Depuis un an, des flyers annonçant des soirĂ©es „Open Screen“ envahissent les locaux du Luxembourg branchĂ©. Pourtant les deux initiateurs, Tanja Frank et Carlo Thiel, se tiennent plutĂ´t couverts. Nous les avons fait parler pendant un dĂ® ner Ă Esch.
Lorsqu’ils ont organisĂ© leur premier Open Screen en juin 2004, Tanja Frank et Carlo Thiel n’avaient pas imaginĂ© qu’un an plus tard leur idĂ©e attirerait entre 50 et 100 personnes par manifestation. „Au dĂ©but je me disais qu’on ferait deux ou trois soirĂ©es et qu’après plus personne ne s’intĂ©resserait Ă ces films“, remarque Carlo en attaquant sa bouchĂ©e Ă la reine dans l’ambiance feutrĂ©e du bistrot de la Kulturfabrik Ă Esch.
L’idĂ©e de l’Open Screen a Ă©tĂ© dĂ©couverte par Tanja lors de son sĂ©jour Ă Bruxelles. Dans la capitale belge, elle a collaborĂ© au projet „CinĂ©ma Nova“, qui consistait Ă montrer des films art et essai dans le cadre d’un vieux cinĂ©ma squattĂ©. MĂŞme si l’idĂ©e originale vient de plus loin Ă l’Ouest encore; c’est en Angleterre, plus prĂ©cisĂ©ment Ă Londres qu’est nĂ©e la première initiative comparable Ă nos Open Screen, ironiquement dans un bâtiment appelĂ© „CinĂ©ma Lux“…
Touche-pipi
De retour au Luxembourg, elle a voulu transposer ces initiatives dans son pays natal. „A l’Ă©poque je n’avais pas particulièrement envie de rentrer au pays, parce que d’habitude il ne se passait rien. Et puis j’ai rĂ©alisĂ© que s’il n’y a rien qui se passe, alors tout est Ă faire.“ Cet idĂ©alisme a plu Ă Carlo Thiel, et ils ont commencĂ© Ă monter le premier Open Screen. L’Ă©vĂ©nement a eu lieu dans le cafĂ© „Elevator“ Ă Hollerich. Le principe est simple: chaque crĂ©atif, professionnel ou non, envoie son matĂ©riel aux organisateurs, qui organisent le dĂ©roulement de la soirĂ©e. En principe, ils ne pratiquent pas la censure, „exceptĂ© une seule fois, quelqu’un a voulu nous tester en nous envoyant un film très touche-pipi, Ă la limite du pĂ©nible. LĂ j’ai franchement refusĂ©“, raconte Tanja entre deux gorgĂ©es de vin rouge. Mais sinon tout passe. MĂŞme un porno Ă la sauce science-fiction a Ă©tĂ© montrĂ© …
L’espace créé ainsi rassemble des personnes de tous bords : des skaters qui documentent leurs exploits urbains, des films art et essai et mĂŞme des films de voyage. Pourtant Open Screen n’a rien Ă voir avec les cinĂ©-clubs des annĂ©es cinquante et soixante qui ont lentement pĂ©riclitĂ©. C’est une plateforme pour les amoureux du cinĂ©ma en mĂŞme temps qu’un lieu d’Ă©change pour d’Ă©ventuels nouveaux talents. „Ce qui nous intĂ©resse, c’est la juxtaposition de films très diffĂ©rents et vu qu’il s’agit de courts-mĂ©trages, on peut se permettre de mettre le public Ă l’Ă©preuve“, explique Carlo. Parfois vers la fin de la programmation, ils montrent des courts-mĂ©trages „commerciaux“, c’est-Ă -dire rĂ©alisĂ©s avec un grand budget et une Ă©quipe professionnelle, pour marquer le contraste. „Mais ça ne veut pas dire que ces films sont meilleurs que ceux rĂ©alisĂ©s par des amateurs, tout au contraire, parfois on tombe sur des films d’amateurs qui sont assez passionnants. En gĂ©nĂ©ral on peut dire que les Luxembourgeois possèdent beaucoup de matĂ©riel audiovisuel, et qu’ils l’utilisent très bien“, constate Tanja. „C’est Ă©tonnant combien de bons films dormaient pendant des annĂ©es dans des tiroirs“, ajoute son collaborateur.
Les deux dĂ©couvreurs de talents ne sont cependant pas prĂŞts Ă mettre leur personne en avant, ni Ă endosser un statut officiel. Open Screen est et restera une initiative privĂ©e, d’une part, parce que les deux initiateurs „n’aiment pas le papier“, d’autre part parce qu’ils redoutent que l’esprit spontanĂ© de ces rencontres se perde. „Ecris bien qu’on ne touche pas un sou de M. Biltgen“, insiste Tanja, en allumant sa clope après-repas. Ils se financent exclusivement grâce Ă une PAF-Box, c’est-Ă -dire grâce aux contributions de ceux et celles qui viennent Ă l’Open Screen.
Pour l’instant il leur a suffi de donner rendez-vous aux amateurs une fois par mois, Ă un endroit qui leur semblait adĂ©quat. Vu qu’ils ne disposent pas d’un endroit fixe, ils doivent improviser Ă chaque fois. „Nous rĂ©servons une journĂ©e entière par mois pour organiser le prochain Open Screen. Ça peut paraĂ®tre ridicule pour certains, mais vu que nous travaillons tous les deux en tant que freelance, chaque jour chĂ´mĂ© est un jour de travail perdu pour nous „, disent-ils. Mais entre-temps, changer souvent d’endroit fait partie de l’esprit Open Screen. Ils ont migrĂ© du cafĂ© „Elevator“ (trop ambiance cafĂ©), Ă une des salles de la Kulturfabrik Ă Esch-sur-Alzette (trop ambiance cinĂ©ma), et ainsi de suite.
Internationalisme
En Ă©tĂ©, ils ont mĂŞme organisĂ© des Open Screen sous ciel ouvert, entre autres au „StausĂ©i“. Le principe de la migration a surtout l’avantage d’attirer plus de gens qui n’ont pas l’occasion, l’envie ou les moyens de se dĂ©placer vraiment. En plus ils comptent Ă©tendre leurs activitĂ©s dans la grande rĂ©gion, en commençant par la Lorraine. „On a dĂ©jĂ montrĂ© des films qui nous venaient de France, ou encore d’Allemagne, mĂŞme du BrĂ©sil. Et nous voulons absolument continuer dans cette direction.“ Car Ă part les deux prĂ©curseurs bruxellois et londoniens, l’idĂ©e Open Screen a dĂ©jĂ fait son chemin dans le monde. Il existe des cercles similaires partout. La tentation d’Ă©changer avec ces autres cercles d’artistes amateurs ou professionnels qui produisent hors du goĂ»t grand public s’impose donc. Mais dire que le petit cercle luxembourgeois ferait partie d’un rĂ©seau international d’artistes, relèverait de la supercherie. „MĂŞme si nous montrons des films Ă©trangers nous ne faisons pas encore partie d’une organisation internationale.“
Pour le futur, les deux ont prĂ©vu d’organiser des collaborations avec des musiciens, qui accompagneraient en live les courts-mĂ©trages. Une idĂ©e qui leur est venue spontanĂ©ment, vu que plusieurs manifestations comptaient dĂ©jĂ des interventions musicales. „C’est très important pour nous de stimuler l’Ă©change entre les artistes, car sans un Ă©change permanent d’idĂ©es l’art ne peut avancer. Et nous sommes conscients qu’il y a moyen de former de nouvelles Ă©quipes Ă travers les Open Screen“, poursuit Carlo. Car les Open Screen sont loin de ne rĂ©vĂ©ler que des talents cinĂ©matographiques. Les prĂ©sentateurs changent Ă chaque fois, et rĂ©servent des surprises aux spectateurs. MĂŞme une jongleuse a dĂ©jĂ fait partie du programme.
Si on croit maintenant pouvoir dĂ©finir Open Screen comme un concept ou une plate-forme certes ouverte Ă toutes les initiatives mais gardant toujours la mĂŞme forme, on se trompe. „En fait, nous tentons d’organiser une sorte d’entreprise commune oĂą une Ă©quipe de tournage a 24 heures pour Ă©crire, tourner et monter un court-mĂ©trage.“ Selon Carlo organiser une telle Ă©quipe n’est pas un problème. C’est plutĂ´t l’organisation et la disponibilitĂ© des participants qui fait obstacle, pour l’instant encore, Ă cette autre forme d’Open Screen.
En prenant le cafĂ© les deux discutent brièvement les prochaines Ă©tapes. Leur programme concret pour les mois Ă venir s’annonce très chargĂ©. En tout cas leur idĂ©e a fait son chemin, en une seule annĂ©e. Dès Ă prĂ©sent on leur a demandĂ© d’organiser une sĂ©lection de courts-mĂ©trages fantastiques pour le festival „CinĂ©nygma“ en novembre, et d’autres collaborations sont en train de se rĂ©aliser.
Ils sont devenus une sorte de rĂ©fĂ©rence incontournable en matière de film alternatif au Luxembourg. Certes, on peut toujours dire qu’avant eux presque personne ne s’en occupait, mais leur manière de rendre visible ces joyaux qui dormaient dans les tiroirs a Ă©tĂ© efficace, et plus efficace que les deux initiateurs de l’Open Screen l’auraient pu croire.
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Pour plus d’informations: www.openscreen.net.

