Art contemporain : Le constat


von | 25.01.2016

Avec « Piccolo Mondo », JosĂ©e Hansen, la journaliste et collĂšgue du LĂ«tzebuerger Land, a jetĂ© son pavĂ© dans la mare de la scĂšne de l’art contemporain luxembourgeois – avec des conclusions plutĂŽt amĂšres.

Selon certains, elle fait la pluie et le beau temps pour la scÚne artistique : Josée Hansen. (Photo : Patrick Galbats)

Selon certains, elle fait la pluie et le beau temps pour la scÚne artistique : Josée Hansen. (Photo : Patrick Galbats)

La scĂšne de l’art contemporain luxembourgeois va mal. Qu’elles doivent se foutre Ă  poil au MusĂ©e d’Orsay comme la rĂ©cidiviste Deborah de Robertis ou qu’elles prĂ©fĂšrent camper dĂ©guisĂ©es en poule devant le ministĂšre comme AĂŻda Patricia Schweitzer, les artistes grand-ducales, tout comme leurs homologues masculins, recherchent une visibilitĂ© que le systĂšme en place ne semble – mĂȘme s’il a investi des sommes colossales dans des infrastructures majestueuses – pas vouloir leur accorder. Et avec le dernier remue-mĂ©nage gouvernemental, qui a vu un parfait inconnu de la scĂšne artistique accĂ©der au poste de secrĂ©taire d’État Ă  la culture, les choses ne sont pas prĂšs de changer.

C’est que la scĂšne de l’art contemporain est, comme toutes les petites scĂšnes artistiques luxembourgeoises, un petit monde Ă  part. Pour l’expliquer d’un cĂŽtĂ© et tĂąter son pouls de l’autre, la journaliste JosĂ©e Hansen s’est appliquĂ©e Ă  Ă©crire un bouquin, justement baptisĂ© « Piccolo Mondo ». DivisĂ© en trois parties, il reprĂ©sente les partis pris de l’auteure qui arpente les vernissages, accompagne les artistes et les responsables et lĂšve ou tombe le pouce sur des Ɠuvres depuis deux dĂ©cennies.

La premiĂšre partie est entiĂšrement dĂ©diĂ©e Ă  « Paradiso Lussemburgo », le pavillon luxembourgeois de la Biennale de Venise l’annĂ©e derniĂšre, proposĂ© par l’artiste Filip Markiewicz, que JosĂ©e Hansen suit depuis ses dĂ©buts. De la remise du dossier de candidature, en passant par le montage de l’exposition Ă  la Ca’ del Duca, jusqu’aux articles parus dans la presse Ă©trangĂšre, le compte rendu du cheminement est assez exhaustif et donne des aperçus inĂ©dits sur comment le cirque vĂ©nitien fonctionne, ainsi que sur l’importance pour la carriĂšre d’un artiste d’une telle reprĂ©sentation. On voit bien que tout n’est pas or qui brille et que, dĂ©jĂ , le procĂ©dĂ© de sĂ©lection des candidatures pose problĂšme pour le « Piccolo Mondo » qu’est le Luxembourg – mĂȘme s’il a Ă©tĂ© amĂ©liorĂ© pour aboutir au choix de Filip Markiewicz. Le regard que Hansen pose n’est plus celui de la journaliste Ă  la plume acerbe, que certains craignent comme la peste et le cholĂ©ra rĂ©unis, mais celui d’une accompagnatrice, qui – paradoxe – malgrĂ© le parti pris d’écrire Ă  la premiĂšre personne, semble plus adoucie que dans ses critiques. Un peu comme un drone qui survole les artistes et les Ă©quipes qui les entourent. Puis vient une deuxiĂšme partie avec six entretiens avec des artistes : Bert Theis, Simone Decker, Su-Mei Tse, Antoine Prum, Gast Bouschet et Nadine Hilbert, Martine Feipel et Jean Bechameil. Et la troisiĂšme partie, appelĂ©e « Essais », se consacre aux spĂ©cificitĂ©s de la scĂšne luxembourgeoise avec ses dĂ©fauts et ses excĂšs, le tout ponctuĂ© de rencontres autour d’un cafĂ©.

« Quand Enrico Ă©ternue, ‹toute la scĂšne a le rhume »

Car en effet, dans « Piccolo Mondo », pas mal de coups sont bus en terrasse de cafĂ©s. C’est pourquoi le woxx s’est permis de retourner la situation et de rencontrer l’auteure dans un tel Ă©tablissement – en l’occurrence l’Alfa, en face de la gare de Luxembourg, par un trĂšs froid aprĂšs-midi d’hiver.

Assise derriĂšre un chocolat chaud et une eau minĂ©rale, JosĂ©e Hansen se laisse prendre au jeu incongru, vu que normalement c’est elle qui fait les demandes. À la question de savoir pourquoi elle a optĂ© pour un rĂ©cit Ă  la premiĂšre personne, normalement un « no-go » pour tous les textes journalistiques, qui souvent donne lieu Ă  des contorsions syntagmatiques risquĂ©es, des paraphrases ou des vieilleries comme « votre humble serviteur », elle rĂ©pond que c’est un choix assumé : « Je voulais que ce soit subjectif. J’ai envisagĂ© l’écriture de ‘Piccolo Mondo’ plus comme un journal de bord que comme un manuel sur l’art contemporain au Luxembourg. » Pourtant, cette intention se heurte Ă  une autre ambition Ă©galement assumĂ©e et mĂȘme bien rĂ©ussie : celle d’écrire un bouquin sur l’art contemporain Ă  la portĂ©e de tous. En effet, dans « Piccolo Mondo », pas de termes grandiloquents et Ă©nigmatiques, pas de rĂ©fĂ©rences Ă  l’image cristal deleuzienne et pas d’excursions dans les jardins secrets de Michel Foucault. C’est un peu comme si la journaliste ne pouvait pas totalement se dĂ©tacher du rĂŽle de la messagĂšre, de l’explicatrice, de la traductrice en mots simples de rĂ©alitĂ©s complexes, qui constitue le cƓur de son mĂ©tier. MĂȘme si, et le fait est connu, la journaliste n’a pas eu trop de rĂ©ticences dans le passĂ© de prendre aussi d’autres rĂŽles que ce soit dans des jurys ou des conseils d’administrations d’établissements publics comme la Rockhal. Elle explique l’absence dans le bouquin d’une liste exhaustive de tous ses autres engagements par le fait qu’elle ne voulait pas se vanter


Sinon, elle concĂšde que le choix des artistes prĂ©sents dans « Piccolo Mondo » s’est effectuĂ© « dans les limites du faisable » et ne constitue pas un panthĂ©on de la critique artistique luxembourgeoise – d’ailleurs seul un artiste, boudeur Ă  cause d’une mauvaise critique, a refusĂ© l’entretien. « Ce n’est pas comme si chaque personne citĂ©e dans le livre Ă©tait plus importante que celles qui manquent », explique-t-elle. « Je voulais en tout cas suivre l’artiste sĂ©lectionnĂ© pour la Biennale de Venise, pour pouvoir illustrer les rouages d’un tel Ă©vĂ©nement Ă  partir des premiĂšres loges. J’aurais suivi n’importe qui, sur la base du choix du jury. Que ce soit Filip Markiewicz, que je connais depuis longtemps, est un heureux hasard, rien de plus. »

Quant Ă  l’état de la scĂšne artistique et avant tout de l’art contemporain, son constat est univoque : « C’est la flemme gĂ©nĂ©rale. » La scĂšne manque d’énergie et de volontĂ© de s’affirmer, hĂ©site entre l’appartenance Ă  un certain underground et la tentation des subventions Ă©tatiques qui permettraient de sortir un peu la tĂȘte de la boue prĂ©caire. Pour Hansen pourtant, rien ne sert de regretter l’ùre des poules aux Ɠufs d’or du rĂšgne de la ministre de la Culture Erna Hennicot-Schoepges, sous laquelle les principales institutions culturelles du pays – Rockhal, Mudam, etc. – furent mises en chantier. « Quand je pense que, Ă  l’époque oĂč son parti s’est dĂ©barrassĂ© d’elle, il y a eu une lettre ouverte de soutien signĂ©e par de nombreuses personnes du monde artistique, j’en ai toujours des frissons. Pour moi, l’underground, la crĂ©ation libre reste essentielle », constate Hansen.

Et de pointer aussi le fait que la scĂšne reste trĂšs dĂ©pendante des pionniers qui pendant des dĂ©cennies l’ont bĂątie : « Quand Enrico (Lunghi, le directeur du Mudam, ndlr) a un rhume, toute la scĂšne Ă©ternue », estime-t-elle en se demandant comment les successeurs – car il est vrai que la scĂšne traverse un moment crucial de changement de gĂ©nĂ©ration – vont s’y prendre. « Mais on ne sait presque rien d’eux. La premiĂšre gĂ©nĂ©ration s’exprime du moins rĂ©guliĂšrement dans les feuilletons, donne Ă  voir ce qui l’émeut et ce qu’elle fait. Alors que la gĂ©nĂ©ration qui va lui succĂ©der affiche pour le moment plutĂŽt un morne visage de bureaucrate. Lisez la description du profil pour le nouveau directeur des Rotondes : on dirait celui d’un auditeur chez PWC ! Et ça ne concerne pas que les directeurs, mais aussi les cadres moyens. »

S’il est vrai que, surtout sous le rĂšgne libĂ©ral sur la culture, l’approche gouvernementale s’est solidement libĂ©ralisĂ©e – au sens Ă©conomique du terme -, cette critique manque un peu dans « Piccolo Mondo » : « C’est vrai que, lors de la rĂ©daction du livre, la problĂ©matique telle qu’elle se prĂ©sente maintenant n’était pas encore prĂ©sente », explique JosĂ©e Hansen. Autant de raisons pour recommencer le boulot dans une dizaine d’annĂ©es pour redresser le constat.

« Piccolo Mondo » est paru aux éditions du Lëtzebuerger Land.

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