Arts pluriels : Illusions dominicales

von | 19.06.2025

L’exposition « Dimanche sans fin Â» cĂ©lèbre les 15 ans du Centre Pompidou-Metz. Elle prĂ©sente une exceptionnelle symbiose entre l’artiste Maurizio Cattelan et une vaste collection de la maison mère de Paris.

« L.O.V.E. Â», sculpture iconique de Maurizio Cattelan, accueille le public dans le forum du musĂ©e. (Photo : Nuno Luca da Costa)

C’était il y a quinze ans, en mai 2010, le public se pressait pour admirer un pur joyau architectural de Shigeru Ban et Jean de Gastines. Son exposition inaugurale « Chefs d’œuvres Â» exposait pas moins de 780 Ĺ“uvres Ă©manant des plus grands noms du monde de l’art comme les inĂ©vitables Picasso et Matisse, auxquels s’ajoutaient d’autres mastodontes. La volontĂ© de dĂ©centraliser l’offre culturelle Ă©tait en cours pour devenir aujourd’hui un fait accompli pour toute une rĂ©gion qui va bien au-delĂ  de la Lorraine.

Plus de cinq millions de visiteurs plus tard, la bâtisse arborant un chapiteau aux allures d’un chapeau chinois accueille pas moins de 400 créations du Centre Pompidou de Paris Beaubourg, en travaux de rénovation jusqu’en 2030. Un quinzième anniversaire se fêtant comme il se doit, les œuvres exposées ont l’originalité d’être parrainées par l’improbable Maurizio Cattelan, artiste italien réputé provocateur et en même temps engagé. Une quarantaine de créations de Cattelan entrent ainsi en dialogue avec les 400 préciosités importées de Paris.

Abécédaire de l’imaginaire

L’expo commence aux portes du musĂ©e dans le monumental forum, qui, au fil des annĂ©es, s’est transformĂ© en un espace d’exposition Ă  part entière. Ce dernier accueille le public avec tous les honneurs, puisqu’un Ă©norme doigt majeur se dĂ©ploie devant eux, posĂ© majestueusement sur un piĂ©destal. Le public le prend, bien sĂ»r, avec humour, d’autant plus qu’en se rapprochant de la sculpture, il se rend compte, qu’à l’origine, il s’agit d’une main dont quatre doigts ont Ă©tĂ© amputĂ©s, ne restant que celui du milieu, crĂ©ant ainsi ce trompe-l’œil. S’agit-il finalement d’un doigt d’honneur ? Non pas envers ce qui l’entoure, mais au fascisme italien, puisque la main avec les doigts au complet, pourrait parfaitement reprĂ©senter un salut fasciste ? La marque de fabrique de Maurizio Cattelan est d’emblĂ©e affichĂ©e.

En pensant Ă  l’intitulĂ© de l’expo « Dimanche sans fin Â», on pourrait l’associer au titre du film qui a bercĂ© la petite enfance de certain·es, « L’Histoire sans fin Â», qui nous embarquait dans une expĂ©rience affabulatrice. Au Centre Pompidou lorrain, la visite se veut plutĂ´t proche d’une expĂ©rience dominicale apaisĂ©e, Ă  l’image de certains tableaux d’Auguste Renoir comme « Le Bal du Moulin de la Galette Â» ou encore « Le DĂ©jeuner des canotiers Â», sans pour autant faire totale abstraction des maux de notre monde. Cette quĂŞte d’insouciance est pleinement assumĂ©e lorsque l’artiste se lamente : « Si seulement le dimanche ne ressemblait pas autant Ă  la veille du lundi ! Â» On cherche ainsi Ă  dĂ©vier de la frĂ©nĂ©sie quotidienne des sociĂ©tĂ©s de consommation ou alors Ă  les pointer du doigt. Et plus qu’un dimanche sans fin, au vu du nombre exponentiel de crĂ©ations Ă  voir, on aspire plutĂ´t Ă  un long dimanche tranquille. Pour ce faire, Maurizio Cattelan et Chiari Parisi, directrice de l’institution et Ă©galement commissaire de l’exposition, ont orchestrĂ© un narratif Ă  travers un abĂ©cĂ©daire oĂą chaque lettre dĂ©veloppe une pensĂ©e, une interrogation, une expĂ©rience vĂ©cue ou, entre autres, une dĂ©nonciation.

Dans la Grande Nef, l’effet trompe-l’œil de Cattelan opère de nouveau. Devant un Ă©norme squelette animal intitulĂ© « Felix Â», le public se croira par moments dans le fameux MusĂ©e d’histoire naturelle de Londres. Pourtant, il n’en est rien et ce qui semble ĂŞtre un dinosaure, n’est autre qu’un chat, visiblement effrayĂ©. Les visiteur·euses associeront ainsi facilement le nom « Felix Â» au dessin animĂ© « Felix the Cat Â». L’oscillation entre le ludique et le sĂ©rieux sont une constante tout au long de l’expo.

Une affaire de banane

NĂ© en 1960, Maurizio Cattelan est un enfant de Padoue, dans le nord de l’Italie. Sans ĂŞtre passĂ© par aucune Ă©cole d’art, ses Ĺ“uvres sont une rĂ©fĂ©rence dans le monde artistique contemporain. Et pourtant pour beaucoup, son nom n’est qu’injustement associĂ© Ă  une banane. Après l’emblĂ©matique banane d’Andy Warhol, qui orna le premier disque des Velvet Underground, ou encore la glorification Ă  laquelle l’inclassable Phillipe Katerine a soumis ce fruit tropical il y a quelques annĂ©es, Maurizio Catellan a lui aussi rĂ©ussi un coup de maĂ®tre avec une banane bien Ă  lui, notamment avec « Comedian Â» en 2019. Banalement composĂ© d’une banane scotchĂ©e sur un mur blanc, cette proposition artistique a, Ă  son tour, « scotchĂ© Â» le monde entier après avoir Ă©tĂ© vendue Ă  6,2 millions de dollars en 2024. On valorise dĂ©sormais l’idĂ©e de l’artiste et son geste aux dĂ©pens de la matĂ©rialitĂ© de la crĂ©ation. Les similitudes avec l’art conceptuel de Marcel Duchamp sont pertinentes. D’ailleurs, Ă  la Galerie 1, un plateau d’échecs de l’artiste italien cohabite avec celui ayant appartenu Ă  Duchamp. Si celui du dĂ©funt artiste français se prĂ©sente sous une apparence classique et sobre, celui de Cattelan nous arrache quelques sourires, puisque les pièces qui le composent sont des personnages qui pour le bien ou le mal ont façonnĂ© notre monde. IntitulĂ© « Good versus Evil », Hitler, Staline ou encore Cruella affrontent Gandhi, le DalaĂŻ-Lama et aussi La Cicciolina, dans une partie d’échecs, en Ă©tant elleux-mĂŞmes les pièces de l’échiquier.

Au mĂŞme Ă©tage, le très commentĂ© « Mur de l’atelier d’AndrĂ© Breton Â» rassemble 255 objets recueillis par l’artiste tout au long de sa vie. Il reflète l’essence-mĂŞme de l’expo, celle oĂą la diversitĂ© artistique se cĂ´toie sereinement, tout en offrant une panoplie d’angles de cogitations. Il s’agit probablement du seul reproche que l’on s’autorise Ă  faire, c’est-Ă -dire la ligne sans doute excessivement multidirectionnelle que l’exposition peut par moments prendre. En mĂŞme temps, nous nous rendons compte du privilège qui nous est accordĂ© d’avoir dans un mĂŞme espace une myriade d’œuvres d’art formant des expositions dans la mĂŞme exposition, qui de plus est catapultĂ©e par un nom incontournable de l’art contemporain.

« Felix Â», un gigantesque squelette de chat Ă  l’échelle d’un dinosaure, agit comme un trompe-l’œil. (Photo : Nuno Luca da Costa)

Au final et après un arrĂŞt devant chaque Ĺ“uvre exposĂ©e, « Dimanche sans fin Â» s’avère une expĂ©rience musĂ©ale Ă  part. Tout en contemplant des joyaux intemporels de l’art directement venus de la capitale française, le public se divertira la plupart du temps avec les crĂ©ations de Cattellan. Pourtant, un des aimants de ses crĂ©ations est celui de l’interpellation, dĂ©clenchant une sorte de rappel Ă  la rĂ©alitĂ© qui nous encercle, en tant que sujets actifs au sein d’une sociĂ©tĂ© emplie de dĂ©calages que nous dĂ©peint Maurizio Cattellan.

Elia Biezunski, une des membres de l’équipe de programmation de cette exposition, confie au woxx que le maĂ®tre-mot de l’expo est celui de « l’illusion Â» qui agit Ă  travers « ce jeu très cattelanesque entre fiction et rĂ©alitĂ©, art et rĂ©alitĂ©, qui nous amène ainsi Ă  regarder le rĂ©el diffĂ©remment Â». Elia Biezunski nous cite l’exemple des sans-abri Ă  l’apparence hyperrĂ©aliste prĂ©sent·es dans l’exposition et qui sont censé·es nous interpeller face Ă  l’indiffĂ©rence dont iels font l’objet.

Dans d’autres contrĂ©es galactiques, l’être humain doit causer une certaine perplexitĂ© et mĂŞme l’hilaritĂ© de celleux qui nous observent. Ici, les gens paient pour voir, entre autres, des simulacres de sans-abri et, pourtant, dans le quotidien, lorsqu’on passe devant elleux, on les perçoit comme du simple mobilier urbain, ne daignant mĂŞme pas leur glisser une simple pièce, sĂ»rement enfuie dans une leurs poches. Le monde est ainsi fait d’absurditĂ©s, les unes plus absurdes que les autres, comme une des nombreuses citations de l’expo : « Si les genoux se pliaient dans l’autre sens, Ă  quoi ressembleraient les chaises ? Â»

« Dimanche sans fin Â«  au Centre Pompidou-Metz, jusqu’au 2 fĂ©vrier 2027.

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