RECHERCHE: Pas si
innovante, mais si fondamentale

von | 05.11.2009

Même en temps de crise, il faut continuer à financer la recherche fondamentale, dit le ministre de la recherche. Comme quoi, il faut parfois quelques électrochocs pour ramener les gouvernements à la raison.

Jeannot Krecké et François Biltgen ou le court et le long terme en matière de recherche.

La crise va-t-elle mettre Ă  mal la recherche luxembourgeoise ? « Ce serait un grand danger que de se concentrer sur l’innovation et de nĂ©gliger la recherche, surtout en temps de crise Â», prĂ©vient le ministre de la recherche François Biltgen (CSV), lors de la prĂ©sentation, cette semaine, du programme gouvernemental en matière de recherche publique. C’est Ă  ce genre d’affirmation sensĂ©e que l’on reconnaĂ®t que le monde est entrĂ© dans une nouvelle ère. Naguère, il y a encore peu, des hommes tels que Tony Blair ou Gerhard Schröder pensaient avoir trouvĂ© le salut Ă©conomique du continent dans les nouvelles technologies, oĂą tout rĂ©sidait dans la capacitĂ© d’innover. Ils parvenaient Ă  faire passer leurs courtes pensĂ©es pour des visions politiques : « flexibilitĂ© Â» remplaçait « dĂ©gradation des droits sociaux Â», « modernisation Â» signifiait « privatisation Â» et les luttes sociales Ă©taient considĂ©rĂ©es comme « archaĂŻques Â».

Comme c’est souvent le cas, le centre-gauche, dans sa course après le centre-droit, est toujours en retard d’une bataille : l’idole « innovation Â» a finalement Ă©tĂ© brisĂ©e par un ministre chrĂ©tien-social. Alors que le Livre Blanc sur l’enseignement supĂ©rieur publiĂ© en 2000 voyait dans la future universitĂ© une « pĂ©pinière d’entreprises Â», le monde de la recherche s’est repris en main. Il serait Ă©videmment illusoire d’imaginer une sortie de l’esprit de compĂ©tition. Mais une certaine raison semble s’ĂŞtre installĂ©e au ministère sis Ă  la montĂ©e de la PĂ©trusse. En soulignant qu’il serait dangereux pour un Etat de dĂ©laisser la recherche en temps de crise, car un tel Etat accumulerait un retard considĂ©rable sur ses « concurrents Â», Biltgen n’a fait que rappeler, comme l’a pertinemment affirmĂ© un article de la « Zeitung vum lĂ«tzebuerger Vollek Â», le quotidien communiste, une contradiction fondamentale du capitalisme : celle marquant le rapport entre la poursuite effrĂ©nĂ©e de la maximisation des profits et le dĂ©veloppement des forces productives.

Pas de magot sans cerveaux

Cette sortie de Biltgen a une raison : elle fait Ă©cho Ă  une prise de position de la Chambre du commerce (CDC) qui plaide en faveur d’une politique de recherche plus axĂ©e sur les rĂ©sultats Ă©conomiques. Dans le mĂŞme ordre d’idĂ©es, la CDC demande au gouvernement d’indiquer plus clairement aux centres publics de recherche (CRP) ce qu’ils doivent rechercher. Si le gouvernement entend suivre les recommandations de l’OCDE, selon lesquelles les dĂ©cisions relatives aux projets de recherche devraient adopter une plus grande approche « top-down Â», c’est-Ă -dire une plus grande impulsion du gouvernement, celui-ci « ne dĂ©sire pas rentrer dans les dĂ©tails de la recherche Â», comme l’a affirmĂ© Biltgen. Toutefois, il s’agira d’encadrer la recherche en fixant des objectifs selon une structure pyramidale : Ă  la base, l’on retrouve les trois CRP (Lippmann, Tudor et SantĂ©), le Ceps-Instead et l’UniversitĂ© comme lieux de recherche. Au-dessus, sont placĂ©s le Fonds national pour la recherche et l’agence Luxinnovation qui dĂ©livrent les aides financières pour les diffĂ©rents projets. Le tout est chapeautĂ© par le ComitĂ© supĂ©rieur de la recherche et de l’innovation (CSRI), dont les principales tâches consisteront Ă  formuler les politiques de recherche, Ă  Ă©laborer des propositions d’objectifs stratĂ©giques et Ă  conseiller le gouvernement dans leur mise en oeuvre.

Le CSRI est composĂ© de neuf personnes « indĂ©pendantes Â», et qui, selon les dires de Biltgen, « ne viendront pas mendier Â». Pour le « monde scientifique Â», il s’agit des professeurs François Diederich de l’ETH Zurich, Guy Kirsch de l’universitĂ© de Fribourg et de John Scheid du Collège de France. Le « monde Ă©conomique Â» est quant Ă  lui reprĂ©sentĂ© par Raymond Freymann de BMW de Munich, de Marc Hoffmann de la CBP et de l’ancien dirigeant d’Arcelor-Mittal Roland Junck. Enfin, la sociĂ©tĂ© civile est reprĂ©sentĂ©e par Erny Gillen, le directeur de la Caritas, Germaine Goetzinger, la directrice du Centre national de littĂ©rature et de Romain Schintgen, ex-membre de la Cour de justice europĂ©enne. Ces neuf « sages Â» seront prĂ©sidĂ©s par les deux ministres de tutelle : Jeannot KreckĂ©, le ministre de l’Ă©conomie (LSAP) et François Biltgen. Ce dernier a par ailleurs bien dĂ©fini la rĂ©partition des rĂ´les : si le ministère de l’Ă©conomie sera le « sponsor principal Â» et il sera plutĂ´t cantonnĂ© Ă  la recherche privĂ©e, plus axĂ©e sur le court terme, tandis que Biltgen s’occupera des grandes orientations.

En tout cas, l’augmentation exponentielle des moyens financiers est tout Ă  fait propice Ă  attirer les « mendiants Â» : en dix ans, les crĂ©dits budgĂ©taires publics accordĂ©s au secteur « recherche-dĂ©veloppement-innovation Â» se sont dĂ©cuplĂ©s et triplĂ©s si on les rapporte Ă  l’Ă©volution du PIB. C’est surtout dans les deux dernières annĂ©es que l’Ă©volution a Ă©tĂ© particulièrement sensible : si le budget total pour les diffĂ©rents objectifs de recherche Ă©tait de 76,9 millions d’euros pour l’annĂ©e 2008, pour 2010, il atteindra 271,1 millions. Ce qui se traduit Ă©galement par une augmentation en personnel de recherche de 250 personnes

Des sous et du résultat

Mais, en Ă©change, le gouvernement attend du « concret Â» : si l’Ă©valuation qualitative est certes importante, les CRP, le Ceps ainsi que l’UniversitĂ© doivent « faire du chiffre Â», mais en termes de travail scientifique : il s’agit donc d’augmenter le nombre de publications scientifiques, de thèses de doctorat, de brevets dĂ©posĂ©s et de « spin-off Â» créées. Derrière ce terme barbare se cache en fait une entreprise créée Ă  partir d’une dĂ©couverte issue d’un centre de recherche. En fait, le Luxembourg est en train de donner corps Ă  sa politique de recherche de niches Ă©conomiques alternatives, notamment dans les biotechnologies. Ainsi, un master en « systems biology Â» est créé, soutenu par un projet en recherche fondamentale du CRP-SantĂ© et dont le but est la lutte contre le cancer des poumons. Dans un ordre de recherche plus appliquĂ©, c’est l’instauration d’une « Biobank Â» au Centre hospitalier de Luxembourg que le gouvernement envisage : ce projet assez controversĂ© est censĂ© rĂ©colter les coordonnĂ©es mĂ©dicales individuelles des patients, ceci afin de rendre la politique de soins moins onĂ©reuse et plus efficace. A ce sujet, le ministre tient Ă  rassurer en promettant que les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques seront protĂ©gĂ©es.

Biltgen veut donner des gages de bonne volontĂ© aux chercheurs et chercheuses en sciences humaines, notamment celles et ceux chargĂ©-e-s d’inventer ou de rĂ©futer (c’est selon) une hypothĂ©tique « identitĂ© Â». « Le Luxembourg dispose d’un rĂ©el avantage et d’une compĂ©tence dans les question d’immigration et de la manière dont il va maĂ®triser l’intĂ©gration Â», affirme-t-il. Avec cette phrase, Biltgen verbalise ce que nombre de chercheurs en sciences sociales revendiquaient il y a quelques annĂ©es, Ă  la naissance de l’UniversitĂ© : tirer profit des compĂ©tences « locales Â», comme les questions migratoires et socio-linguistiques. Ce ne serait aujourd’hui que rendre justice Ă  celles et Ă  ceux qui s’Ă©taient engagĂ©s dans cette voie sans l’invitation gouvernementale.

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