Ces derniers temps, quand on parle Kulturfabrik, on parle crise. C’est loin d’ĂŞtre nouveau pour cet Ă©tablissement. Pourtant les choses ne devraient pas en ĂŞtre forcĂ©ment
Ă ce point.

Le temps des pionniers est bien passé, pourtant les problèmes sont restés (presque) les mêmes. (photo: Centenaire Esch)
„Chaque rĂ©volution s’Ă©vapore en laissant derrière elle une nouvelle bureaucratie“, Ă©crivait Kafka. Ce qui est vrai pour les grands Ă©vĂ©nements du vingtième siècle, est aussi vĂ©rifiable Ă un niveau plus modeste, comme le montre l’exemple de la Kulturfabrik Ă Esch, qui après quelques annĂ©es pendant lesquelles on aurait presque oubliĂ© les dĂ©buts prĂ©caires du projet, est Ă nouveau menacĂ©e. Pourtant, on aurait pu penser qu’après que cet abattoir squattĂ© fĂ»t introduit dans la sphère des lieux huppĂ©s et envahi par des spectacles plutĂ´t grand public, les jours dangereux appartiendraient au passĂ©.
Les faits sont relativement simples: l’argent manque dans les caisses de la Kulturfabrik. „Si, sur 1,4 millions d’euros de budget que j’ai par an, j’enlève tous les frais, il me reste exactement la somme de 46.000 euros pour les programmations“, explique Serge Basso, le directeur de la Kulturfabrik. Ce qui, avec des frais moyens de 6.800 euros par manifestation, cachets d’artistes compris, ne mène vraiment pas loin. „C’est pourquoi nous ne pouvons pas programmer tout ce que nous dĂ©sirons“, ajoute-t-il, „et il est vrai qu’avec les autres institutions culturelles qui ont vu le jour ces dernières annĂ©es, comme NeumĂĽnster ou la Rockhal, les prix des cachets ont encore augmentĂ©s.“
En plus de cela il manque 150.000 euros dans les caisses. „J’avais prĂ©venu le conseil d’administration, la mairie et le ministère de la culture en mars 2005, qu’il y aurait un trou de cette envergure dans mon budget. Tout le monde Ă©tait donc au courant“, raconte Serge Basso. Le ministère a rĂ©agi et promis une rallonge budgĂ©taire de 150.000 euros, de l’argent prĂŞt Ă ĂŞtre versĂ© Ă une seule condition: que la mairie fasse de mĂŞme.
Plus de trou Ă rats
Car, en raison de la convention paritaire qui relie les trois partenaires, la ville d’Esch doit payer les mĂŞmes sommes que l’Etat. Mais Ă la mairie on ne l’entend pas de la mĂŞme oreille. „La municipalitĂ© d’Esch a Ă©tĂ© mise devant le fait accompli“, explique Christian Ginter, le prĂ©sident socialiste de la commission culturelle de la ville. „Il ne faut pas oublier que le budget de la Kulturfabrik a triplĂ© ces dernières annĂ©es et qu’en cours de route on se rend compte qu’il y a un problème“, prĂ©cise-t-il. Cependant, la commission culturelle est prĂŞte Ă aider l’ancien abattoir Ă sortir de l’impasse. La semaine prochaine aura lieu une rĂ©union avec l’Ă©chevin Jean Tonnar du LSAP, qui expliquera la situation en dĂ©tail Ă la commission „et puis on verra ce qu’on pourra faire. De toute façon l’impact d’une commission consultative comme la nĂ´tre n’est pas très grand“, poursuit-il. Aux observateurs extĂ©rieurs, une autre question se pose: pourquoi maintenant? Si, au mois de mai un Ă©ditorial du Tageblatt avait crĂ©e quelques remous, l’affaire s’en Ă©tait arrĂŞtĂ©e lĂ . Ce n’est qu’après la rĂ©cupĂ©ration par l’opposition chrĂ©tienne-sociale du thème, en outre par une lettre du conseiller communal Frunnes Maroldt et une tribune tribune d’Erna Hennnicot-Schoepges dans „Le Jeudi“, que la Kulturfabrik a refait surface dans les dĂ©bats. Bien sĂ»r, dans le jeu politique rien n’est laissĂ© au hasard et on ne peut pas croire que toutes les prises de position sont purement dĂ©sintĂ©ressĂ©es. Pourtant le conseiller Maroldt dĂ©ment toute volontĂ© de rĂ©cupĂ©ration: „C’est une affaire d’interprĂ©tation. J’ai des attaches très profondes avec la Kufa. La première pièce qui y a Ă©tĂ© montĂ©e dans les annĂ©es 80, a Ă©tĂ© organisĂ©e par mon frère. En plus, lorsque j’Ă©tais Ă©chevin de la ville sous l’ancien bourgmestre François Schaack, j’avais dĂ©cidĂ© d’aider le projet.“ Et le fameux „trou Ă rats“, d’après l’expression du conservateur Adolphe Jung, qui a Ă jamais dissociĂ© CSV et Kulturfabrik? – „Je ne suis pas Adolphe Jung et je n’ai jamais Ă©tĂ© d’accord sur ce point lĂ “, rĂ©torque-t-il.
Selon Frunnes Maroldt, le scandale se situerait Ă un autre niveau: „Si je pense que la moitiĂ© du budget allouĂ© Ă un Ă©vĂ©nement unique comme la venue d’AndrĂ© Heller suffirait Ă tirer la Kulturfabrik du pĂ©trin, je ne comprends pas les agissements de la mairie.“ Et de renchĂ©rir sur toutes sortes de dĂ©penses douteuses qui auraient Ă©tĂ© faites par la maire socialiste pour des frais de communication ou de voyage. A la question pourquoi Maroldt ne passerait pas un coup de fil Ă son ministre de la culture, qui de surcroĂ®t est aussi eschois, pour dĂ©bloquer l’argent et dĂ©passer la convention qui lie la commune Ă l’Etat, il invoque le risque d’un prĂ©cĂ©dent dangereux: „Si on fait ça, nous devrons cĂ©der Ă chaque fois qu’une institution culturelle est dans une situation semblable.“ Donc, pas d“Extrawurscht“ pour la Kufa.
Reste la question essentielle: comment la mairie peut-elle dĂ©penser des millions pour fĂŞter son centenaire, alors qu’une de ses institutions culturelles les plus importantes et les plus Ă©voluĂ©es – car il ne faut pas oublier le travail de networking en Grande RĂ©gion dĂ©jĂ accompli, un atout qui manque encore Ă la Rockhal par exemple – est Ă la dĂ©rive?
„C’est une question de dĂ©tail“, rĂ©pond Christian Ginter“, il est vrai que la somme demandĂ©e par la Kulturfabrik est minimale par rapport au budget allouĂ© au centenaire, mais nous ne pouvons pas dĂ©cider cela sur le coup.“ Finalement tout le monde veut secourir la Kufa, mais personne n’y arrive vraiment. Entretemps, la mairie, sous pression, se dĂ©fend. En outre en accusant Serge Basso de mauvaise gestion.
„J’ai sorti cet Ă©tablissement de la dette“, se dĂ©fend l’intĂ©ressĂ©, „en trois ans j’ai rĂ©duit la dette de 210.000 euros Ă 18.000 euros, ce qui, tout compte fait, n’est dĂ©jĂ pas mal. De toute façon, le conseil administratif de la Kulturfabrik me soutient et approuve mes budgets. Quand j’ai commencĂ© ici, on m’a demandĂ© de valoriser le lieu et je n’ai rien fait d’autre.“
Tout le monde veut aider
Ce qui est vrai. La Kulturfabrik sous l’ère Basso a changĂ© de visage. MĂŞme si la Kufa n’est pas au goĂ»t de tout le monde, comme l’ont Ă©crit les tontons flingueurs du Feierkrop, elle reste un des seuls lieux de culture alternative dans le sud du pays et mĂŞme au delĂ des frontières, car une bonne partie de la clientèle vient de France, de Belgique et mĂŞme d’Allemagne.
Il est donc essentiel de la prĂ©server et surtout de la dĂ©velopper. L’heure de la reprise de la lutte a-t-elle donc sonnĂ©? Va-t-on voir des sit-ins dans la rue de Luxembourg Ă nouveau, cette fois avec le soutien des conservateurs? Non, d’après Serge Basso: „Je suis pour le dialogue, et je crois qu’on peut parler de tout. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans le jeu politque, ni de chercher le conflit“.
Mais, mĂŞme si la Kulturfabrik va rester – ce qui semble acquis, car elle a dĂ©jĂ vu pire – un autre problème reste: au-delĂ de la survie, il y a la vie. Et qui dit vie, dit dĂ©veloppement. Pour l’instant, la Kulturfabrik n’a pas vraiment les moyens d’Ă©voluer. Certes, il y a des projets comme le nouveau Ratelach et le partenariat avec la Roumanie en 2007, mais tout cela a un coĂ»t. „Je suis forcĂ© de me conduire en patron de droite libĂ©rale avec mon personnel“, ironise Basso. „Je les exploite. Et une des raisons pour lesquelles le budget pour les spectacles est tellement maigre, c’est une petite augmentation que j’ai faite Ă mon personnel, pour qu’ils se rapprochent au moins des paies d’autres Ă©tablissements. En fin de compte, ce que je voudrais, ce serait donner Ă mon Ă©quipe un peu plus ce qu’elle mĂ©rite, financièrement mais aussi du cĂ´tĂ© des spectacles. Car c’est leur mĂ©tier après tout.“

