Arts visuels : Extorsion d’argent

« Silver Memories » vient tout juste de compléter l’affiche du Casino. Une expo sur les liaisons dangereuses entre l’industrie de la photographie et l’exploitation de l’argent sous sa forme métallique.

Photo : Nuno Lucas da Costa

L’expo, dont le curateur est Paul Di Felice – cofondateur de l’association Café-Crème, dédiée à l’art contemporain –, s’insère dans le cadre de la huitième édition du Mois européen de la photographie. Cette année, l’événement est placé sous le thème « Rethinking Nature/Rethinking Landscape ». Pour ce faire, l’artiste française d’origine coréenne Daphné Le Sergent (née en 1975) utilise deux salles du Casino et fait dialoguer photographie, dessin, vidéo et installation autour de la relation entre la photo argentique et la surexploitation des ressources naturelles.

Le choix d’exposer en noir et blanc est judicieux : il permet au visiteur et à la visiteuse de développer leur propre narration. L’obscurité de la première salle installe des ambiances quasi lunaires. Dans la mythologie, l’or était associé au Soleil et l’argent à la Lune. Cela nous renvoie dans le même temps à l’érosion du temps et surtout à la dévastation des écosystèmes sous l’emprise de l’action humaine. Un message tragique devant l’irréparable et l’irrémédiable se dégage par moments. Certaines images nous rappellent aussi des poumons dévastés par des années de tabagisme ou de dur labeur dans les profondeurs des mines. Néanmoins, il s’agit tout simplement de portraits paysagers de rochers montagneux ou encore de fleuves se faufilant entre ces derniers. L’artiste veut ici aborder le sujet de la surexploitation des sols, dont on extrait toutes sortes de minerais, et notamment l’argent, qui a permis le développement de l’industrie photographique.

Une deuxième salle nous sort de la noirceur de la première : elle apporte sous forme de vidéoprojection aux contours poétiques plusieurs éclaircissements sur les origines de la photographie, et en même temps sur l’histoire de la ruée des orpailleurs vers les métaux précieux au cours des derniers siècles. Devant un écran aux larges dimensions, deux confortables chaises invitent le visiteur et la visiteuse à suivre l’historique de toutes sortes d’abus écologiques et économiques suite à la découverte des Amériques. Daphné Le Sergent parvient ainsi à nous proposer une histoire alternative de la photographie en dénonçant les conditions d’extraction de l’argent et en se basant sur des faits réels, comme les fluctuations de la valeur boursière de ce minerai. D’ailleurs, le dernier des six chapitres conclut que la transition de l’argentique vers le numérique est due, d’un côté, à la hausse des cours boursiers des années 1970, entraînant une flambée du prix de l’argent. De l’autre, la menace de l’épuisement du minerai d’argent, prévue selon certains spécialistes pour 2029, a aussi joué.

Daphné Le Sergent nous livre une exposition aux multiples lectures, sous les angles historique, politique ou encore écologique, le tout avec une approche artistique. L’exposition nous invite aussi à regarder la photo argentique pas exclusivement en tant qu’image, mais également en tant que facteur d’extraction de matières premières. Avec « Silver Memories », Le Sergent nous insuffle une prise de conscience sur ce qu’un simple appui sur le déclencheur d’un simple appareil photo implique, qu’il soit argentique ou numérique. Même si la technique argentique ne subsiste que dans le milieu artistique, ce sont désormais aussi le cobalt ou encore le lithium qui attisent la rapacité de certains. Inévitablement, l’espèce humaine sera toujours là pour extraire plus de la terre, quel que soit le minerai.

Jusqu’au 6 juin au Casino.

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