
Ceci est mon gore, prenez et mangez tous.
âM. Nitsch doit encore faire des courses cet aprĂšs-midi. Nous avons rendez-vous chez le boucherâ, explique la galĂ©riste dâun air grave. Le mĂ©contentement monte chez les journalistes – tous conviĂ©s pour une interview Ă la mĂȘme heure. Tandis que le camĂ©raman tue le temps en rĂ©alisant quelques prises des tableaux et photos attachĂ©s sur les murs blancs immaculĂ©s de la galerie, les autres sont conviĂ©s vers la cave oĂč trĂŽne Nitsch au milieu de ses oeuvres, entourĂ© de ses assistant-e-s dĂ©vouĂ©-e-s.
Le physique de Nitsch rĂ©pond Ă tous les clichĂ©s quâon peut se faire de lâartiste Ă scandales: tout de noir vĂȘtu, de taille assez petite il arbore une longue barbe blanche et un petit ventre proĂ©minent. Il semble assez fatiguĂ© de surcroĂźt, mais se donne tout de mĂȘme la peine de monter dans la galerie pour se faire interviewer au milieu de ses oeuvres dĂ©jĂ accrochĂ©es. Vu quâil est assez ĂągĂ©, le temps quâil monte les escaliers laisse des instants de rĂ©pit prĂ©cieux Ă celui qui doit mener une interview avec lui. Quelle question poser Ă cet homme, qui doit ĂȘtre habituĂ© au tir soutenu des mĂ©dias qui se jettent rĂ©guliĂšrement sur le cĂŽtĂ©s les plus choquants de son art: le sang, les tripes et les cadavres?
Et puis il arrive en haut, la galĂ©riste enjoint fermement les journalistes Ă se prĂ©senter devant lâartiste – ce qui de toute façon ils avaient lâintention de faire et offre dâapporter quelque chose Ă boire. Nitsch commande un verre dâeau. Le sang, câest pour plus tard.
Lâentretien dĂ©marre difficilement, lâinterlocuteur Ă©tant apparemment rompu Ă lâart de parler de son art et cela avec beauoup de dĂ©tours. Parfois on a lâimpression quâil nâĂ©coute mĂȘme pas les questions quâon lui pose, tellement il dĂ©rive vite. Mais dâun autre cĂŽtĂ©, ce quâil dit possĂšde une certaine universatilitĂ© qui le met bien au-dessus des choses. Entendez plutĂŽt vous-mĂȘmes: on lui demande si les idĂ©es premiĂšres de lââOrgien Mysterien Theaterâ, Ă savoir la pluridisciplinaritĂ©, lâinteractivitĂ© ou encore la mise en scĂšne de lâart en tant quâĂ©vĂ©nement ne sont pas caduques – vu quâaujourdâhui chaque petite galerie ou collectif dâartistes qui se veut un tant soit peu branchĂ© mise sur ces atouts. Il nây a quâĂ feuilleter le programme de lâannĂ©e culturelle en cours, au cas oĂč des doutes subsistaient. âJe ne mâintĂ©resse pas Ă lâhistoire en tant que telle. Les gĂ©nocides, les meurtres et la politique – tout cela mâimporte peuâ, Ă©nonce le maĂźtre. Par contre ce qui est important pour lui, câest lâhistoire de lâart, qui rĂ©flĂšte âla progression de la conscience humaineâ. Et il veut inscrire son oeuvre dans cette lignĂ©e. MĂȘme sâil sâen fout que cela se fasse officiellement ou officieusement. âLâhistoire est perpĂ©tuellement faussĂ©e par la façon dont on la raconteâ. Selon Nitsch son travail ânâa pas perdu une once de sa force premiĂšre. La rĂ©ception du public en tĂ©moigne comme garantâ.
Apparemment vendre serait tout autant un art que créer.
Mais quelle est cette force? Choquer des gens avec du sang, des tripes, le tout accomodĂ© de cĂ©rĂ©monies pseudo-religieuses? A cette question, Nitsch se rĂ©fugie dans le mĂ©taphysique, pour finalement ressortir avec des constats assez terre-Ă -terre. Partant de lâaffirmation quâune oeuvre dâart possĂšde une force inhĂ©rente – et certaines mĂȘme plus que dâautres – lâexplication de cette force demeure simplette: âCela dĂ©pend du fait si cette oeuvre parvient Ă me toucher ou nonâ, explique-t-il. Mais comme il nâest pas le seul homme sur terre âcâest la masse de gens touchĂ©s qui dĂ©cideâ. Ce qui, en somme est trĂšs pratique: plus une oeuvre dâart connaĂźt le succĂšs public, plus importante elle est. Avec la seule diffĂ©rence que beaucoup dâartistes ne voient jamais le jour oĂč leurs peines sont recompensĂ©es – que lâon pense aux rĂ©habilitĂ©s ou dĂ©couverts posthumes, comme la mouvance impressionniste ou encore des ermites comme
Isidore Ducasse, le fameux âcomte de LautrĂ©amontâ. Mais Nitsch ne semble pas faire partie de ces infortunĂ©s. Son oeuvre est bien connue dans le prĂ©sent, comme par le passĂ©.
Et câest lĂ un des grands points faibles de cet artiste: ne jamais avoir changĂ©. Ce qui, en ces temps postmodernes, le rapproche plutĂŽt dâune agence de communication qui fait dans le gore, que dâun artiste qui sait aussi se rĂ©inventer. Nitsch sâest donnĂ© une image de marque, identifiable et Ă©tablie.
Chaque amateur dâart contemporain reconnaĂźt les photos de ses actions et selon ses propres goĂ»ts il se positionne pour ou contre, mais ne peut en aucun cas y Ă©chapper. Lâavantage dâune telle approche est que personne ne peut vous copier, le dĂ©savantage est lâenfermement dans votre propre concept. Non pas que Nitsch soit le seul artiste Ă procĂ©der de telle façon – on nâa quâĂ penser Ă Sophie Calle, Christo et Jeanne-Claude ou encore Daniel Buren. Tous ont en commun une image de marque spĂ©cifique quâils exploitent sans gĂȘne et semblent mĂȘme trouver dans chaque rĂ©pĂ©tition de leur geste crĂ©atif et crĂ©ateur une satisfaction et une reconnaissance de plus. Satisaction et reconnaissance pas seulement artistique bien sĂ»r: il faut aussi que le compte y soit. Si lââOrgien Mysterien Theaterâ nâavait pas eu le succĂšs quâon lui connaĂźt dans le monde, on peut parier que Nitsch aurait depuis longtemps inventĂ© autre chose.
Ainsi, on est peu surpris que Nitsch se dĂ©clare dâaccord avec les vitupĂ©rations du peintre Jörg Immendorff qui avait lourdement condamnĂ© les subventions culturelles de la part de lâEtat dans une interview avec le magazine Der Spiegel il y a quelques semaines. Ce dernier avait dĂ©clarĂ© que les subventions tuent le marchĂ© et empĂȘchent le secteur de prospĂ©rer sur des bases saines.
âJâai toujours assez dâennuis avec mon artâ
Ce qui peut ĂȘtre vrai pour lâagriculture, mais le domaine culturel reste infiniment plus complexe. Pourtant Nitsch relativise un peu la position extrĂȘme prise par Immendorff: âIl est absolument vrai quâun bon artiste est dâabord un artiste qui se vend bien. Ce qui nâempĂȘche pas que certaines oeuvres qui ont Ă©tĂ© financĂ©es par des gouvernements ou des ministĂšres soient bonnes aussi.â Apparemment vendre serait tout autant un art que crĂ©er. âEn tant que professeur dâart, beaucoup dâĂ©tudiants mâapprochent pour savoir comment vendre leurs oeuvres. Câest un des points oĂč je ne peux pas totalement les aider, car pour moi, vendre mes oeuvres est une chose secondaireâ, admet-il. Un peu difficile Ă croire si on considĂšre sa biographie dâartiste qui a toujours appliquĂ© la mĂȘme stratĂ©gie commerciale: choquer plus pour gagner plus. Quâil se pose en cela comme un adversaire de toute censure semble nâĂȘtre quâun effet secondaire bĂ©nĂ©fique de son art. Le fait que la direction dâune banque luxembourgeoise ait bloquĂ© une exposition dâun photographe qui travaillait sur ses oeuvres, ne le prĂ©occupe pas fondamentalement. Tout au contraire: âJâai toujours assez dâennuis avec mon artâ, constate-t-il avec un petit rire satisfait.
Mais bon, en fin de compte ce qui sauve Nitsch, câest son dĂ©sintĂ©rĂȘt ou, câest selon, son narcissisme. Car, il aurait pu sauter sur la vague religieuse qui dĂ©ferle sur notre dĂ©but 21e siĂšcle et lâexploiter Ă fond en rĂ©actualisant lâaspect religieux de son oeuvre. Mais cela le laisse froid: âLes hommes ont toujours cru en quelque chose et cela avec des amplitudes diffĂ©rentes selon les pĂ©riodes de lâhistoire. Mais ce nâest pas cela qui mâintĂ©resse, câest plutĂŽt la conscience du corps et de la spiritualitĂ© en eux-mĂȘmesâ. Mais quâest-ce qui lie ce noble but aux orgies de sang et de dĂ©bauche qui seront son legs au monde de lâart?
âJe me prĂ©occupe des choses essentielles et je prends le risque dâĂȘtre mal compris. En fin de compte tout un chacun de nous se promĂšne avec son sang et ses tripes. Je ne fais que rappeler cela aux gensâ, explique Nitsch. Merci pour le rappel.
Galerie Beaumontpublic (voir EXPO)
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