Géorgie : « Une petite dictature tranquille »

von | 11.09.2025

Le journaliste français Clément Girardot signe « Géorgie, l’étreinte du Caucase », un ouvrage dans lequel il analyse la crise que traverse ce pays gouverné par Rêve géorgien, un parti prorusse, dont la politique se heurte aux aspirations proeuropéennes du peuple géorgien. Au-delà de l’actualité immédiate, l’auteur raconte aussi la diversité et l’hospitalité d’un pays auquel il est profondément attaché.

Deux manifestantes protestent contre l’élection controversée du nouveau président par le parlement géorgien, à Tbilissi, le 22 décembre 2024. (Photo : David Mdzinarshvili/EPA)

La Géorgie est à nouveau en ébullition. Depuis la tenue d’élections législatives frauduleusement remportées par le parti prorusse Rêve géorgien, en octobre 2024, la colère gronde. Pour tenter de faire taire la contestation populaire menée par la société civile, le pouvoir réprime brutalement les manifestations, arrête et emprisonne ses opposant·es. Au cœur de la contestation figure la rupture des négociations d’adhésion avec l’Union européenne, seule perspective désirable aux yeux d’une majorité de Géorgien·nes.

Le journaliste français Clément Girardot, correspondant dans le Caucase pour le woxx et des médias internationaux, a été expulsé en février du pays, où il vivait de façon permanente. Comme d’autres journalistes européens refoulés, il estime payer le prix de sa couverture des manifestations antigouvernementales, les autorités ne lui ayant notifié aucun motif pour son expulsion.

Dans « Géorgie, l’étreinte du Caucase », écrit avant son expulsion et paru au printemps dernier, Clément Girardot analyse les crises politiques qui déstabilisent ce petit pays de 3,5 millions d’habitants depuis son indépendance, en 1991. Il y raconte aussi une autre Géorgie, faite d’hospitalité et de tolérance. Une Géorgie aux mille facettes géographiques, historiques, culturelles, religieuses et… culinaires. Un pays que l’on a envie de découvrir au fil d’un récit plaisant à parcourir et ponctué d’anecdotes personnelles.

woxx : « Géorgie, l’étreinte du Caucase » est un livre qui veut porter un regard à la fois « éclairé et intime », allant au-delà de la simple analyse de la situation politique actuelle. Pourquoi cela ?

Clément Girardot : Il y a une dimension plus personnelle. Je suis allé la première fois en Géorgie en 2010, j’y ai habité en 2012 et 2013 et je m’y suis installé de façon plus stable en 2018. Mon épouse est géorgienne et j’y ai donc ma belle-famille, ainsi que beaucoup d’amis, de gens que je connais. J’ai aussi un rapport émotionnel avec ce pays.

« Les Géorgiens ne sont pas stupides : ils savent que l’adhésion à l’UE n’est pas pour demain. C’est davantage un idéal, une aspiration. Ce qui compte pour eux, c’est de savoir sur quelle route s’engage leur pays. »

Vous écrivez que, depuis la chute de l’URSS, la Géorgie vit dans un entre-deux : pas vraiment une démocratie, pas vraiment une dictature. Mais la répression s’est accrue ces derniers mois contre les manifestations, l’opposition, la société civile et les journalistes. N’est-on pas à un tournant ?

À la fois oui et non. En termes de nombre de gens arrêtés et de procès, il n’y a jamais eu de répression aussi forte depuis l’indépendance, en 1991. Dans le même temps, le pouvoir se fixe des lignes rouges. Personne n’a été tué et les gens ne sont pas torturés en prison, comme c’est le cas en Biélorussie. Le 6 août s’est tenu le procès de la journaliste Mzia Amaghlobeli. Elle a été condamnée à deux ans de prison ferme, et c’est la première fois qu’une journaliste est emprisonnée en Géorgie. La répression est constante, mais maintenue dans certaines limites pour ne pas générer de manifestations trop grandes en Géorgie et ne pas provoquer de répercussions trop importantes sur la scène internationale. Pour l’instant, il n’y a pas d’émigration massive des opposants, la plupart de ceux que je connais sont toujours en Géorgie, même si certains sont partis.

Les manifestations dénoncent la fraude électorale, mais surtout la rupture avec l’Union européenne. Ce dernier point est-il central ?

La fraude aux élections a créé un choc, mais les manifestations ont réellement commencé quand le premier ministre a annoncé que le pays se retirait des négociations d’adhésion à l’UE, ouvertes en 2023. Tout le monde savait bien que ces négociations ne menaient nulle part, et il aurait très bien pu s’abstenir de faire cette déclaration. L’UE avait ouvert les négociations dans le sillage de l’Ukraine et de la Moldavie, en raison du contexte géopolitique exceptionnel. Le processus avait été lancé suite aux demandes de la présidente proeuropéenne Salomé Zourabichvili et de la société civile. Le gouvernement y était allé à reculons, avec beaucoup de mauvaise volonté.

Il avait néanmoins affirmé que les négociations reprendraient en 2028.

En réalité, ils s’en fichent de ce que pense l’UE, puisqu’ils consacrent une bonne partie de leurs discours à faire du bashing intense contre elle. Mais ils veulent ménager l’opinion publique, car ce serait trop impopulaire de dire qu’ils sabordent définitivement les négociations. De la même manière, ils n’ont jamais dit ouvertement qu’ils sont prorusses. Ils sont toujours dans des positions très alambiquées. Le sous-texte, c’est quand même qu’ils sont prorusses et antieuropéens.

Quand l’oligarque Bidzina Ivanichvili a fondé Rêve géorgien en 2011, il était proeuropéen. Un moment déterminant dans le basculement vers Moscou semble avoir été l’invasion de l’Ukraine en 2022.

En réalité, ça a commencé dès les élections de 2020, où Rêve géorgien était déjà passé en force, ce qui avait provoqué des manifestations. Ses dirigeants avaient finalement accepté la médiation de l’UE, mais ça avait été long et difficile. On sentait à l’époque qu’ils l’avaient accepté pour se donner le temps de bien verrouiller les choses, afin que ce soit plus facile quatre ans plus tard. Ils sont cependant accusés d’ambivalence depuis le début en raison de l’origine de la fortune de Bidzina Ivanichvili, qui travaille beaucoup en Russie. À sa fondation, Rêve géorgien coalisait beaucoup de mouvements, de personnes aux idéologies très différentes, dont des nationalistes prorusses. Mais ils étaient très marginaux dans le mouvement, avant que les proeuropéens ne quittent progressivement le parti ou le gouvernement.

Pour tout le monde, il semble évident que Bidzina Ivanichvili, qui figure parmi les plus grandes fortunes mondiales, dirige toujours le pays, même s’il n’est plus officiellement aux manettes.

C’est vraiment lui qui fait la pluie et le beau temps en Géorgie. Il a par exemple remis au goût du jour la loi sur les agents de l’étranger, alors qu’elle avait été enterrée en 2023. Ça n’a pas plu à tous les membres de son parti. Mais soit on est avec lui, soit on est contre lui. L’ancien premier ministre a ainsi disparu de la circulation, alors qu’il n’avait pas pleinement soutenu cette loi. Bidzina Ivanichvili s’est entouré d’un cercle de béni-oui-oui, dont le premier ministre actuel, Irakli Kobakhidzé. On sait qu’il a beaucoup de business en Russie. Il est également à l’origine d’une loi sur le rapatriement des biens off-shore sans taxe. Fin 2024, des données ont montré que, le concernant, il s’agissait surtout de tableaux qui valent plusieurs dizaines de millions d’euros.

La perspective d’une adhésion à l’UE est-elle définitivement enterrée ?

Les Géorgiens ne sont pas stupides : ils savent que l’adhésion à l’UE n’est pas pour demain. C’est davantage un idéal, une aspiration. Ce qui compte pour eux, c’est de savoir sur quelle route s’engage leur pays. Pour décrire la situation, un manifestant m’avait dit : « On est dans un train en direction de Madrid et tout d’un coup il y a un gros coup de frein et la locomotive prend la direction d’Astana. » Malgré les hauts et les bas, les Géorgiens avaient plus ou moins l’impression que leur pays progressait ces dernières années. Même pendant les premières années de pouvoir de Rêve géorgien, les liens avec l’UE s’étaient resserrés. D’un côté, les Géorgiens savent qu’ils n’ont jamais été aussi proches de leur aspiration et, de l’autre côté, ils sont kidnappés par un gouvernement qui va tout faire pour ne pas assouvir celle-ci. La Géorgie est un pays excentré, qui a toujours été tiraillé entre différents empires et qui est toujours en partie occupé par la Russie. Face à la question de savoir quel avenir pourrait leur promettre leurs voisins immédiats que sont la Russie, l’Iran et la Turquie, les Géorgiens tournent forcément leurs regards vers l’Occident.

En 2024, la Géorgie a adopté une loi sur « l’influence étrangère » et une autre restreignant les droits LGBTIQA+, calquées sur celles en vigueur en Russie. Est-ce le signe d’une allégeance de plus en plus décomplexée vis-à-vis de Moscou ?

Rêve géorgien a un peu modifié le credo de sa propagande en s’inscrivant davantage dans le sillage de Trump, même si ça ne fonctionne pas. Chaque problème est désormais expliqué par la théorie du complot de l’État profond. Ils ont mis la loi sur les agents étrangers à la poubelle et l’ont remplacée par une autre qu’ils disent être la copie conforme du FARA américain (Foreign Agents Registration Act datant de 1938, ndlr). Pour l’instant, elle n’est pas encore appliquée, mais certaines ONG pâtissent déjà du climat devenu beaucoup plus compliqué pour travailler en Géorgie. L’ONG qui me soutient légalement suite à mon expulsion va par exemple devoir restreindre ses activités. Mais le gouvernement géorgien n’est pas seul responsable, c’est aussi lié aux coupes budgétaires dans l’USAID, décidées par Trump.

Vous relevez la défiance des Géorgien·nes vis-à-vis de la classe politique. Vous dites que les manifestations ne soutiennent pas une orientation précise des politiques publiques, mais des valeurs et des idéaux, comme la liberté et la démocratie. Une offre politique à même d’inverser le cours des choses peut-elle naître sur ce terrain ?

Les Géorgiens sont bien en peine de dire quel est leur leader d’opposition préféré. Après les élections du 24 octobre, la présidente et son parti ont pris laborieusement deux ou trois semaines pour faire une déclaration et dire quelle est leur stratégie. Personne n’est venu manifester le jour de l’inauguration du nouveau parlement. C’est bien quand le premier ministre a annoncé qu’il coupait les ponts avec l’UE que les gens sont sortis dans la rue. Jamais on n’a vu les leaders de l’opposition mener ces manifs, même si certains étaient présents ou ont été arrêtés en marge des cortèges. Les Géorgiens et les politiques, ce sont un peu deux mondes parallèles…

Pourquoi ce fossé ?

Ce n’est pas propre à la Géorgie. On parle de crise de la représentativité dans beaucoup de pays d’Europe de l’Ouest. C’est plus grave en Géorgie, car les partis politiques sont une sorte d’activité entrepreneuriale. Ils sont liés à des personnes, elles-mêmes liées à des groupes d’affaires. Les partis n’ont pas vraiment de base électorale ni idéologique, si ce n’est le nationalisme, que tous partagent plus ou moins. La politique est une affaire de clans. Comme il faut de l’argent pour se lancer, la plupart de ceux et celles qui le font demeurent dans les sphères du business. Bien que truqués, les résultats des élections d’octobre reflètent tout de même la très forte dichotomie entre villes et campagnes. Est-ce qu’on a vu, lors des dernières élections, les politiciens de l’opposition se rendre dans les campagnes ? Non ! On peut bien sûr jeter la pierre à ces pauvres paysans, mais il n’y a personne qui va les voir pour leur donner un autre son de cloche que celui du pouvoir en place. Les politiques restent dans des milieux élitistes à Tbilissi, la capitale. Certains dirigeants de l’opposition, à l’image de Salomé Zoubachvili, se sont mis en scène en allant voir Trump au moment de son investiture. Ils attendaient une sorte de deus ex machina qui viendrait leur apporter la solution pour la Géorgie. Mais personne n’est allé voir les électeurs des quartiers périphériques ou des zones rurales. Beaucoup de gens sont désabusés et n’ont confiance ni dans le parti au pouvoir ni dans l’opposition. La mobilisation bute sur cette désaffection entretenue par le pouvoir. Il y a des citoyens engagés, mais qui n’ont pas vraiment de relais dans les partis et qui ont eux-mêmes des difficultés à s’organiser, à planifier leur action. On en reste souvent à des réactions purement émotionnelles. Il y a tant de manifestations, mais rien ne se structure.

« Beaucoup de gens sont désabusés et n’ont confiance ni dans le parti au pouvoir ni dans l’opposition. La mobilisation bute sur cette désaffection entretenue par le pouvoir. »

Vous décrivez une situation économique difficile. Pourtant, il n’y a aucune revendication sociale dans les manifestations. Pourquoi cela ?

C’est plutôt rare, et c’est aussi le cas dans d’autres pays postsoviétiques, car la thématique sociale est associée à l’ère soviétique. Il y a pourtant un mécontentement social qui se mesure à longueur de sondages. Les problèmes sont le manque d’emploi et la pauvreté. Mais que cela soit au niveau de l’entreprise ou du pays, les gens ne croient pas vraiment au combat collectif. Il n’y a pas de structures qui peuvent accueillir ces combats. Les nouveaux syndicats qui se créent ne rassemblent pas plus de quelques centaines de personnes. Ceux qui sont établis sont très légitimistes, ils n’ont jamais enclenché de mouvement de masse. Lancer une grève générale est par exemple tabou. L’une des échappatoires est l’immigration, qui est la soupape de ces frustrations sociales. La plupart des gens qui émigrent sont en précarité et vont avoir une situation un peu meilleure en Europe, aux États-Unis ou en Russie. Ce sont surtout les femmes qui migrent. La mobilisation sociale est difficile, car l’opinion a été biberonnée au néolibéralisme, dans l’idée que la pauvreté est une responsabilité individuelle.

En parallèle de cette Géorgie traversée par les crises, vous décrivez un pays aux mille facettes géographiques, culturelles, religieuses, linguistiques et… culinaires. En Géorgie, dites-vous, l’invité, l’étranger, est considéré comme « un cadeau de Dieu ».

Au niveau historique, différentes religions ont cohabité en paix en Géorgie. Le pays n’a par exemple jamais été le théâtre de violences antisémites. Il y a eu des événements isolés, mais il n’y a pas eu de pogroms généralisés comme dans beaucoup pays d’Europe de l’Est. Différentes obédiences chrétiennes et musulmanes y cohabitent sans violences interconfessionnelles. Quand les Géorgiens ont un invité, ils se mettent vraiment en quatre à sa place pour lui offrir le maximum. Même si tu n’as rien demandé, ils vont dérouler le tapis rouge, te faire manger et te faire découvrir leur pays. Quand tu arrives dans un village, il ne se passe pas longtemps avant que tu ne sois invité chez quelqu’un. C’est moins vrai dans les zones touristiques et dans les grandes villes, où chacun vit sa vie.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Les manifs ont repris avec le procès de la journaliste Mzia Amaghlobeli et l’anniversaire du 8 août, commémorant l’attaque russe de 2008 en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Mais il est sans doute optimiste de croire que le régime va s’effondrer par ses propres contradictions ou commettre une erreur qui va mobiliser des centaines de milliers de manifestants. Ce qu’il veut, c’est avoir une petite dictature tranquille. Le gouvernement va essayer de rester au pouvoir par tous les moyens. Je pense qu’on va demeurer dans cet entre-deux.

« Géorgie, l’étreinte du Caucase » de Clément Girardot, paru en avril 2025 dans la collection « L’âme des peuples » aux éditions Nevicata.

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