Chaque été, l’itinéraire de Dynamobile est différent. Cette année, l’expédition à vélo partant de Belgique traverse le Luxembourg.

La Dynamobile parcourant les derniers mètres avant la pause de midi. (Photo : Yolène Le Bras)
Les vélos sont à peine posés que les enfants disparaissent déjà vers les jeux. Les adultes, elleux, déballent les sandwichs ou discutent à l’ombre des bancs. Cette pause pique-nique devait avoir lieu au parc Odendahl, mais des barrières installées dans la matinée en raison de travaux sur la pelouse obligent les organisateur·rices à improviser un nouveau point de rendez-vous. Quelques coups de téléphone plus tard, la centaine de cyclistes adultes et la trentaine d’enfants attendu·es par ProVelo feront finalement halte au parc Laval.
« C’est un peu chaotique », s’amuse Simon Hoffmann, arrivé chez ProVelo en février dernier. L’association, qui accueille Dynamobile pour la troisième fois après les éditions luxembourgeoises de 2002 et 2014, avait pourtant été prévenue plusieurs mois à l’avance… Mais, finalement, le parc Laval, avec sa vaste pelouse et son aire de jeux, se révèle être un cadre idéal. L’impression de désordre ne dure d’ailleurs que quelques minutes. Au micro, Éric Nicolas, secrétaire de Dynamobile, annonce la reprise du parcours à 14 heures et chacun·e semble savoir exactement ce qu’il ou elle a à faire. Dynamobile donne l’impression de fonctionner naturellement. En réalité, cette randonnée cycliste, née en 1995, repose sur un fort engagement bénévole.

Françoise et Joseph, qui se sont rencontrés lors de la Dynamobile 2002. (Photo : Yolène Le Bras)
Une petite société roulante
Durant neuf jours, les 130 participant·es parcourent plusieurs centaines de kilomètres à vélo à travers la Belgique, la France et le Luxembourg. Cette véritable petite société roulante dort principalement dans des gymnases, choisis autant pour leur capacité d’accueil que pour leurs sanitaires. Chacun·e transporte ses bagages, tandis qu’une cuisine mobile prépare les repas et qu’une camionnette transporte le matériel, parfois aussi les enfants trop fatigué·es pour poursuivre l’étape. Sur la route, les rôles sont précisément répartis. Les capitaines de route sécurisent les carrefours, les mécanicien·nes réparent les vélos et les infirmier·ères assurent les premiers soins. À l’avant du groupe, le ou la chef·fe de caravane ouvre la voie et, tout derrière, le vélo-balai veille à ce que personne ne reste seul. Sans oublier que, bien avant le départ, d’autres bénévoles travaillent déjà. Dès l’automne précédent, les « itinéristes » sillonnent les régions traversées afin de dresser un parcours avec des routes agréables et adaptées à un groupe où cohabitent vélos classiques, tandems, remorques ou encore vélo-cargos. Une autre équipe s’occupe de réserver les logements. Enfin, le bon fonctionnement du groupe repose aussi sur les « petites mains » pour la vaisselle à faire ou le centre sportif à balayer avant de reprendre la route.
« Dynamobile fonctionne grâce à l’énergie de tout le monde », se réjouit Françoise Gallez, présidente de l’association depuis trois ans. « Le vélo m’intéresse parce que j’en fais au quotidien, je vais travailler à vélo, et je trouve l’ambiance et le message super », explique celle qui ne se départit ni de son gilet jaune ni de son sourire. À l’origine, Dynamobile était avant tout un moyen de promouvoir le vélo comme mode de déplacement. Trente-et-un ans plus tard, la philosophie s’est élargie : il s’agit désormais aussi de découvrir une région autrement, à un rythme volontairement lent – une douzaine de kilomètres par heure en moyenne –, et surtout à tout âge. Une vision qui parle également à Tim Eastwood, chargé de projets chez ProVelo. « À côté de l’action politique, Dynamobile signifie aussi s’amuser. C’est de la joie », résume-t-il. Selon lui, la caravane représente une forme « d’activisme léger et pacifique » qui défend la place du vélo non par la confrontation, mais simplement en montrant qu’une autre manière de voyager est possible.
Le passage de Dynamobile offre aussi à ProVelo une occasion de rappeler son propre engagement : faire du vélo un mode de déplacement du quotidien autant qu’un loisir. Pour Tim Eastwood, si le Luxembourg dispose déjà d’un très bon réseau destiné au cyclotourisme, les trajets du quotidien restent en revanche plus problématiques. « Beaucoup de gens passent directement de leur garage au parking souterrain de leur travail. Ils ne voient même pas la lumière du jour », observe-t-il. Son objectif est d’encourager les habitant·es à essayer, ne serait-ce qu’une journée ou une semaine, de remplacer la voiture par le vélo. « C’est bon pour la planète, pour la santé… et c’est amusant. » Mais cette évolution demande du temps. À celles et ceux qui s’opposent au changement en argumentant que « nous ne sommes pas aux Pays-Bas », Tim rétorque : « Au début des années 70, il y avait encore beaucoup de voitures là-bas, cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. »

Pique-nique au Parc Laval. (Photo : Yolène Le Bras)
De deux à quatre-vingt-neuf ans
Le plus jeune participant de cette édition a deux ans. Le plus âgé, quatre-vingt-neuf. Et, entre les deux, toutes les générations cohabitent. Assis dans l’herbe, Augustin Borsu, trésorier de Dynamobile, encourage son fils Gabriel à répondre aux questions. Le garçon participe à l’aventure depuis 2018 et son parcours ressemble à celui de nombreux enfants du groupe : installé dans une remorque d’abord, puis sur un vélo tracté, avant de pédaler seul. Cette année, il transporte lui-même ses bagages… et un petit drapeau fixé à son vélo. Pour Françoise Gallez aussi, Dynamobile est une histoire de famille. Sa mère fait partie de l’équipe chargée des premiers soins, son mari est mécanicien bénévole et leurs deux enfants participent aussi au voyage.
« Mes parents m’y amenaient déjà », témoigne Vincent Dock, dont le père est, cette année encore, chef de caravane. Sa première Dynamobile remonte à 1997, alors qu’il était encore tout petit. « Puis, à partir de 2000, je les ai toutes faites », raconte-t-il. Désormais, ce sont ses deux fils, de onze et huit ans, qui roulent à ses côtés. Depuis sa création, l’organisation de Dynamobile a évolué, étant toujours plus accessible aux familles. À l’époque où Vincent était enfant, le groupe changeait de logement tous les jours et enchaînait parfois des étapes de quatre-vingts kilomètres. Mais, depuis la crise sanitaire, les organisateur·rices privilégient des étapes plus courtes – d’une soixantaine de kilomètres en moyenne –, restent deux nuits au même endroit et recherchent des lieux où les enfants peuvent jouer pendant les pauses. Cette année, les membres du groupe ont même le choix, à mi-parcours, entre une étape plus sportive ou une journée détente au bord du lac de Remerschen. La cuisine mobile a aussi adapté son fonctionnement et arrive désormais avant les cyclistes afin que les enfants puissent manger dès 18h30. Enfin, les carnets de route indiquent les portions où les plus jeunes peuvent rouler en autonomie sur des pistes cyclables sécurisées.
Tim Eastwood voit lui aussi évoluer les habitudes au Luxembourg. Le membre de ProVelo dit croiser de plus en plus de parents transportant leurs enfants dans des vélos-cargos. « Ces enfants feront sûrement eux-mêmes du vélo plus tard », estime-t-il. Néanmoins, certaines pistes cyclables dites « sûres pour les enfants » ne sont séparées de la circulation automobile que par un simple marquage au sol. « Il faut des séparations physiques », insiste-t-il. « Si les responsables politiques se mettaient à la place des parents qui laissent leurs enfants partir seuls à vélo, voudraient-ils vraiment qu’un simple trait de peinture les protège des voitures ? »
L’envie de revenir
Françoise Gallez peine à citer un mauvais souvenir. Elle évoque tout de même, rejointe par un certain Joseph, l’édition luxembourgeoise de 2002, marquée par une erreur de carte qui avait rallongé une étape de près de vingt kilomètres. Sous une chaleur écrasante, les réserves d’eau s’épuisent avant l’arrivée et ils finissent par sonner aux portes pour remplir leurs bidons. Joseph se souvient aussi de ce qu’il appelle « la journée terrible ». En 2010, alors que la caravane voulait rejoindre Berlin, une vingtaine de pneus sont lacérés par des silex. Le vélo-balai n’arrive au logement que près de deux heures après le reste du groupe. Pourtant, à chaque fois, le scénario est le même : personne ne se plaint, chacun·e partage son eau ou ses barres de céréales, prête un coup de main si besoin. « On peut toujours compter sur leur solidarité », résume Joseph.
Quant aux meilleurs moments, Françoise raconte cette femme qui, les voyant passer quelque part en Allemagne, s’était écriée : « Je prends mon vélo et j’arrive ! », avant de rejoindre le groupe pendant deux jours. La présidente de Dynamobile retient avant tout « les rencontres et les liens qui se créent entre des gens qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés ailleurs ». C’est sans doute ce qui explique la fidélité des participant·es. Chaque année, près des trois-quarts reviennent. Le dernier quart est composé de nouvelles recrues, souvent attirées par le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux ou un article de presse.
Au parc Laval, on commence à rappeler les enfants et à ranger les affaires. Dans quelques minutes, la caravane s’ébranlera de nouveau. Sur son passage, Dynamobile propage, selon Tim Eastwood, de la bonne humeur et des sourires. Peut-être aussi l’envie, pour celles et ceux qui la croisent, de ressortir leur vélo du garage. Lorsqu’on lui demande ce qu’il aimerait qu’un enfant de cette édition découvre en revenant au Luxembourg dans vingt ans, le chargé de projets répond : « J’aimerais qu’il se dise : „La dernière fois que je suis venu, il y avait des voitures partout. Aujourd’hui, il y a plus de pistes cyclables, de voies piétonnes, de terrasses… Moins de place pour les voitures, plus de place pour les gens.“ »
Leg Photo 1 : Leg Photo 2 : (Photo ; Yolène Le Bras) Photo : Yolène Le Bras

