Un président italien confronté à de lourds choix éthiques : accorder la grâce à deux meurtriers et signer la loi sur l’euthanasie. Dans « La Grazia », le réalisateur Paolo Sorrentino livre une brillante réflexion sur la vie et la mort et l‘inévitable complexité des choix moraux.

L’acteur Toni Servillo, dont l’interprétation est unanimement saluée, se glisse dans la peau d’un président gagné par le doute et les tourments. (Photo : dr)
Se déroulant fréquemment à Rome, les films de Paolo Sorrentino mettent en scène des personnages politiques souvent très « institutionnels ». Qu’ils aient vraiment existé ou non, ils sont toujours inspirés de personnes réelles. C‘est le cas dans La Grazia, un film qui met en scène le président de la République italienne Mariano De Santis. À six mois de la fin de son mandat, il est tiraillé : catholique pratiquant, il ne veut pas signer la loi sur l‘euthanasie, et, autre décision à laquelle il fait face, il ne sait pas s‘il doit accorder la grâce à une femme et à un homme condamnés pour meurtre. Outre ces devoirs institutionnels, l’homme est aussi tourmenté par sa vie passée avec son épouse, décédée il y a huit ans.
Sur le modèle de l’actuel président, Sergio Mattarella, qui avait en effet signé plusieurs demandes de grâce au cours des derniers mois de son premier mandat, Paolo Sorrentino met en scène la figure du président catholique classique. Alors que la plupart des présidents italiens sont issus du parti démocrate-chrétien, aujourd‘hui disparu, il s‘agit en général de catholiques pratiquants ayant une formation de juriste. Le protagoniste du réalisateur napolitain ne fait pas exception. Rigide et réservé, toujours équilibré et plutôt populaire, Mariano De Santis (interprété par Toni Servillo) rappelle vaguement trois présidents de la République : Francesco Cossiga pour son caractère anguleux, et Oscar Luigi Scalfaro et Sergio Mattarella pour leur grande popularité, mais aussi pour la place qu’ils accordent à leurs filles, alors que leurs épouses étaient décédées avant qu’ils n’emménagent au palais présidentiel du Quirinal.
Dans le film de Paolo Sorrentino, le président est un homme très en vue. Non seulement il a une carrière respectable et reconnue, mais le personnage se trouve du bon côté de l‘histoire. Certains présidents ont été des adversaires de la mafia, tandis que d’autres ont été confrontés à des épisodes dramatiques qui y sont liés, comme l‘actuel président Sergio Mattarella, dont le frère avait été assassiné par l’organisation criminelle. La combinaison de ces deux éléments fait du président une personne extrêmement respectée au sein de la société italienne et considérée comme la figure la plus sage dans les institutions républicaines.
Or, Mariano De Santis est tourmenté par deux dilemmes éthiques liés à sa position officielle et à des souvenirs et des émotions personnelles jamais résolus. Ses doutes portent d’abord sur deux demandes de grâce : celle d‘une femme qui a tué son mari qui la maltraitait depuis toujours et celle d‘un homme qui a mis fin à la vie de sa femme atteinte de la maladie d‘Alzheimer. Le second fardeau qui pèse sur ses épaules est la signature de la loi sur l‘euthanasie. Sur le plan personnel, le président souffre aussi de la nostalgie de sa femme décédée et de ses relations avec ses enfants, l‘une juriste comme lui et l‘autre musicien, loin de lui. Nostalgie, regret, douleur, indécision, mémoire : le film est une réflexion sur la solitude et la recherche obsessionnelle de la vérité.
La peur de la trahison
Mariano De Santis souffre de la peur d‘avoir été trahi par elle. Lentement et péniblement, il en vient à se résigner au doute, ce qui le libère de la peine de ruminer éternellement les différentes hypothèses. Bien que l‘homme ne puisse cesser de lutter contre ses souvenirs, il finit par les accepter comme inévitables, car étroitement liés à l‘amour pour la personne qui n‘est plus là, quoi qu‘elle ait fait ou n‘ait pas fait au cours de sa vie.
Mais il y a aussi la question éthique et morale, le doute qui plane encore sur le choix que le président doit faire. Sa responsabilité est très lourde et entraîne de très longues pauses, des temps de réflexion dont l‘homme et le politicien ont besoin pour se décider. La photographie raffinée et la musique évocatrice, qui caractérisent toujours le style cinématographique de Paolo Sorrentino, constituent le décor d‘une atmosphère dense. Toni Servillo, dont la performance d‘une expressivité cristalline a été récompensée par la Coupe Volpi au Festival de Venise, y évolue magistralement.
La Grazia est une œuvre mûre et profonde qui doit être considérée comme un petit bijou de réflexion intense sur la vie et la mort, sur le sens des choses et sur l‘inévitable complexité des choix moraux. Au centre du récit se trouve un président de la République déchiré. Veuf mélancolique, il est aidé dans ses tâches sensibles par sa fille, qui semble avoir un rôle à mi-chemin entre celui d‘assistante et de cheffe de cabinet. La vie publique et la vie privée sont ici presque indissociables. Et c‘est précisément grâce à cette vie privée que La Grazia regorge de séquences fortement imprévisibles et envoûtantes.
Mariano De Santis est opprimé, déprimé par la gravité que revêtent les choses de ce monde. Les salons luxueux et dorés, mais aussi lugubres, du Quirinal s’avèrent être une prison – la cage dorée classique dont les papes et les rois, et peut-être tous·tes les dirigeant·es de ce monde, ont tôt ou tard rêvé de s‘échapper en s’affranchissant des rituels rigides attachés à leur fonction. De même pour le président De Santis, qui attend la grâce, la sienne, personnelle, pour en finir pour toujours avec ces contraintes.
Hypocrisie conservatrice
Tout le film semble structuré autour de cette dialectique entre le monde idéal souhaité, en tant que tel toujours inaccessible, et le monde concret, toujours prosaïquement traversé par de misérables obsessions et névroses quotidiennes. Le souvenir de sa femme Aurora, qui marche dans un magnifique paysage brumeux de la plaine du Pô, et que nous voyons toujours de dos ou de loin, est une obsession qui devient une magnifique chimère envahissant l‘âme du président, l‘opprimant et le motivant en même temps. Paolo Sorrentino élève ce passé vers un « ailleurs », au point que nous ne savons pas s‘il s‘agit d‘une fantaisie ou d‘un véritable souvenir. Le réalisateur place un film sur l‘euthanasie à l‘intérieur d‘un film intime et poétique sur un président catholique. Une provocation dans une Italie catholique qui, hier comme aujourd‘hui, a de sérieux problèmes à défendre la laïcité de l‘État et qui est imprégnée d‘une hypocrisie conservatrice ambivalente. Ainsi, le personnage de sa fille pousse le président catholique à se montrer peu démocrate-chrétien et à trouver le courage de surmonter ses éternels doutes de petit Hamlet tardif du droit. Notamment, parce qu‘il comprend, après avoir vu de près une forme de vérité, que le droit l‘éloigne. Cette expérimentation dialectique, cette antithèse, est pleinement réussie.
Le film est un hommage à une catégorie d‘hommes politiques en voie de disparition. Le président De Santis est la synthèse de personnages qui, pour des raisons d‘âge, ont presque tous disparu. Sergio Mattarella sera probablement le dernier représentant d‘une catégorie d‘hommes politiques discrets, dévoués au sens du devoir, qui font de la culture (et de la grâce) un point de référence fondamental de leur vie publique et privée.

