gulièrement des articles dans la presse luxembourgeoise sur son domaine d’expertise, et elle n’est pas une inconnue des auditeurs de la radio publique, oĂą elle a aussi dĂ©jĂ  fait des interventions. 

Dat kéint Iech och interesséieren

INTERVIEWPOLITIK

Être de gauche en 2026 : « On ne peut pas être socialiste sans être écosocialiste »

Être de gauche en 2026, c’est rompre avec le paradigme capitaliste de la performance, destructrice pour l’humain et l’environnement, affirme Franz Fayot. Le député LSAP ne rejette pas le principe de l’entreprise, mais veut « strictement » le réguler. Il préconise un programme de rupture qui place la préservation du vivant en tête des priorités politiques.