Avec « Piccolo Mondo », JosĂ©e Hansen, la journaliste et collĂšgue du LĂ«tzebuerger Land, a jetĂ© son pavĂ© dans la mare de la scĂšne de lâart contemporain luxembourgeois – avec des conclusions plutĂŽt amĂšres.

Selon certains, elle fait la pluie et le beau temps pour la scÚne artistique : Josée Hansen. (Photo : Patrick Galbats)
La scĂšne de lâart contemporain luxembourgeois va mal. Quâelles doivent se foutre Ă poil au MusĂ©e dâOrsay comme la rĂ©cidiviste Deborah de Robertis ou quâelles prĂ©fĂšrent camper dĂ©guisĂ©es en poule devant le ministĂšre comme AĂŻda Patricia Schweitzer, les artistes grand-ducales, tout comme leurs homologues masculins, recherchent une visibilitĂ© que le systĂšme en place ne semble – mĂȘme sâil a investi des sommes colossales dans des infrastructures majestueuses – pas vouloir leur accorder. Et avec le dernier remue-mĂ©nage gouvernemental, qui a vu un parfait inconnu de la scĂšne artistique accĂ©der au poste de secrĂ©taire dâĂtat Ă la culture, les choses ne sont pas prĂšs de changer.
Câest que la scĂšne de lâart contemporain est, comme toutes les petites scĂšnes artistiques luxembourgeoises, un petit monde Ă part. Pour lâexpliquer dâun cĂŽtĂ© et tĂąter son pouls de lâautre, la journaliste JosĂ©e Hansen sâest appliquĂ©e Ă Ă©crire un bouquin, justement baptisĂ© « Piccolo Mondo ». DivisĂ© en trois parties, il reprĂ©sente les partis pris de lâauteure qui arpente les vernissages, accompagne les artistes et les responsables et lĂšve ou tombe le pouce sur des Ćuvres depuis deux dĂ©cennies.
La premiĂšre partie est entiĂšrement dĂ©diĂ©e à « Paradiso Lussemburgo », le pavillon luxembourgeois de la Biennale de Venise lâannĂ©e derniĂšre, proposĂ© par lâartiste Filip Markiewicz, que JosĂ©e Hansen suit depuis ses dĂ©buts. De la remise du dossier de candidature, en passant par le montage de lâexposition Ă la Caâ del Duca, jusquâaux articles parus dans la presse Ă©trangĂšre, le compte rendu du cheminement est assez exhaustif et donne des aperçus inĂ©dits sur comment le cirque vĂ©nitien fonctionne, ainsi que sur lâimportance pour la carriĂšre dâun artiste dâune telle reprĂ©sentation. On voit bien que tout nâest pas or qui brille et que, dĂ©jĂ , le procĂ©dĂ© de sĂ©lection des candidatures pose problĂšme pour le « Piccolo Mondo » quâest le Luxembourg – mĂȘme sâil a Ă©tĂ© amĂ©liorĂ© pour aboutir au choix de Filip Markiewicz. Le regard que Hansen pose nâest plus celui de la journaliste Ă la plume acerbe, que certains craignent comme la peste et le cholĂ©ra rĂ©unis, mais celui dâune accompagnatrice, qui – paradoxe – malgrĂ© le parti pris dâĂ©crire Ă la premiĂšre personne, semble plus adoucie que dans ses critiques. Un peu comme un drone qui survole les artistes et les Ă©quipes qui les entourent. Puis vient une deuxiĂšme partie avec six entretiens avec des artistes : Bert Theis, Simone Decker, Su-Mei Tse, Antoine Prum, Gast Bouschet et Nadine Hilbert, Martine Feipel et Jean Bechameil. Et la troisiĂšme partie, appelĂ©e « Essais », se consacre aux spĂ©cificitĂ©s de la scĂšne luxembourgeoise avec ses dĂ©fauts et ses excĂšs, le tout ponctuĂ© de rencontres autour dâun cafĂ©.
« Quand Enrico Ă©ternue, âštoute la scĂšne a le rhume »
Car en effet, dans « Piccolo Mondo », pas mal de coups sont bus en terrasse de cafĂ©s. Câest pourquoi le woxx sâest permis de retourner la situation et de rencontrer lâauteure dans un tel Ă©tablissement – en lâoccurrence lâAlfa, en face de la gare de Luxembourg, par un trĂšs froid aprĂšs-midi dâhiver.
Assise derriĂšre un chocolat chaud et une eau minĂ©rale, JosĂ©e Hansen se laisse prendre au jeu incongru, vu que normalement câest elle qui fait les demandes. Ă la question de savoir pourquoi elle a optĂ© pour un rĂ©cit Ă la premiĂšre personne, normalement un « no-go » pour tous les textes journalistiques, qui souvent donne lieu Ă des contorsions syntagmatiques risquĂ©es, des paraphrases ou des vieilleries comme « votre humble serviteur », elle rĂ©pond que câest un choix assumé : « Je voulais que ce soit subjectif. Jâai envisagĂ© lâĂ©criture de âPiccolo Mondoâ plus comme un journal de bord que comme un manuel sur lâart contemporain au Luxembourg. » Pourtant, cette intention se heurte Ă une autre ambition Ă©galement assumĂ©e et mĂȘme bien rĂ©ussie : celle dâĂ©crire un bouquin sur lâart contemporain Ă la portĂ©e de tous. En effet, dans « Piccolo Mondo », pas de termes grandiloquents et Ă©nigmatiques, pas de rĂ©fĂ©rences Ă lâimage cristal deleuzienne et pas dâexcursions dans les jardins secrets de Michel Foucault. Câest un peu comme si la journaliste ne pouvait pas totalement se dĂ©tacher du rĂŽle de la messagĂšre, de lâexplicatrice, de la traductrice en mots simples de rĂ©alitĂ©s complexes, qui constitue le cĆur de son mĂ©tier. MĂȘme si, et le fait est connu, la journaliste nâa pas eu trop de rĂ©ticences dans le passĂ© de prendre aussi dâautres rĂŽles que ce soit dans des jurys ou des conseils dâadministrations dâĂ©tablissements publics comme la Rockhal. Elle explique lâabsence dans le bouquin dâune liste exhaustive de tous ses autres engagements par le fait quâelle ne voulait pas se vanterâŠ
Sinon, elle concĂšde que le choix des artistes prĂ©sents dans « Piccolo Mondo » sâest effectuĂ© « dans les limites du faisable » et ne constitue pas un panthĂ©on de la critique artistique luxembourgeoise – dâailleurs seul un artiste, boudeur Ă cause dâune mauvaise critique, a refusĂ© lâentretien. « Ce nâest pas comme si chaque personne citĂ©e dans le livre Ă©tait plus importante que celles qui manquent », explique-t-elle. « Je voulais en tout cas suivre lâartiste sĂ©lectionnĂ© pour la Biennale de Venise, pour pouvoir illustrer les rouages dâun tel Ă©vĂ©nement Ă partir des premiĂšres loges. Jâaurais suivi nâimporte qui, sur la base du choix du jury. Que ce soit Filip Markiewicz, que je connais depuis longtemps, est un heureux hasard, rien de plus. »
Quant Ă lâĂ©tat de la scĂšne artistique et avant tout de lâart contemporain, son constat est univoque : « Câest la flemme gĂ©nĂ©rale. » La scĂšne manque dâĂ©nergie et de volontĂ© de sâaffirmer, hĂ©site entre lâappartenance Ă un certain underground et la tentation des subventions Ă©tatiques qui permettraient de sortir un peu la tĂȘte de la boue prĂ©caire. Pour Hansen pourtant, rien ne sert de regretter lâĂšre des poules aux Ćufs dâor du rĂšgne de la ministre de la Culture Erna Hennicot-Schoepges, sous laquelle les principales institutions culturelles du pays – Rockhal, Mudam, etc. – furent mises en chantier. « Quand je pense que, Ă lâĂ©poque oĂč son parti sâest dĂ©barrassĂ© dâelle, il y a eu une lettre ouverte de soutien signĂ©e par de nombreuses personnes du monde artistique, jâen ai toujours des frissons. Pour moi, lâunderground, la crĂ©ation libre reste essentielle », constate Hansen.
Et de pointer aussi le fait que la scĂšne reste trĂšs dĂ©pendante des pionniers qui pendant des dĂ©cennies lâont bĂątie : « Quand Enrico (Lunghi, le directeur du Mudam, ndlr) a un rhume, toute la scĂšne Ă©ternue », estime-t-elle en se demandant comment les successeurs – car il est vrai que la scĂšne traverse un moment crucial de changement de gĂ©nĂ©ration – vont sây prendre. « Mais on ne sait presque rien dâeux. La premiĂšre gĂ©nĂ©ration sâexprime du moins rĂ©guliĂšrement dans les feuilletons, donne Ă voir ce qui lâĂ©meut et ce quâelle fait. Alors que la gĂ©nĂ©ration qui va lui succĂ©der affiche pour le moment plutĂŽt un morne visage de bureaucrate. Lisez la description du profil pour le nouveau directeur des Rotondes : on dirait celui dâun auditeur chez PWC ! Et ça ne concerne pas que les directeurs, mais aussi les cadres moyens. »
Sâil est vrai que, surtout sous le rĂšgne libĂ©ral sur la culture, lâapproche gouvernementale sâest solidement libĂ©ralisĂ©e – au sens Ă©conomique du terme -, cette critique manque un peu dans « Piccolo Mondo » : « Câest vrai que, lors de la rĂ©daction du livre, la problĂ©matique telle quâelle se prĂ©sente maintenant nâĂ©tait pas encore prĂ©sente », explique JosĂ©e Hansen. Autant de raisons pour recommencer le boulot dans une dizaine dâannĂ©es pour redresser le constat.

