REVUE LITTERAIRE: Tremplin d’anonymes ascendants

von | 24.02.2006

Il y a quelque temps, apparaissait dans la presse l’annonce d’une nouvelle revue littĂ©raire baptisĂ©e „L’Instant“, dont le but et la raison d’ĂŞtre sont restĂ©s opaques.
Le woxx a tenté de lever le mystère.

L’un est-il le successeur de l’autre? A gauche „La Clef du Cabinet des Princes d’Europe“ paru en 1704. A droite, „L’Instant“, paru quelques 300 ans plus tard.

L’entretien se passe par tĂ©lĂ©phone. Ou, plus justement, il passe entre un tĂ©lĂ©phone posĂ© sur un bureau et un portable collĂ© Ă  une oreille quelque part dans les ruelles sinueuses de Turin. CĂ©lestin d’Udix, un des crĂ©ateurs de la revue souhaite rester anonyme et c’est pourquoi il se cache derrière ce pseudonyme. On pourra tout au moins rĂ©vĂ©ler que dans son adresse mail apparaĂ®t le nom de Maldoror. Ce qui en dit long. Enfin, pour ceux qui sont familiers avec les chants du comte de LautrĂ©amont, pseudonyme d’un certain Isidore Ducasse, Ă©tudiant inconnu qui devĂ®nt, longtemps après sa mort, une des principales sources d’inspiration de l’Ă©cole sur rĂ©aliste …

A première vue, „L’Instant“ – petite brochure photocopiĂ©e en noir et blanc, soigneusement agrafĂ©e – a l’air d’une publication estudiantine quelconque: un peu trop de termes importants et gonflĂ©s et un soupçon de satire potache peu comprĂ©hensible. Ce n’est qu’en feuilletant les pages qu’on s’aperçoit que le ton est sobre et sĂ©rieux et que, point de vue niveau, il faut au moins un bac +5 pour vraiment comprendre leur contenu, tant c’est indigeste. Première erreur: „Ni moi, ni mon collaborateur n’avons fait le bac“, rĂ©sonne la voix un peu nasale de l’autre cĂ´tĂ© de la ligne, „nous avons tous les deux quittĂ© l’Ă©cole très tĂ´t“. Comment cela se fait-il alors qu’ils passent leurs temps Ă  se tremper dans des pavĂ©s comme „Etre et Temps“, d’un certain Heidegger, ou encore Ă  dĂ©ambuler dans les labyrinthes de pensĂ©es que Nietzsche crĂ©a pendant ses dernières annĂ©es de semi-luciditĂ©? „Pour nous, faire cette revue, c’est en quelque sorte une autoformation, nous apprenons Ă  nous libĂ©rer de toutes nos contraintes, de ce que nous appelons le sale petit secret dans lequel chaque auteur est enfermĂ©.“ Et de continuer avec une longue explication de ce fameux „sale petit secret“; il s’agit de la rĂ©serve d’intimitĂ© que chaque auteur possède et qui le force Ă  la rigueur. „On se bat contre cette rĂ©serve. Pour nous, la revue est un espace crĂ©atif et libre de toute contrainte, tournĂ© rĂ©solument contre la prison des Ă©crivains qu’est le devoir d’intimitĂ©“. Pour cette raison aussi, ils dĂ©sirent garder l’anonymat. Ne pas se mettre personnellement en avant, tout en se gardant la possibilitĂ© de tout pouvoir dire, tel est le crĂ©do de „L’Instant“. Et la condition expresse Ă  tout-e intĂ©ressĂ©-e qui voudrait contribuer Ă  la revue.

„L’Instant“ serait-elle alors une revue pour et faite par des exhibitionnistes? „Mon coeur mis Ă  nu“, comme l’Ă©crivait en son temps Charles Baudelaire? „Pas vraiment“, rĂ©torque d“Udix, „il s’agit d’une dĂ©marche dans la dĂ©marche. Ecrire pour nous, c’est une façon d’Ă©chapper Ă  l’autohypnose du rĂ©el. C’est l’atteinte d’un Ă©tat second. D’un Ă©tat de luciditĂ©, qui nous permettra peut-ĂŞtre – pour le dire avec Nietzsche – de devenir ce que nous sommes.“ ajoute la voix.

LĂ , on plonge en plein essentialisme façon un peu vieillotte. De toute façon, proclamer Ă  la première page d’une revue qu’on se bat contre la dĂ©cadence et qu’on se considère comme ascendant, laisse supposer que l’idĂ©e du surhomme n’est pas loin. „Pas pour un sou“ s’exalte le jeune crĂ©ateur,“ l’idĂ©e d’un surhomme implique toujours celle du sous-homme, et ce n’est pas ce qui nous intĂ©resse. En combattant la dĂ©cadence, nous voulons lever l’attention sur le nihilisme ambiant de notre Ă©poque. Par exemple celui qui est cĂ©lĂ©brĂ© dans les romans de Michel Houellebecq. A cette cĂ©lĂ©bration du cercle vicieux, nous opposons notre recherche, en toute modestie, d’un cercle non-vicieux. C’est risquĂ©, mais c’est notre pari. Nous dansons sans corde. Et sans nous plonger dans le faux bonheur de la rĂ©signation, tel qu’il se montre dans le nihilisme“. Glucksmann doit ĂŞtre content.

MĂŞme pas le bac

Mais Ă  propos d’originalitĂ©, dans quel sillon les deux rĂ©volutionnaires se situent-ils? Ils n’ont quand-mĂŞme pas tout inventĂ©s eux-mĂŞmes? D’Udix: „Nous nous sentons assez proches d’une revue qui paraĂ®t depuis neuf ans et qui s’appelle „Ligne de risque“, mĂŞme si le niveau et la dĂ©marche sont tout Ă  fait diffĂ©rents.“ En effet, la diffĂ©rence principale est que les deux crĂ©ateurs de „Ligne de risque“ sont des auteurs connus du public. Yannick Haenel et François Meyronnis, ont fondĂ© leur revue en 1997 et se sont alors longuement appliquĂ©s Ă  dynamiter la scène littĂ©raire parigote. Ils voulaient Ă  l’Ă©poque faire disparaĂ®tre tous les Ă©crivains du „nĂ©ant toxique“ – comme ils disaient – donc: Houllebecq, mais aussi RĂ©gis Jauffret et Alain Robbe-Grillet. De nos jours, ces polĂ©miques ont cessĂ©, et la revue laisse plus de place aux discussions sur la notion du nĂ©ant avec des spĂ©cialistes de la pensĂ©e asiatique et autre. „Evidemment que ces excursions dans la complexitĂ© du nĂ©ant, qui a longtemps Ă©tĂ© qualifiĂ© de tout simplement impensable par la pensĂ©e occidentale, nous fascine.“ commente-t-il. De plus les crĂ©ateurs le „L’Instant“, sont entrĂ©s en contact avec ceux qui les ont inspirĂ©s. Une collaboration prochaine n’est pour le moment ni prĂ©vue, ni exclue.

Double racine

Pourtant, il y a encore une autre tradition, dans laquelle s’inscrit „L’Instant“. Tradition plus proche de son unique lieu de parution pour le moment: le Luxembourg. La deuxième page de la revue prĂ©sente un facsimilĂ© du titre de „La Clef du Cabinet des Princes d’Europe“, première revue Ă  avoir Ă©tĂ© imprimĂ©e et publiĂ©e au Luxembourg tout au long du XVIIe siècle. Comme pour „L’Instant“, les auteurs restaient anonymes. Et s’intĂ©ressaient aussi, Ă  partir de 1750, aux pensĂ©es des Lumières, l’avant-garde de l’Ă©poque.

Les prĂ©liminaires Ă©tablis, il ne reste qu’Ă  voir quel futur se prĂ©pare pour cette publication incongrue et unique dans un marchĂ© de la presse qui est, non seulement au Luxembourg, Ă  la botte des annonceurs et/ou des courants idĂ©ologiques. „Nous continuerons notre aventure,“ assure d’Udix, „nous comptons Ă©voluer surtout sur le plan du contenu, le layout et les effets graphiques ne nous intĂ©ressent que très secondairement. Tout comme le facteur Ă©conomique: nous ne deviendrons pas riches avec „L’Instant“, mais ça nous est bien Ă©gal“. Et pour le contenu? Ne risquent-ils pas d’effrayer et de faire reculer le lecteur avec ce contenu manifestement lourd Ă  digĂ©rer? „Si ce journal n’Ă©tait lu que par nous deux, on s’en foutrait Ă©perdument“, dit-il en tirant la dernière consĂ©quence.

„L’Instant“, mensuel littĂ©raire, numĂ©ro 1, fĂ©vrier 2006, 2 €.

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