Charbon russe : Sur les traces de la poussière noire

von | 29.10.2026

En Russie, les sanctions de l’UE poussent l’industrie du charbon à ses limites. Pourtant, des mines subsistent. Enquête sur la mine d’Arshanovsky, une des plus vastes du pays et dont les propriétaires avaient tout d’abord créé une société holding au Luxembourg.

Des vaches marchent sur une prairie au bord d’une route. Leurs museaux et leurs jambes sont noircies par la poussière provenant de la mine de charbon voisine.

Près de la mine, les animaux présentent des jambes et des museaux noircis par la poussière. (Photo : Kedr)

Au pied des montagnes, dans la steppe sibérienne, les vaches toutes blanches sont une rareté. Jambes, flancs, museaux… souvent, leur pelage finit par se noircir, alors qu’elles sont menées paître sur les herbes basses et clairsemées des prairies entourant Arshanovo. « Des gens y vivent depuis des siècles. Autrefois, ils avaient des yaks et des chameaux », raconte Natalia*. Une partie de la population locale, dont font partie des groupes autochtones, poursuit la tradition en élevant des bovins et des ovins, mais leur nombre a diminué. Désormais, dans ce village de Khakassie, le quotidien est rythmé par des éclats sonores retentissants. « Des explosions », détaille Natalia. Parfois, le vent couvre le ciel d’une poussière noire. Depuis une décennie, des monceaux de déchets miniers se profilent à l’horizon. « Notre environnement subit de profonds bouleversements écologiques », ajoute-t-elle.

Dans le sud sibérien de la Russie, l’industrie minière a pris le dessus sur l’agriculture et l’élevage. Au total, la région compte sept mines de charbon. « Quatre d’entre elles sont exploitées pour l’extraction du charbon à ciel ouvert sur le territoire de la steppe de Koybalskaya, où résident des communautés autochtones khakasses », indique Anti-Discrimination Centre Memorial (ADC Memorial), organisation qui œuvre pour la protection des droits de certaines minorités. Parmi les sites qu’elle scrute, au sud-est et à deux kilomètres du village d’Arshanovo, se trouve la mine Arshanovsky.

Mine de charbon à ciel ouvert, Arshanovsky représente une « bombe carbone », un des 601 projets d’extraction de combustibles fossiles au monde recensés par un consortium d’associations. Ayant la capacité d’émettre plus de 1.400 gigatonnes de gaz à effet de serre, ces projets réduisent en cendres les objectifs fixés dans l’accord de Paris. « L’heure de se coucher a sonné pour les mines de charbon russes », dit Vladimir Slivyak, activiste en exil du groupe environnemental Ecodefense, en interview avec le woxx. En cause : l’impact environnemental des activités d’extraction, mais aussi le coup dur infligé au secteur par les sanctions de l’UE et des manquements structurels, notamment des coûts de transport élevés et une dépendance aux subventions publiques.

Tandis que la guerre d’agression en Ukraine se poursuit, l’industrie charbonnière a « réussi à réorienter ses exportations, mais sans parvenir à retrouver sa rentabilité », conclut l’organisation environnementale Ur-gewald, qui documente les impacts des énergies fossiles dans une analyse publiée en octobre. Entre 2023 et 2024, la rentabilité des exportations de charbon est ainsi tombée de 21 à 3 %, détaille le ministère de l’Énergie russe dans un rapport sur l’industrie charbonnière. « Des personnes perdent leur emploi, des entreprises ferment leurs portes, et, d’après ce que je peux voir, la situation va probablement empirer », dit l’activiste d’Ecodefense. « La période est très difficile pour les entreprises charbonnières russes, y compris pour la mine d’Arshanovsky. » Pourtant, celle-ci poursuit ses activités d’extraction. Alors que les pays destinataires de ses exports ont pour la plupart changé, les liens – anciens et actuels – entre la mine et l’UE ne se sont pas tout à fait dissipés. Par l’analyse de données d’exportation et de documents financiers ainsi qu’au moyen d’entrevues, le woxx brosse un tableau de l’impact des sanctions de l’UE sur l’une des plus vastes mines russes, qui depuis 2024 compte comme « entité d’importance économique » pour Moscou – un statut instauré afin de contrer l’impact des sanctions internationales –, et, depuis novembre 2025, est inscrite sur la liste des entreprises sanctionnées par l’Ukraine.

De l’Union soviétique au Luxembourg

Par un concours de circonstances quelque peu ironique, l’origine de la mine peut remonter à la région de Donetsk, dans le sud-est de l’Ukraine, endroit où sont nés Vladimir et Andrey Lunev à l’époque soviétique. Père et fils, les deux hommes détiendraient une grande partie de la mine. Or, bien avant l’ouverture d’Arshanovsky, ils tissent déjà des liens avec l’Union européenne. En novembre 2004, Vladimir Lunev crée l’entreprise Lune Service, dont il est actionnaire à 50 % et qui détient deux appartements en République tchèque. Puis, en juillet 2006, les Lunev signent les documents de constitution d’une société holding au Luxembourg, avec l’aide de deux autres personnes, ces dernières impliquées dans diverses entreprises au fil des ans. Nommée Rutek Alliance S.A., la société au Luxembourg détiendrait 75 % de la mine d’Arshanovsky à travers la société Zimber Investments, d’après la base de données de Global Energy Monitor. Les 25 % restants de Zimber Investments seraient détenus par deux autres entreprises, Suala Holding Limited et Bluenut Trading Ltd – toutes deux enregistrées aux Îles vierges britanniques – indique également un arrêt rendu en 2018 par le tribunal d’arbitrage de Khakassie. À l’heure actuelle, le registre de commerce chypriote ne mentionne pas les Lunev parmi les administrateurs de Zimber Investments. Les documents de l’entité ne sont pas accessibles.

La mine Arshanovsky ne commence à extraire du charbon que plusieurs années plus tard, après avoir obtenu une licence en mai 2012 pour une superficie de 18 kilomètres carrés. Dans le sous-sol gisent des millions de tonnes de charbon. Un arrêté gouvernemental estime les réserves à plus de 902 millions de tonnes en janvier 2019. Afin de les extraire, des milliards de roubles sont investis.

Image satellitaire d’une vaste mine près d’une rivière, au nord.

Image satellitaire de la mine d’Arshanovsky dans le sud sibérien. (Photo : Copernicus Sentinel-2 (2026)

Dès le début, cependant, l’ouverture est sujette à plusieurs controverses. Des personnes locales s’opposent aux travaux d’extraction et dénoncent le non-respect des droits fonciers, documente en effet un rapport d’ADC Memorial de 2023. « Les gens ont été trompés », dénonce Natalia. Lors de certaines audiences publiques, par exemple, « les gens n’avaient pas le droit de prendre la parole. Quand les exploitants ont compris qu’il y aurait des voix contraires, ils ont évité l’audience publique », dit-elle. Malgré des protestations et des affaires judiciaires, la mine commence l’extraction. « Aussitôt, près du village d’Arshanovo, le paysage a changé. Des camions ont commencé à circuler sans cesse, encombrant les habitants », témoigne Yuri*.

Au fil des ans, ces critiques persistent. Car si la mine fonctionne officiellement depuis le début des années 2010, elle s’est agrandie ces cinq dernières années. « Ils se rapprochent de plus en plus du village : certaines parcelles se trouvent pratiquement juste derrière la route menant au village lui-même. Elles ne sont pas encore exploitées, mais lorsque ce sera le cas, ce quartier deviendra alors insupportable, et les gens seront contraints de partir », souligne Yuri, qui précise qu’Arshanovsky « continue d’acheter des parcelles de terrain », alors même que le secteur traverse une période critique. Des images satellitaires montrent clairement l’expansion de la mine vers l’ouest à partir de 2020, une extension qui comprend de nouvelles infrastructures ferroviaires, reliées à un site de stockage de charbon, connecté à son tour par une route à la mine d’Arshanovsky d’origine. Une fois le charbon extrait, il est transporté sur des camions et par chemin de fer, entre autres par l’entreprise Sayanpromtrans, dont Vladimir Lunev est le directeur général et l’actionnaire unique.

« Des dragons de charbon » qui enfument le ciel

« Les habitants se sentent trompés par les promesses des mineurs de charbon sur une vie meilleure », critique Mikhail Torosov, militant qui a été contraint de quitter le pays, en interview avec le média Kedr. Avec le début de l’extraction, la région se transforme. Alors qu’une partie de la population dépend des terres agricoles et de pâturage pour subsister, « beaucoup d’agriculteurs sont forcés de partir vers les villes », dit Natalia, qui dénonce également les intérêts politiques dans le secteur. Selon des données que le woxx a pu consulter, l’entreprise Razrez Arshanovsky, à laquelle appartient la mine, entretient entre autres des liens avec Vladimir Petrovich Mikhalev. Entre janvier 2024 et juillet 2026, l’ancien député de la région de Khabarovsk obtient environ 204.000 euros de la part de l’entreprise, des sommes déclarées comme ayant été versées pour des « travaux, services ». Et le niveau régional n’est pas le seul où se développent des relations politiques : créée pour vendre le charbon de la mine, l’entreprise russe Rutek – nom ressemblant remarquablement à celui de la société holding enregistrée au Luxembourg en 2006 – est détenue par Andrey Lunev et Yakov Moiseevich Khor, qui selon plusieurs médias russes serait le père de Gleb Yakovlevich Khor, membre du parlement russe qui figure sur la liste des personnes sanctionnées par l’UE.

Pour d’autres personnes, l’ouverture de la mine est une épée à double tranchant. Une résidente pointe par exemple la nouvelle école, des aires de jeux ou encore des lampadaires automatisés installés après le début de l’exploitation. Tandis que « les emplois dont certains profitent, les salaires, les opportunités pour les jeunes » sont des points positifs, le respect de l’environnement « est bafoué », nuance Tamara*, une autre résidente.

Contrairement aux mines souterraines, l’impact de celles à ciel ouvert sur l’atmosphère, la faune, la flore ou encore la lithosphère est « énorme », notamment à cause de la poussière produite lors des explosions ainsi que lors du transport du charbon, note ADC Memorial dans un rapport : « Cette poussière contient des particules de charbon, des explosifs non brûlés et de la poussière de mine, dont des particules minérales, toxiques pour les animaux et les êtres humains », précise l’organisation. Certes, la pollution de l’air n’est pas inhabituelle dans la région, le bois ayant longtemps été utilisé pour chauffer les maisons, indique Natalia : « Mais un ciel aussi noir, où l’on ne peut plus respirer… Tout cela est apparu après que les mines de charbon ont commencé à fonctionner à plein. Ces dragons de charbon enfument terriblement le ciel. » Lors d’une explosion, environ 500 tonnes de poussière s’élèvent à une hauteur de 1.500 mètres, détaille le rapport d’ADC Memorial. Cette poussière, qui se dépose sur le sol et sur les animaux, pollue la flore et les rivières et prend des heures à se disperser, atteignant « un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres autour de la mine à ciel ouvert ».

Deux maison blanches se profilent sur un ciel bleu. Derrière elles, se lève un nuage sombre de poussière.

Dans la région minière, le quotidien est rythmé par des éclats sonores retentissants. « Des explosions », détaille une habitante. (Photo : Kedr)

« Quand les explosions ont commencé à Arshanovo, les maisons se sont fissurées, les fenêtres aussi. Il ne reste plus rien à respirer pour les gens, et les cas de cancer et de maladies pulmonaires ont augmenté », critique Natalia. Alexandra*, une habitante, se rappelle avoir presque « suffoquée » un jour en marchant. Entre poussières inorganiques, oxydes d’azote ou de soufre et émissions de méthane, pour la population locale, la contamination des mines à ciel ouvert peut s’avérer mortelle, comme le montre un rapport de 2021 de l’organisation Ecodefense sur la région voisine du Kouzbass. D’après cette analyse, les niveaux de pollution et d’accumulation de déchets y ont notamment entraîné des taux de mortalité supérieurs de 16 % d’une année à l’autre en raison des maladies cardiovasculaires.

Au fil des années, la mine a fait l’objet de plusieurs enquêtes pour infractions environnementales menées par le Service fédéral de surveillance de la gestion des ressources naturelles. Razrez Arshanovsky ne respecterait notamment pas les « exigences de la législation environnementale » à cause de prélèvements et d’analyses insuffisants de l’air, des sols et des eaux souterraines, note le Service en novembre 2021.

Exports et violation des sanctions

Bientôt, pourtant, les Lunev auront d’autres soucis. L’invasion de l’Ukraine par la Russie et les sanctions de l’UE qui s’ensuivent secouent le secteur de plein fouet. Annoncées en avril 2022, les mesures de sanctions commencent dès le mois d’août de cette même année. Depuis, il est interdit « d’acheter, d’importer ou de transférer du charbon et d’autres combustibles fossiles solides à destination de l’UE s’ils sont originaires de Russie ou sont exportés de Russie ».

À l’heure de l’entrée en vigueur du cinquième paquet, qui inclut l’embargo sur le charbon, la Commission européenne prévoit qu’un quart des exports de la Russie sera affecté. L’impact est presque immédiat. « La clientèle européenne a manifestement disparu », déclare Isaac Levi, expert du Center for Research on Energy and Clean Air (CREA) au woxx. Des données de CREA consultées par le woxx le montrent bien : même si des liens subsistent avec le reste de l’Europe par des entreprises d’assurance couvrant les vraquiers, les importations de charbon en provenance de Russie vers l’UE et le Royaume-Uni, elles, chutent de manière spectaculaire. Des entreprises de charbon ont dû « vendre du charbon uniquement pour rester à flot », explique à son tour Vladimir Slivyak.

Or, bien que les bénéfices aient baissé, les volumes totaux, eux, n’ont diminué que « légèrement », précise Isaac Levi. Une tendance reflétée dans les données relatives à Arshanovsky. Ainsi, en 2023, environ 3,29 millions de tonnes ont été extraites de la mine, contre 4,5 millions de tonnes en 2021. Quant au charbon exporté, près de 4 millions de tonnes de charbon de la mine sont exportées entre avril et décembre 2024, comme l’indiquent des données de l’asbl C4ADS, dont la mission est de lutter contre les réseaux illicites. Une baisse manifeste du volume des exportations ne peut pas être constatée. Au niveau économique, Razrez Arshanovsky ne semble enregistrer ni profits ni pertes importantes. Selon des données financières obtenues par Arctida, organisation menant des recherches sur l’environnement et l’Arctique russe, et que le woxx a pu consulter, entre janvier 2024 et juillet 2026, un total de 526,055 millions d’euros sont entrés dans ses comptes. 526,059 millions d’euros en sont sortis, des sommes servant entre autres au paiement d’« impôts » ou encore de « produits », mais aussi répertoriées sous des dénominations plus vagues, telles que « travaux, services », comme c’est le cas de toutes les sommes versées à Vladimir Petrovich Mikhalev pendant cette période.

Suite aux sanctions de l’UE, l’Asie de l’Est et du Sud devient une des principales destinations des exports de charbon russe. Il en est de même pour les exports de la mine d’Arshanovsky. (Graphique : Louis Boyd-Madsen)

Afin de s’ouvrir à de nouveaux marchés, le secteur charbonnier russe s’est concentré sur l’amélioration des chemins de fer vers l’est de l’Asie, explique Isaac Levi. L’Asie de l’Est et du Sud devient une des principales destinations des exports. Résultat : « On a assisté à une forte augmentation du nombre d’acheteurs chinois et turcs », résume l’expert. Il en est de même pour la mine Arshanovsky, dont les exportations comptaient plusieurs pays européens, notamment la Pologne, les Pays-Bas et l’Autriche, indiquent les données de C4ADS. Désormais, les exportations sont principalement passées à la Turquie, à la Chine ou encore à la Corée du Sud – enfin, à une exception près.

Pour retracer la route du charbon en provenance d’Arshanovsky, le woxx a combiné les données de C4ADS avec celles de CREA, portant sur tous les exports maritimes de charbon russe. Dans des régions où de grandes quantités de charbon provenant de mines différentes sont stockées ensemble avant d’être réparties entre plusieurs vraquiers, ou encore pour les transports par chemin de fer – ce qui, en 2025, a été le cas pour plusieurs envois d’Arshanovsky vers l’Ukraine, vraisemblablement des territoires occupés –, l’identification d’expéditions individuelles s’est avérée difficile. Dans certains cas, cependant, l’ensemble du trajet et les parties impliquées apparaissent clairement. Entre avril et juin 2024, par exemple, les données commerciales indiquent que près de 70.000 tonnes de charbon d’Arshanovsky sont prêtes pour partir vers le Sri Lanka. Or, ce n’est qu’à partir d’août 2024 que des vraquiers commencent à nouveau à transporter du charbon – y compris, très probablement, celui provenant d’Arshanovsky – vers l’île. Comme le montrent des images satellitaires, tous les navires avaient la même destination : le terminal de Lakvijaya, la plus grande centrale à charbon du Sri Lanka. Ces expéditions ont été assurées par des entreprises enregistrées dans des pays occidentaux, principalement au Royaume-Uni, mais aussi en Norvège et aux États-Unis. Plusieurs des vraquiers suivis appartenaient également à des sociétés européennes, notamment basées en Grèce.

Parmi les centaines de chargements grands et petits, une autre livraison interpelle particulièrement : en février 2023, 2.700 tonnes de charbon sont vendues à Eastern Coal Limited, une obscure entreprise commerciale. Quelques mois plus tard, un vraquier – à son bord, très probablement le charbon de la mine – traverse la mer Noire pour s’amarrer au port de Constanța, sur la côte est de la Roumanie. Nous sommes le 14 mai 2023, date d’arrivée que les autorités portuaires roumaines confirment auprès du woxx – et donc près d’un an après l’entrée en vigueur des sanctions de l’UE interdisant toute importation de charbon russe. Impossible de poursuivre la piste de la cargaison de charbon pour savoir si le combustible est brûlé en Roumanie ou a continué son voyage ailleurs. Le woxx a également interpellé les autorités douanières roumaines ainsi que le service de presse de la Commission européenne au sujet de cette potentielle violation des sanctions. À l’heure du bouclage, aucune réponse n’avait été reçue. Quant à Eastern Coal Limited, l’entreprise est difficile à contacter. Une entité du même nom, créée peu de jours après le début des sanctions contre la Russie, est enregistrée à Hong Kong. Or, la documentation la plus récente fournie au registre des entreprises n’indique ni adresse mail ni numéro de téléphone. Les mails envoyés à l’adresse supposée de l’entreprise, avec un domaine pourtant valable, sont restés sans retour.

Parmi les centaines de chargements grands et petits, une livraison interpelle particulièrement : celle d’un vraquier traversant la mer Noire pour s’amarrer au port de Constanța, sur la côte est de la Roumanie. (Graphique : Louis Boyd-Madsen)

À l’époque de la livraison violant potentiellement les sanctions de l’UE, en mai 2023, aussi bien Vladimir qu’Andrey Lunev figurent encore comme administrateurs de la société luxembourgeoise Rutek Alliance. Ce n’est qu’en décembre 2023 que les deux disparaissent de la liste. Actuellement, le Registre de commerce et des sociétés désigne Olivier Nicolas Calin comme bénéficiaire effectif. Entrepreneur français – entre autres actif dans l’investissement dans les biens immobiliers au grand-duché – et directeur de plusieurs sociétés enregistrées dans le pays – dont certaines sont liées aux deux hommes qui ont cofondé Rutek Alliance en 2006 –, Olivier Calin nie toute « relation d’affaires » avec les Lunev. « J’ai repris une société qui m’a été présentée et documentée comme dormante et ne détenant plus aucun actif. Je n’ai eu aucune implication dans ses activités antérieures ni avec d’anciens actionnaires », affirme Olivier Calin par écrit aux questions du woxx. D’après les documents fournis au Registre de commerce, la société a enregistré des pertes financières, ainsi qu’une dette d’environ 2,6 millions d’euros. « La société était proche de l’insolvabilité à cause de dettes fiscales au Luxembourg, que j’ai régularisées afin de pouvoir la reprendre. Depuis, la société est essentiellement inactive et n’exerce aucune activité opérationnelle significative », détaille-t-il, sans préciser les raisons qui l’ont poussé à reprendre une holding avec des dettes de plusieurs millions. Quelques mois après le départ des Lunev, en février 2024, la société change de nom pour devenir Alliance Holding S.A. « Alliance Holding S.A. n’exerce aucune activité et ne détient aucune participation dans d’autres sociétés, directe ou indirecte », ajoute Olivier Calin.

En Khakassie, le départ des Lunev de la société holding au Luxembourg ne semble avoir eu aucun effet majeur sur l’extraction de charbon de la mine Arshanovsky. Malgré le coût élevé des sanctions, ni Arshanovsky ni aucune autre mine charbonnière russe ne présentent de plans de réduction de leurs activités ou de diversification de l’économie régionale. « La transformation de l’économie aurait dû être faite il y a longtemps, aux niveaux régional et fédéral », critique l’activiste Mikhail Torosov. « Nous sommes parmi les derniers à exploiter à fond nos propres ressources inestimables alors que les prix mondiaux ont chuté. Nous les vendons et nous nous retrouvons littéralement avec des champs calcinés », se désole Natalia. Une fois tous les gisements exploités, « que va-t-il se passer à cet endroit ? », demande-t-elle. « Le gouvernement russe n’a jamais vraiment envisagé que le charbon russe ne puisse plus être nécessaire ailleurs », dénonce de son côté l’activiste Vladimir Slivyak. Par crainte de licenciements massifs qui influenceraient négativement l’opinion publique, le gouvernement continuera à subventionner l’industrie, affirme-t-il. Les habitant·es de la région sont dès lors pris·es « en otages par l’objectif de la Russie de conserver un avantage concurrentiel sur un marché du charbon en déclin », comme l’avait déjà noté l’organisation Urgewald en 2021. Entre les monceaux de déchets miniers qui continuent donc à s’empiler à l’horizon, la population subsiste, avec des pâturages et des animaux noircis, des nuages de poussière, des fissures dans les maisons et, encore et toujours, des explosions, « tout près ».

* Toutes les sources sensibles ont été anonymisées pour protéger leurs identités.

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