ART: Eh, poupée!

von | 15.12.2006

Que l’art se produit dĂ©sormais hors des musĂ©es est chose acquise. Mais s’il s’introduit dans votre quotidien de façon inattendue, cela reste toujours une surprise.

Etrange mĂ©lange de plastique et de corset un peu dĂ©modĂ©: le costume d’Isabelle Henrion se veut avant tout un point d’interrogation dans la vie de tous les jours.

La dame est encore en train d’expliquer Ă  son accompagnatrice qu’elle a dĂ» utiliser de la bande adhĂ©sive pour rĂ©parer l’Ă©couteur de son tĂ©lĂ©phone pourtant flambant neuf. Mais en voyant la bouche bĂ©e de celle-ci – et ne croyant pas son histoire tellement choquante – elle tourne la tĂŞte, pour largement ouvrir sa bouche Ă  son tour. Devant les caisses de l’Utopolis oĂą elle voulait passer une soirĂ©e tranquille avec un film et sa meilleure amie, agissent trois crĂ©atures aux contorsions Ă©tranges. On dirait des robots femelles, tant leurs mouvements sont hĂ©sitants et lourds mais on voit bien qu’en dessous de la coquille en plastique il y a des ĂŞtres humains.

Ce n’est pourtant pas un coup de pub pour un film qui mettrait en scène des robots fĂ©minins, comme le suppose un autre passant. Il s’agit d’une performance de la jeune artiste luxembourgeoise Isabelle Henrion. Pendant une heure, elle et deux de ses amies, qui se sont associĂ©es pour l’occasion, vont approcher les clients du plus grand complexe cinĂ©ma luxembourgeois et voir leurs rĂ©actions. Celles-ci vont de la surprise Ă  la participation, mais certain-e-s font aussi montre de leur peur, voire de leur incomprĂ©hension.

„Le mannequin“ s’intitule le projet qu’Isabelle Henrion a commencĂ© en 2005 et qu’elle poursuit depuis. Il englobe la photographie, la vidĂ©o et la performance. „Au dĂ©but ma question Ă©tait: Qu’est-ce que un idĂ©al de beautĂ©? – La rĂ©ponse que j’ai trouvĂ©e Ă©tait dans les vitrines des magasins de vĂŞtements. Ce sont ces mannequins sans visage, ni expression, ni trop minces et ni trop grosses, qui fonctionnent comme un modèle et un archĂ©type auquel nous sommes tous subjuguĂ©s“, explique-t-elle.

Elle dĂ©cide alors de se fabriquer un tel costume, pour voir comment une telle tenue lui irait. S’Ă©tant procurĂ© quelques unes de ces poupĂ©es de vitrines, elle les dĂ©coupe et y ajoute des fils qui en font des espèces de corsets, pour que cela tienne bien au corps et finalement elle met le masque de la poupĂ©e: c’est la mĂ©tamorphose. „Je mets une heure pour enfiler ce costume. Et chaque fois, c’est une vraie expĂ©rience physique. Cela peut faire très mal, surtout aux endroits oĂą l’armure en plastique est dĂ©coupĂ©e, la peau se dĂ©chire ou rougit du moins,“ raconte Isabelle Henrion. On peut voir cela aussi sur son site personnel, oĂą deux sĂ©ries de photographies, nommĂ©es „Les empreintes I et II“ montrent les marques laissĂ©es par la coquille vide en plastique.

C’est pas de la morale

Au dĂ©but elle rĂ©alise quelques sĂ©ries de photos et de vidĂ©os, mais l’idĂ©e de montrer son idĂ©e en public vient assez tĂ´t. „Ce que je voulais faire surtout, ce que j’avais en tĂŞte au dĂ©but, c’Ă©tait un dĂ©filĂ© de mode avec ce costume“, dit-elle. S’ensuit une performance au Théâtre National du Luxembourg (TNL) vers la fin octobre 2006 et celle Ă  l’Utopolis dĂ©crite en dĂ©but de cet article.

Quant au sens de ses actions, Isabelle Henrion laisse le choix au consommateur de son art. En tout cas elle ne fait pas campagne contre la boulimie et les faux idĂ©aux de beautĂ©. „Je ne sais pas si le message ou l’esthĂ©tique prĂ©vaut dans ce que je fais. Et ce n’est pas la question. D’un cĂ´tĂ© les images sont très belles de l’autre les performances que j’ai faites et que je ferai encore sont axĂ©es sur l’idĂ©e de la confrontation avec cet idĂ©al de beautĂ©. Et chaque fois que quelqu’un se met Ă  penser plus directement Ă  ce problème, je suis contente. MĂŞme si ce n’est pas le premier but des actions“, admet-elle. Les rĂ©actions du public dĂ©pendent en gĂ©nĂ©ral de leur horizon d’attente, et en faisant irruption dans le quotidien des gens, en les confrontant assez brutalement Ă  son art, Isabelle Henrion veut provoquer des rĂ©actions. „Ce n’est pas un hasard qu’aucune de mes performances n’ait Ă©tĂ© annoncĂ©e dans les mĂ©dias. C’est seulement pendant les performances que des tracts qui expliquent le contexte de mon projet sont distribuĂ©s“. De toute façon, la jeune artiste ne se voit pas comme une instance morale: „Ce n’est pas de la critique pour le compte de la critique. Je suis moi-mĂŞme victime de l’idĂ©al de beautĂ© que je montre. C’est plutĂ´t un moyen de montrer le fonctionnement de cet idĂ©al. Chaque fois que je mets le costume, je me sens comme mĂ©tamorphosĂ©e. Et cela dure mĂŞme encore des heures après en ĂŞtre sorti. Ce n’est pas seulement une expĂ©rience directe et physique, mais porter ce corset en plastique a aussi un impact sur ma vie psychologique“.

En tĂ©moigne aussi cet extrait d’un article qu’Isabelle a Ă©crit sur son projet et qui est paru dans le dernier numĂ©ro du magazine autonome Queesch: „Quand je me suis aperçue dans un miroir, c’Ă©tait vraiment très troublant de regarder dans un visage qui n’Ă©tait pas le mien. Très vite je n’avais plus l’impression d’ĂŞtre une vraie personne, mais quelque chose de plus prĂ©cieux, de plus parfait, de plus gracieux. Seule la douleur physique aux articulations m’a rappelĂ© que j’Ă©tais bien un humain en chair et en os“. On voit mieux comment elle peut se sentir victime de sa propre invention.

„En fait“, rĂ©sume-t-elle, „ce n’est pas pour responsabiliser le public que je fais cela. Si une personne tombe dans le panneau d’un idĂ©al de beautĂ© c’est bien de sa propre faute, non?“.

Pour le futur Isabelle Henrion envisage encore quelques autres performances spontanĂ©es sur le territoire de Luxembourg-Ville. „J’aimerais bien m’exposer dans de vraies vitrines de magasin. Cela aurait un effet encore plus percutant. Mais avant tout je veux faire un dĂ©filĂ© de mode“. Mais cette idĂ©e se heurte encore Ă  des problèmes de budget. Car derrière elle il n’y a pas d’organisation, institution ou asbl quelconque, mais la fac de Strasbourg oĂą elle est en master artistique. „Oui, c’est mon projet de maĂ® trise,“ raconte-t-elle“, mais je l’aurais fait aussi hors de ce contexte. C’est une chance pourtant de lier un projet qui me tient Ă  coeur Ă  ma carrière universitaire, cela n’arrive pas Ă  tout le monde“.

Gardez-donc les yeux bien ouverts lors votre prochain shopping dans les rues commerçantes de la capitale: il se pourrait qu’une poupĂ©e vous regarde ou mĂŞme vous interpelle.

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http://isabelle.henrion.free.fr

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