Assises thématiques : IA et culture : entre opportunités et menaces

von | 20.11.2025

Dans le cadre du Kulturentwécklungsplang 2018-2028, le ministère de la Culture a organisé, mercredi 12 novembre, les Assises thématiques sur l’intelligence artificielle. Une invitation à trouver un équilibre entre perspectives inédites et risques inhérents à l’IA.

Au cours de la première table ronde, le directeur de la Sacem Luxembourg, Marc Nickts (au centre), défend une indication obligatoire en cas de contenu « synthétique », rappelant que cela concerne déjà 20 % de ce que nous consommons, un pourcentage en forte croissance. (Photo : Yolène Le Bras)

« Mon discours durait 53 minutes, et j’ai voulu le raccourcir avec ChatGPT, mais le résultat n’était pas très concluant », s’amuse le ministre de la Culture, Eric Thill, en guise d’introduction aux Assises thématiques sur l’intelligence artificielle (IA). Une anecdote qui témoigne de la place grandissante que prend l’IA au quotidien. Des plateformes de streaming aux chatbots en passant par les optimisations GPS, celle-ci n’est plus une projection future, mais s’est déjà immiscée partout. Les acteur·rices du domaine culturel, de l’innovation et de l’entrepreneuriat créatif se sont réuni·es au 1535° Creative Hub à Differdange afin d’explorer les enjeux et les impacts de cet outil, source d’espoir autant que d’inquiétude.

Le livre blanc « Culture et IA », écrit par les organisateur·rices de ces assises, Alessandra Luciano et Cédric Kayser, présente le cadre souhaité par le ministère autour de l’utilisation de l’intelligence artificielle. Eric Thill la voudrait responsable, transparente, durable, au service des artistes et non concurrente, représentative d’une hétérogénéité culturelle et garantissant l’intégration du luxembourgeois. Une vision qui peut sembler idéaliste face aux géants du numérique, mais que le ministre défend en citant des initiatives allant dans ce sens. Il mentionne ainsi la nouvelle formation pour adultes « Données et IA », que lancera le Digital Learning Hub (DLH) en 2026, et le projet « Intelligent Heritage », en partenariat avec le Luxembourg Centre for Contemporary and Digital History (C²DH), centre interdisciplinaire qui utilise l’IA au profit du stockage, de l’analyse ou encore de la visualisation de données historiques. Correctement utilisée, l’IA peut en effet élargir l’accès à la culture. Par exemple, dans des pays multilingues comme le Luxembourg, la traduction fait tomber les barrières linguistiques.

« Nous sommes déjà des êtres augmentés », rappelle Klaus Speidel. Lors de sa présentation, le critique d’art et théoricien aborde l’utilisation de l’IA sous un angle philosophique. Armé·e de nouvelles technologies comme Google Lens, chacun·e devient expert·e en tout. Reprenant une publicité pour les lunettes intelligentes Ray-Ban Meta, dans laquelle le mont Fuji est immédiatement résumé en une fiche d’informations synthétique, Speidel s’interroge : « Est-ce que ma petite fille de deux ans va encore s’émerveiller ? » Quelle place pour l’émotion et l’imagination, si tout devient données et information ? Le philosophe de l’art considère que les films entièrement générés par l’IA et copiant les films « organiques » ne sont pas très intéressants, mais salue les réalisations innovantes qui font voir « ce qu’on peut faire avec l’IA qu’on ne pouvait pas faire sans ».

Au-delà du problème de la surproduction induite par la vitesse de l’IA à générer toutes sortes de contenus, une œuvre entièrement réalisée par une intelligence artificielle remet en question, selon Klaus Speidel, le sens même de la création. Pourquoi vouloir lire ce que personne n’a voulu écrire ? L’art, forme de dialogue entre les humain·es, devient, avec l’IA, un dialogue avec rien. Le théoricien expose encore d’autres dangers : le chatbot qui va toujours dans le sens de son utilisateur·rice – une orientation flatteuse qui pousse à poursuivre l’échange, mais qui a entraîné le suicide du jeune Américain Zane Shamblin –, les conséquences environnementales ou encore les biais de l’intelligence artificielle, révélant les rapports de pouvoir de la société. La présentation de Speidel s’achève sur un appel à la responsabilité vis-à-vis de l’IA, à la protection des données et au respect du droit d’auteur·rice, notamment grâce aux « data trusts », structures juridiques indépendantes et transparentes chargées de gérer les données.

L’IA, un outil révolutionnaire mais pas sans danger

(Photo : Kyle Head/Unsplash)

La première table ronde, modérée par Cédric Kayser, invite artistes et professionnel·les à parler de la création à l’ère de l’IA. L’artiste Filip Markiewicz, qui utilise l’intelligence artificielle pour créer des œuvres immersives, estime qu’un affrontement entre art et IA équivaut à celui de David contre Goliath : il suffit de comparer le temps nécessaire à l’écriture d’un prompt à celui de la création d’une œuvre par soi-même. Prenant l’exemple de la plateforme musicale Spotify, sur laquelle peu d’argent revient aux artistes et qui investit à présent dans la musique entièrement générée par IA, Filip Markiewicz affirme ne pas craindre l’intelligence artificielle mais bien celleux qui l’utilisent pour en tirer profit. Face à la suprématie américaine et à l’homogénéisation des contenus calqués sur ce modèle, l’artiste plaide aussi pour un renforcement de l’autonomie des organisations européennes.

La metteuse en scène et comédienne Sophie Langevin, évoquant sa pièce « AppHuman », qui décrivait un monde sous l’emprise des entreprises technologiques, se dit éberluée par l’avancée fulgurante de l’intelligence artificielle. Créée il y a à peine cinq ans avec Ian De Toffoli, l’œuvre est aujourd’hui rattrapée par la réalité. « Il y a quelques années encore, on pensait les métiers artistiques tranquilles, mais on constate maintenant que le doublage va disparaître petit à petit… et les acteur·rices, dont on peut créer des avatars, elleux mêmes ! », s’alarme-t-elle. Pour faire face aux dérives, Marc Nickts, directeur de la Sacem, insiste sur une régulation plus stricte et une meilleure compréhension des programmes d’IA générative. Il défend aussi une indication obligatoire en cas de contenu « synthétique », rappelant que cela concerne déjà 20 % de ce que nous consommons, ce pourcentage étant en forte croissance. Stéphanie Silvestri, experte en politique numérique du ministère d’État, revient sur la volonté du gouvernement d’encadrer l’intelligence artificielle sans pour autant freiner son usage. Cela passe d’après elle par un travail de sensibilisation et d’éducation afin d’utiliser ces outils « en pleine conscience ».

S’ensuit une performance audiovisuelle d’Andrea Mancini. La projection revisite, à travers une musique d’époque et une écriture gothique, l’amour impossible entre Roméo et Juliette, mais version chat avec une IA. La deuxième table ronde, modérée par Alessandra Luciano, porte sur le patrimoine numérique. Le directeur du Zenter fir d’Lëtzebuerger Sprooch, Alexandre Ecker, s’inquiète de la standardisation du luxembourgeois dans les modèles linguistiques. Il recommande d’entraîner l’intelligence artificielle avec plusieurs locuteur·rices natif·ves, afin de prendre en compte les variétés locales et les nuances de la langue. Le linguiste précise cependant que le luxembourgeois est déjà bien « outillé » par rapport à d’autres langues qui ne peuvent même pas être retranscrites sur ordinateur.

Alexandra Benamar, data scientist à l’INA, et Christophe Jacobs, consultant dans le domaine de l’archivistique et des données, soulignent l’ambivalence des nouvelles technologies. Si elles facilitent la restauration d’archives, l’accès et le catalogage des données, elles peuvent aussi être détournées à mauvais escient. Christophe Jacobs rappelle ainsi l’importance de la transparence et de l’éthique pour prévenir les dérives potentielles de la traçabilité des données, notamment dans un régime autocratique. Alexandra Benamar explique quant à elle comment l’INA utilise l’intelligence artificielle pour analyser les médias et mettre en avant des patterns, des grilles de lecture. L’experte en mégadonnées précise toutefois que les biais et erreurs, inhérents à ces outils, exigent une correction humaine pour progresser. De son côté, l’artiste multimédia Lynn Klemmer vérifie systématiquement les réponses de ChatGPT avec d’autres sources et revendique le droit, pour tout·e citoyen·ne, de connaître l’origine des informations. Elle salue également des initiatives comme la création d’une voix artificielle non genrée, qui permet de casser les stéréotypes de genre dans l’industrie numérique.

Le ministre de la Culture clôture la matinée en rappelant l’importance de la culture dans la stratégie du Luxembourg en matière d’intelligence artificielle et en annonçant que son projet phare, « Patrimoine intelligent », sera présenté prochainement. Il soutient également que, malgré son retard sur les États-Unis et la Chine, l’Europe peut encore jouer un rôle précurseur dans certains domaines. Face aux progrès fulgurants de l’IA, Eric Thill estime aussi essentiel de conserver un esprit critique et de former les plus jeunes. L’après-midi est consacré à sept ateliers thématiques, durant lesquels les réflexions du matin sont approfondies et concrétisées. À la fin de la journée, le ministre conclut ainsi : « La culture possède ce que la machine n’aura jamais : l’empathie, la mémoire, l’esprit libre et la créativité. Saisissons cette chance pour garder l’humain au cœur du processus créatif et pour faire de la technologie une source d’inspiration, non une substitution. »

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