ART CONTEMPORAIN: M. Nitsch sang fout

von | 28.09.2007

Une des figures de proue de l‘actionnisme viennois Hermann Nitsch expose au Luxembourg – cette fois sans censure mais sans grandes nouveautĂ©s non plus.

Ceci est mon gore, prenez et mangez tous.

„M. Nitsch doit encore faire des courses cet aprĂšs-midi. Nous avons rendez-vous chez le boucher“, explique la galĂ©riste d‘un air grave. Le mĂ©contentement monte chez les journalistes – tous conviĂ©s pour une interview Ă  la mĂȘme heure. Tandis que le camĂ©raman tue le temps en rĂ©alisant quelques prises des tableaux et photos attachĂ©s sur les murs blancs immaculĂ©s de la galerie, les autres sont conviĂ©s vers la cave oĂč trĂŽne Nitsch au milieu de ses oeuvres, entourĂ© de ses assistant-e-s dĂ©vouĂ©-e-s.
Le physique de Nitsch rĂ©pond Ă  tous les clichĂ©s qu‘on peut se faire de l‘artiste Ă  scandales: tout de noir vĂȘtu, de taille assez petite il arbore une longue barbe blanche et un petit ventre proĂ©minent. Il semble assez fatiguĂ© de surcroĂźt, mais se donne tout de mĂȘme la peine de monter dans la galerie pour se faire interviewer au milieu de ses oeuvres dĂ©jĂ  accrochĂ©es. Vu qu‘il est assez ĂągĂ©, le temps qu‘il monte les escaliers laisse des instants de rĂ©pit prĂ©cieux Ă  celui qui doit mener une interview avec lui. Quelle question poser Ă  cet homme, qui doit ĂȘtre habituĂ© au tir soutenu des mĂ©dias qui se jettent rĂ©guliĂšrement sur le cĂŽtĂ©s les plus choquants de son art: le sang, les tripes et les cadavres?
Et puis il arrive en haut, la galĂ©riste enjoint fermement les journalistes Ă  se prĂ©senter devant l‘artiste – ce qui de toute façon ils avaient l‘intention de faire et offre d‘apporter quelque chose Ă  boire. Nitsch commande un verre d‘eau. Le sang, c‘est pour plus tard.
L‘entretien dĂ©marre difficilement, l‘interlocuteur Ă©tant apparemment rompu Ă  l‘art de parler de son art et cela avec beauoup de dĂ©tours. Parfois on a l‘impression qu‘il nâ€˜Ă©coute mĂȘme pas les questions qu‘on lui pose, tellement il dĂ©rive vite. Mais d‘un autre cĂŽtĂ©, ce qu‘il dit possĂšde une certaine universatilitĂ© qui le met bien au-dessus des choses. Entendez plutĂŽt vous-mĂȘmes: on lui demande si les idĂ©es premiĂšres de l‘„Orgien Mysterien Theater“, Ă  savoir la pluridisciplinaritĂ©, l‘interactivitĂ© ou encore la mise en scĂšne de l‘art en tant quâ€˜Ă©vĂ©nement ne sont pas caduques – vu qu‘aujourd‘hui chaque petite galerie ou collectif d‘artistes qui se veut un tant soit peu branchĂ© mise sur ces atouts. Il n‘y a qu‘à feuilleter le programme de l‘annĂ©e culturelle en cours, au cas oĂč des doutes subsistaient. „Je ne m‘intĂ©resse pas Ă  l‘histoire en tant que telle. Les gĂ©nocides, les meurtres et la politique – tout cela m‘importe peu“, Ă©nonce le maĂźtre. Par contre ce qui est important pour lui, c‘est l‘histoire de l‘art, qui rĂ©flĂšte „la progression de la conscience humaine“. Et il veut inscrire son oeuvre dans cette lignĂ©e. MĂȘme s‘il s‘en fout que cela se fasse officiellement ou officieusement. „L‘histoire est perpĂ©tuellement faussĂ©e par la façon dont on la raconte“. Selon Nitsch son travail „n‘a pas perdu une once de sa force premiĂšre. La rĂ©ception du public en tĂ©moigne comme garant“.
Apparemment vendre serait tout autant un art que créer.
Mais quelle est cette force? Choquer des gens avec du sang, des tripes, le tout accomodĂ© de cĂ©rĂ©monies pseudo-religieuses? A cette question, Nitsch se rĂ©fugie dans le mĂ©taphysique, pour finalement ressortir avec des constats assez terre-Ă -terre. Partant de l‘affirmation qu‘une oeuvre d‘art possĂšde une force inhĂ©rente  – et certaines mĂȘme plus que d‘autres – l‘explication de cette force demeure simplette: „Cela dĂ©pend du fait si cette oeuvre parvient Ă  me toucher ou non“, explique-t-il. Mais comme il n‘est pas le seul homme sur terre „c‘est la masse de gens touchĂ©s qui dĂ©cide“. Ce qui, en somme est trĂšs pratique: plus une oeuvre d‘art connaĂźt le succĂšs public, plus importante elle est. Avec la seule diffĂ©rence que beaucoup d‘artistes ne voient jamais le jour oĂč leurs peines sont recompensĂ©es – que l‘on pense aux rĂ©habilitĂ©s ou dĂ©couverts posthumes, comme la mouvance impressionniste ou encore des ermites comme
Isidore Ducasse, le fameux „comte de LautrĂ©amont“. Mais Nitsch ne semble pas faire partie de ces infortunĂ©s. Son oeuvre est bien connue dans le prĂ©sent, comme par le passĂ©.
Et c‘est lĂ  un des grands points faibles de cet artiste: ne jamais avoir changĂ©. Ce qui, en ces temps postmodernes, le rapproche plutĂŽt d‘une agence de communication qui fait dans le gore, que d‘un artiste qui sait aussi se rĂ©inventer. Nitsch s‘est donnĂ© une image de marque, identifiable et Ă©tablie.
Chaque amateur d‘art contemporain reconnaĂźt les photos de ses actions et selon ses propres goĂ»ts il se positionne pour ou contre, mais ne peut en aucun cas y Ă©chapper. L‘avantage d‘une telle approche est que personne ne peut vous copier, le dĂ©savantage est l‘enfermement dans votre propre concept. Non pas que Nitsch soit le seul artiste Ă  procĂ©der de telle façon – on n‘a qu‘à penser Ă  Sophie Calle, Christo et Jeanne-Claude ou encore Daniel Buren. Tous ont en commun une image de marque spĂ©cifique qu‘ils exploitent sans gĂȘne et semblent mĂȘme trouver dans chaque rĂ©pĂ©tition de leur geste crĂ©atif et crĂ©ateur une satisfaction et une reconnaissance de plus. Satisaction et reconnaissance pas seulement artistique bien sĂ»r: il faut aussi que le compte y soit. Si l‘„Orgien Mysterien Theater“ n‘avait pas eu le succĂšs qu‘on lui connaĂźt dans le monde, on peut parier que Nitsch aurait depuis longtemps inventĂ© autre chose.
Ainsi, on est peu surpris que Nitsch se dĂ©clare d‘accord avec les vitupĂ©rations du peintre Jörg Immendorff qui avait lourdement condamnĂ© les subventions culturelles de la part de l‘Etat dans une interview avec le magazine Der Spiegel il y a quelques semaines. Ce dernier avait dĂ©clarĂ© que les subventions tuent le marchĂ© et empĂȘchent le secteur de prospĂ©rer sur des bases saines.
„J‘ai toujours assez d‘ennuis avec mon art“
Ce qui peut ĂȘtre vrai pour l‘agriculture, mais le domaine culturel reste infiniment plus complexe. Pourtant Nitsch relativise un peu la position extrĂȘme prise par Immendorff: „Il est absolument vrai qu‘un bon artiste est d‘abord un artiste qui se vend bien. Ce qui n‘empĂȘche pas que certaines oeuvres qui ont Ă©tĂ© financĂ©es par des gouvernements ou des ministĂšres soient bonnes aussi.“ Apparemment vendre serait tout autant un art que crĂ©er. „En tant que professeur d‘art, beaucoup dâ€˜Ă©tudiants m‘approchent pour savoir comment vendre leurs oeuvres. C‘est un des points oĂč je ne peux pas totalement les aider, car pour moi, vendre mes oeuvres est une chose secondaire“, admet-il. Un peu difficile Ă  croire si on considĂšre sa biographie d‘artiste qui a toujours appliquĂ© la mĂȘme stratĂ©gie commerciale: choquer plus pour gagner plus. Qu‘il se pose en cela comme un adversaire de toute censure semble n‘ĂȘtre qu‘un effet secondaire bĂ©nĂ©fique de son art. Le fait que la direction d‘une banque luxembourgeoise ait bloquĂ© une exposition d‘un photographe qui travaillait sur ses oeuvres, ne le prĂ©occupe pas fondamentalement. Tout au contraire: „J‘ai toujours assez d‘ennuis avec mon art“, constate-t-il avec un petit rire satisfait.
Mais bon, en fin de compte ce qui sauve Nitsch, c‘est son dĂ©sintĂ©rĂȘt ou, c‘est selon, son narcissisme. Car, il aurait pu sauter sur la vague religieuse qui dĂ©ferle sur notre dĂ©but 21e siĂšcle et l‘exploiter Ă  fond en rĂ©actualisant l‘aspect religieux de son oeuvre. Mais cela le laisse froid: „Les hommes ont toujours cru en quelque chose et cela avec des amplitudes diffĂ©rentes selon les pĂ©riodes de l‘histoire. Mais ce n‘est pas cela qui m‘intĂ©resse, c‘est plutĂŽt la conscience du corps et de la spiritualitĂ© en eux-mĂȘmes“. Mais qu‘est-ce qui lie ce noble but aux orgies de sang et de dĂ©bauche qui seront son legs au monde de l‘art?
„Je me prĂ©occupe des choses essentielles et je prends le risque d‘ĂȘtre mal compris. En fin de compte tout un chacun de nous se promĂšne avec son sang et ses tripes. Je ne fais que rappeler cela aux gens“, explique Nitsch. Merci pour le rappel.
Galerie Beaumontpublic (voir EXPO)

 

 

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