Art vidéo : Trompeuses alternances

La BlackBox du Casino propose jusqu’à la fin du mois le cycle « Carnations » du Québécois Philippe Hamelin. Entre animations 3D volontairement simplistes et images réelles, les vidéos génèrent des interrogations sans pour autant durablement impressionner.

Image extraite de l’animation « Les amis (à l’infini) », 2014/2017. (Photo : avec l’aimable concours de l’artiste)

Sur le premier écran, d’abord totalement noir, apparaît en silence un cadre aux fins bords rouges. Il s’emplit de blanc à partir du coin inférieur droit, puis soudain l’image d’une cage à oiseaux, probablement dans un zoo, vient imprimer la rétine sans transition tandis que les piaillements titillent l’oreille. Retour ensuite au cadre silencieux : on s’aperçoit que ce qu’on a pris pour un remplissage est en fait le mouvement dans l’espace d’un pavé, dont on découvre maintenant les arêtes. Nous voilà prévenu-e-s : chez Philippe Hamelin, les apparences peuvent être trompeuses, et il faudra s’attarder aux détails.

Les trois premières vidéos du cycle, des « sci-fi haïkus » selon l’artiste, fonctionnent donc sur une alternance de formes géométriques modélisées en 3D et d’images réelles… et une alternance d’écrans. Certains effets utilisés rappellent que Hamelin a étudié (entre autres) le cinéma. Dans le deuxième film par exemple, intitulé « Point de fuite », deux solides en 3D se combinent, dans un montage alterné qui s’accélère, à mesure qu’on approche d’un point lumineux au bout d’une ligne de chemin de fer. Le suspense est donc techniquement bien là, grâce à une grammaire cinématographique universellement connue. La signification demeure floue, cependant. Reste une impression, un sentiment d’incomplétude qui colle finalement bien à la notion de haïku, mais qui pourra frustrer.

D’autant que la vidéo suivante, « Scène 2 (découpage) », présente un modèle 3D multicolore de ce qu’on pourrait vaguement identifier comme une concrétion marbreuse rouge polie, que la caméra caresse en une alternance (encore !) de mouvements et de pauses, sur la musique de Georges Delerue pour « Le mépris » de Jean-Luc Godard. Cinématographique en diable, certes, mais particulièrement abscons sans autre explication. On peut cependant se laisser porter, bien installé dans le cocon de la BlackBox, car le vidéaste sait ne pas se faire trop long.

Pour terminer, Hamelin propose « Les amis (à l’infini) », une animation où six personnages semblent danser joyeusement sur de la techno. Là encore, les apparences sont trompeuses : en y regardant de plus près, on découvre que les personnages ne sont caractérisés que par leurs caractères sexuels secondaires (barbe, poitrine) et qu’ils arborent une absence d’expression qui laisse planer un doute sur leur amusement réel. Car en plus, la modélisation est techniquement peu avancée, avec des cheveux qui transpercent un corps lorsqu’ils se balancent ou des mouvements saccadés. On suppose que Hamelin a été plus loin que les exercices de débutant avec le logiciel POV-Ray. Ce choix implique donc une certaine ironie, à l’heure des films léchés à l’animation ultraréaliste.

Après le visionnage du cycle complet, force est de constater que l’impression reste mitigée. Si le vocabulaire cinématographique est maîtrisé, si les options artistiques sont en général compréhensibles, on regrette néanmoins l’absence de fil conducteur véritablement perceptible – malgré le soin apporté aux transitions tant visuelles que sonores entre les vidéos. Mais « interroger la relation ambiguë entre le réel, le vivant et le numériquement construit », voilà le programme qui était annoncé. Peut-être bien alors que le pari est réussi, en toute ambiguïté.

Au Casino Luxembourg, jusqu’au 25 février.

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