Arts pluriels
 : On va jouer à un jeu


Du côté du Centre Pompidou-Metz, le duo d’artistes Elmgreen & Dragset nous souhaite depuis juin « Bonne chance » pour la visite de son expo. Dans un labyrinthe qui se veut ludique défilent des scènes du quotidien, teintées d’un hyperréalisme déconcertant.

Un bon exemple pour l’art complexe du duo Elmgreen & Dragset : « What’s Left? » (2021) questionne l’existence humaine et le devenir des partis gauches avec un clin d’œil. (©Adagp, Paris, 2023/© Photo Andrea Rossetti et Héctor Chico)

Le danois Michael Elmgreen (Copenhague, 1961) et le norvégien Ingar Dragset (Trondheim, 1969) travaillent ensemble depuis 1995. Leur renommée internationale est due, entre autres, à des créations insolites comme la réplique d’une boutique Prada en plein désert texan ou la gigantesque piscine posée verticalement devant le Rockefeller Center à New York. En 2012, ils avaient également défrayé la chronique en proposant une version masculine de la Petite Sirène du port de Copenhague, à Elseneur, à 40 kilomètres de la capitale danoise.

Le gigantisme est une marque de fabrique des deux artistes, et pour l’expo « Bonne chance », ils n’y vont pas par quatre chemins. Dès l’entrée dans l’immense espace du forum du Centre Pompidou lorrain, un immeuble de trois étages s’impose au regard des visiteurs-euses. Il s’agit d’une réplique d’une HLM d’Allemagne de l’Est du type communément appelé « Plattenbau ». Ici, il est opportun de dire que le duo a posé ses valises à Berlin en 1997, à l’instar d’innombrables artistes, afin de profiter des loyers bas et des grands espaces, notamment dans les immeubles abandonnés. Une Mercedes d’un autre siècle vient également s’incruster aux côtés de cet immeuble venu d’ailleurs. Elle porte une plaque d’immatriculation de la fédération de Russie. À l’intérieur se trouvent deux mannequins siliconés. Entrelacés, ils représentent deux jeunes hommes de la communauté LGBT. Sur le tableau du véhicule, on voit deux accréditations indiquant « Art Basel ». Il n’est pas difficile d’imaginer qu’ils ont probablement fui les persécutions homophobes du régime de Moscou. L’invitation à suivre et à décortiquer toutes sortes de pistes est ainsi faite, et le jeu peut continuer dans la salle de la grande nef.

La folie de la vie quotidienne

Les deux artistes sont péremptoires : « Notre point de départ, c’est la folie de la vie quotidienne. » Dans le labyrinthe d’Elmgreen & Dragset, tout y passe. On verra une cuisine avec un vieux poste de radio Schaub Lorenz diffusant une conversation entre deux personnes. L’un des intervenants se plaint de la platitude de son existence : « La chose la plus excitante qui m’arrive est ma tension artérielle élevée. » On verra un jeune vêtu d’un costume de lapin de dessin animé dormant sur une table dans une salle de réunion. On verra un tunnel pour piétons affichant des publicités illusoires, promettant richesse et bonheur. On verra un petit terrier sur un carrousel d’aire de jeux tournant sans s’arrêter, et, en même temps, un enfant essayant de dessiner le chiot, auquel il donne le nom de « Dieu ». On verra une morgue, une salle d’attente, des toilettes publiques, une salle de surveillance emplie d’écrans, un nourrisson abandonné au pied d’un distributeur d’argent ou encore un « open space » vide de 64 bureaux. Une allusion au télétravail, qui s’est répandu lors de la pandémie, mais aussi à la question du « stockage des ressources humaines », que les deux artistes estiment être un sujet tabou de nos jours. Cela dit, à la fin, on s’engouffre dans une spirale où la frontière entre le réel et le surréel finit par devenir à certains moments ténue, un peu à l’image du film « The Game », de David Fincher.

L’une des créations les plus emblématiques de l’expo met en scène un jeune funambule sans protection qui parvient à s’accrocher au câble avec un bras, tenant dans l’autre son balancier. Détail non négligeable, il porte un t-shirt avec la question « What’s left ? ». Une question à double sens qui, d’un côté, nous confronte à l’essence de l’existence humaine et, de l’autre, pose la question du devenir des partis de gauche. Toute l’expo décline ainsi ironiquement la condition humaine.

La visite se termine sur le toit de la galerie 2. On y aperçoit un jeune garçon assis, regardant dans le vide et attendant, qui sait, que le destin lui fasse signe. À cette hauteur, on peut également observer le toit de la HLM. On se rend compte que ses résident-es y accèdent clandestinement pour organiser des moments de détente et des barbecues, et on pense inévitablement à certaines scènes du film « La haine », de Mathieu Kassovitz. Finalement, chaque objet, chaque création et chaque espace a sa propre narration dans toute l’expo. À tout un chacun de vider le grenier de son imagination.

Il est perceptible que la provocation n’est pas le but, mais plutôt un effet collatéral qui nous mène à la réflexion. Le duo d’artistes scandinaves propose ainsi une interrogation sur la place prise par l’homme dans une société qu’il a lui-même créée et organisée. Nous comprenons ainsi l’approche absurde et ironique employée par les deux farceurs engagés. Jean-Jacques Rousseau constatait déjà à son époque que « la nature a créé les différences, l’homme en a fait des inégalités ». Même si l’approche d’Elmgreen & Dragset se veut ludique, le public est non seulement invité à remettre en question le présent, mais aussi, sans doute, à s’inquiéter pour son avenir. Pour apporter la bonne fortune à celles et ceux participant à cette expérience, il nous reste à leur souhaiter, comme jadis cela se faisait dans le théâtre, qu’ils et elles se cassent une jambe… pour ne pas employer une expression plus scatologique.

Au Centre Pompidou-Metz, jusqu’au 1er avril 2024.

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