MONDIALISATION: Ikea, mon amour

von | 12.10.2007

Ikea est une des marques les plus connues dans le monde. Mais alors que Macdo ou Nike sont régulièrement la cible de critiques, le gentil géant suédois semble plus à l’abri. Pourquoi donc ?

Si Ikea, c’est le rĂŞve du consommateur moyen, c’est en mĂŞme temps celui d’étudiant-e-s en sociologie, voire en marketing, car il leur livre d’excellents sujets pour leurs thèses. Qui peut Ă©chapper Ă  l’attrait du catalogue Ikea – cet ouvrage qui hypnotise rĂ©gulièrement des millions de gens ? Et qui en plus dĂ©passe la diffusion de la Bible…

De même, tout comme le culte catholique, le géant du meuble suédois a réussi à s’introduire dans notre quotidien de façon à ce que nous ne nous posions pas trop de questions à son égard.

Quand on a besoin d’un nouveau petit meuble ou d’une nouvelle assiette, le passage dans l’Ikea le plus proche est à l’ordre du jour. C’est pas cher, en général ce n’est pas laid et surtout on y trouve tellement d’autres petits trucs pratiques qu’on ne peut pas se passer de rêver un petit peu. Même si d’aucun-e-s peuvent avoir un choc en parcourant les rayons et les showrooms, pour la bonne et simple raison qu’ils reconnaissent une bonne partie de l’ameublement. Genre : « Tiens ce serait pas la lampe que j’avais vue chez Sylvie ? Et la bibliothèque, c’est pas la même que chez mes beaux-parents ? »

La grande rĂ©ussite d’Ikea c’est aussi d’avoir uniformisĂ© les salons, cuisines et chambres de tous les pays industrialisĂ©s. Pourtant, tout a commencĂ© très modestement. L’histoire d’Ikea est plus amĂ©ricaine qu’elle paraĂ®t. Tout commence vers 1943 quand le jeune Ingvar Kamprad fonde une petite boutique, dans laquelle il vend entre autres des stylos, des portefeuilles et d’autres objets de la vie quotidienne. Ă‚gĂ© de 17 ans Ă  l’époque, Kamprad baptise son entreprise Ikea – un nom tirĂ© de ses propres initiales, combinĂ© au nom de la ferme de ses parents. Ce n’est qu’en 1947 qu’il se met aux meubles. La première particularitĂ© des meubles de la maison Ikea est qu’ils sont uniquement envoyĂ©s sur commande. Ainsi le jeune Kamprad rĂ©ussit Ă  garder des coĂ»ts bas. En 1951, Ikea innove et publie son premier catalogue. Ă€ partir de ce moment-lĂ , l’entreprise se concentre exclusivement sur la vente de mobilier – une innovation qu’elle a dĂ©laissĂ©e depuis, car en 2007, le chiffre d’affaires d’Ikea provient majoritairement de la vente d’accessoires, avec les bougies de thĂ© en tĂŞte.

Le dĂ©but de l’expansion mondiale date de 1955 quand Ikea commença Ă  vendre des meubles exclusifs créés pour la firme. A partir de 1956, les meubles Ă©taient envoyĂ©s en pièces dĂ©tachĂ©es, le do-it-yourself Ă©tait nĂ©… pour des raisons de coĂ»t surtout. La première filiale Ikea ouvrit ses portes en 1958 en Suède. Depuis, le modèle Ikea – Ă  l’exception des modèles dans le catalogue – n’a pas changĂ© beaucoup. Dans les annĂ©es 60 l’industrie suĂ©doise tenta un boycott en menaçant les fournisseurs d’Ikea, car elle perdait sa clientèle au profit du nouveau venu pratiquant des prix hors concurrence. RĂ©ponse de Kamprad : au beau milieu de la guerre froide il se mit Ă  produire ses meubles en Pologne, ce qui lui permit de baisser encore ses prix. Depuis plus personne ni rien – mĂŞme pas un scandale qui mĂŞlait Kamprad Ă  des groupements nazis (il admit tout de mĂŞme avoir fait des « bĂŞtises ») – n’a pu stopper l’ascension d’Ikea dans le monde.

Le catalogue Ikea s’imprime plus que la Bible

En 2007, la stratĂ©gie Ă©conomique d’Ikea est surtout de ne pas se faire bouffer par d’autres multinationales tout en gardant son rythme d’expansion continuelle. Et il faut admettre que sur ce plan-lĂ , le vieux Kamprad – car c’est toujours lui Ă  la tĂŞte – ne s’en sort pas si mal. En transfĂ©rant Ikea Ă  une fondation nommĂ©e « Stichting
Ingka Foundation » sise aux Pays-Bas, non seulement il se met Ă  l’abri des taxes suĂ©doises, mais Ă©chappe aussi aux risques d’une OPA Ă©ventuelle. Qui se cache derrière la fondation ? Nul ne sait. La seule chose connue est qu’elle dĂ©tient la Ingka Holding qui elle regroupe toutes les entreprises Ikea. Mais surtout, il y a Inter Ikea Systems, une firme belge situĂ©e Ă  Waterloo, qui dĂ©tient le concept et la marque Ikea. Quant Ă  savoir qui la dirige, on peut chercher longtemps sans trouver. Toujours est-il que la famille Kamprad tient toujours les rènes du système … De plus Ikea ne paie pas beaucoup de taxes au pays des tulipes et du cannabis. Tout simplement parce que la fondation est reconnue Ĺ“uvrer pour le « bien commun ». Avec une valeur de 36 milliards d’euros – , elle est sĂ»rement une des mieux dotĂ©es dans son genre. Autre avantage : les devoirs de transparence d’une telle fondation sont minces ou quasiment inexistantes.

Et nous voilĂ  plongĂ©s dans le cĹ“ur du problème. Car d’un cĂ´tĂ©, Ikea arbore une image d’entreprise sympathique, portĂ©e sur le bien-ĂŞtre de ses employĂ©-e-s, qui choisit ses fournisseurs selon des critères Ă©thiques et en plus soucieuse de l’environnement. De l’autre – on l’a vu – elle se comporte comme un gĂ©ant paranoĂŻaque, prĂŞt Ă  tout pour garder son monopole. Entre les deux se trouve le consommateur lambda. Celui-ci, mis devant le choix d’acheter un meuble bon marchĂ© ou de questionner sa conscience avant de passer Ă  la caisse a gĂ©nĂ©ralement fait son choix assez rapidement : c’est le meuble qui gagne. Et puis, qu’est-ce que lui peut changer Ă  la mondialisation ? Et puis, un Ikea dans la rĂ©gion, cela crĂ©e des emplois, non ?

Si cela ne suffit pas, Ikea propose l’« Iway ». Recette typique pour amadouer les sceptiques et se procurer une image politiquement correcte, « Iway » est un code de conduite Ă©thique qu’Ikea impose Ă  ses fournisseurs. …. Qui, d’ailleurs sont rarement suĂ©dois comme le laisse supposer le logo « Ikea of Sweden » sur les emballages, mais surtout chinois et polonais. « Iway » porte avant tout sur la responsabilitĂ© sociale et environnementale de la multinationale : bannissement du travail d’enfants, conditions de travail saines, pauses garanties. Si on croyait ce qu’on lit, on devrait conclure qu’Ikea, c’est vraiment la meilleure entreprise du monde.

Ikea : une fondation de bien commun…

Mais qui se targue d’être irrĂ©prochable, doit aussi pouvoir vivre avec des contrĂ´leurs indĂ©pendants. C’est exactement lĂ  oĂą le bât blesse. Certes Ikea rĂ©alise des audits chez ses fournisseurs, mais soit ils sont faits par du personnel Ikea – qui s’intĂ©resse avant tout Ă  la qualitĂ© des produits – soit par des tiers qui ne rendent des comptes qu’à la direction d’Ikea. Ne croyant ni au Père NoĂ«l, ni Ă  l’« Iway » , plusieurs personnes issues de la section belge de l’ONG Oxfam-Magasins du Monde, parmi lesquelles son secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral Denis Lambert, se sont intĂ©ressĂ©s de près Ă  ce qui se passe chez les fournisseurs d’Ikea en Inde. Ils y ont trouvĂ© des ouvrier-ière-s qui travaillent dans des conditions certes acceptables – accès Ă  l’eau potable, masques de protection et mĂŞme pauses de thĂ© garanties – mais qui nĂ©anmoins vivent Ă  un niveau proche de l’extrĂŞme pauvretĂ©. Il est vrai qu’il n’est Ă©crit nulle part dans l’« Iway » que les sous-traitants d’Ikea devaient payer leurs employĂ©-e-s plus que le revenu minimum du pays. Ainsi, celles et ceux qui tissent les nappes Ikea ne savent souvent mĂŞme pas Ă  quoi ressemblera le produit fini. Et une fois sortie de leurs mains, ils ne pourront pas se l’acheter – Ă  moins de vivre un mois d’amour et d’eau fraĂ®che. Souvent, les familles indiennes qui vivent du travail pour Ikea ne mangent de la viande que le dimanche et ne peuvent mĂŞme pas s’offrir le gaz pour la prĂ©parer. Autre problème : les syndicats. Si le code Ă©thique Ikea ne les interdit pas, ce n’est pas forcĂ©ment pour les encourager. En tout cas, les chercheurs d’Oxfam n’ont pas trouvĂ© la moindre structure syndicale sur place.

Les recherches de Denis Lambert et de ses co-auteurs Olivier Bailly et Jean-Marc Caudron ont Ă©tĂ© publiĂ©es dans un livre intitulĂ© « Ikea, un modèle Ă  dĂ©monter », Ă©ditĂ© en 2006. Depuis, ils attendent des rĂ©ponses de la multinationale. Ce qui s’avère difficile, car les employĂ©-e-s d’Ikea en Belgique n’ont pas le droit de parler Ă  la presse…

« Ikea, un modèle à démonter », sera le sujet d’une table-ronde à la Fête Faîtes de la Résistance, ce samedi à 13 heures à Aubange (B).

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