Yuan Rong Zhang : « La transformation est omniprésente dans mon travail »

von | 29.04.2026

Réfléchies et précises, les œuvres de Yuan Rong Zhang s’appuient sur des mois de recherches en mythologie, en sciences et en philosophie. Le woxx présente, durant ce mois de mai, cinq œuvres aussi oniriques qu’intrigantes.

Portrait d’une femme en noir et blanc, cheveux noirs, le visage tourné vers l’appareil photographique.

Fascinée par la mythologie, les sciences naturelles et l’astronomie, l’artiste Yuan Rong Zhang s’appuie sur des mois de recherche avant de créer ses œuvres visuelles. (Photo : German Talavera)

woxx : Vous n’avez pas commencé votre carrière dans le monde de l’art. Quand est venu cet intérêt pour le dessin ?

Yuan Rong Zhang : À l’université, j’ai suivi des études dans une école de commerce, mais je passais en réalité beaucoup de temps libre avec des amis artistes et designers. Je me rendais dans leurs ateliers et je dessinais avec eux le week-end. Par la suite, j’ai décidé de m’inscrire dans une école d’art à Montréal, simplement pour suivre quelques cours qui m’intéressaient. C’était une école spécialisée dans le concept art, car Montréal est le centre nord-américain de la production cinématographique et des jeux vidéo. Une grande partie de mes professeurs avaient travaillé pour Hollywood et des studios comme Pixar. Notre formation alliait le dessin académique traditionnel à l’art conceptuel, fortement inspiré par la science-fiction. Mais ce n’est qu’après, une fois installée à Londres, que j’ai trouvé plus de temps pour développer mes propres projets et travailler davantage sur ceux-ci.

Vous expliquez sur votre site web que, depuis votre enfance, vous vous passionnez pour l’observation des étoiles et des insectes. D’où vous vient cette fascination ?

Ces passions sont apparues dès la maternelle et l’école primaire. À l’époque, je passais beaucoup de temps chez ma grand-mère, qui avait un grand jardin où je passais des heures à jouer et à observer les insectes. Alors que nous vivions à Shanghai, nous avions aussi des vers à soie à la maison. Pendant plusieurs étés, je les ai regardés grandir, depuis le stade de chenille jusqu’à ce qu’ils commencent à tisser leur cocon, puis deviennent des papillons. Même aujourd’hui, dans mon travail, ce sont les stades larvaire et nymphal des insectes qui m’intriguent le plus. Cela explique aussi pourquoi je m’intéresse particulièrement aux insectes holométaboles, tels que les papillons de nuit et les chrysopes. Je dois toutefois admettre que c’est parfois déconcertant, surtout lorsqu’une chenille arbore un motif saisissant mais qui peut faire peur aux gens – le paradoxe d’être à la fois attiré et repoussé est donc bien réel. Mon intérêt pour l’observation des étoiles m’est venu d’une encyclopédie d’astronomie que mon père m’avait offerte. Je me souviens très bien d’une nuit où, en regardant le ciel, j’ai soudain aperçu la Ceinture d’Orion, telle qu’elle était illustrée dans le livre. C’est alors que j’ai commencé à scruter le ciel plus activement à la recherche d’étoiles.

« Ce sont les concepts qui m’intéressent le plus, c’est le fondement de mon travail. »

Préparation pour l’exposition « Being, loose and edgeless », présentée en collaboration avec l’artiste Lina Hédo, dans l’atelier de l’artiste. (Photo : Yuan Rong Zhang)

À quel moment ces deux passions – observer le monde des insectes en regardant vers le bas et contempler les étoiles en levant les yeux – ont-elles trouvé leur place dans votre œuvre ?

C’est une évolution récente. Peu après mon arrivée au Luxembourg, la pandémie de covid a éclaté. Pendant le confinement, j’ai lu ou relu certains grands classiques tels qu’Homère, Virgile et Ovide. C’est à cette même période que j’ai commencé à peindre plus régulièrement et sur des toiles de plus grand format, alors qu’auparavant, je me concentrais principalement sur le graphisme et les illustrations digitales. La mythologie, en particulier les Métamorphoses d’Ovide, est naturellement devenue une source d’inspiration. Luxembourg, contrairement aux autres villes où j’ai vécu, est plus proche de la nature. C’est après m’être installée au Luxembourg que je me suis retrouvée à nouveau entourée d’insectes et que mon intérêt pour l’observation des insectes s’est ravivé. Peu à peu, la métamorphose des figures mythologiques dans mes œuvres a commencé à s’orienter vers celle des insectes. Mais le cœur de la démarche reste toujours la transformation – c’est un motif récurrent dans mon travail. Les étoiles et l’univers, en revanche, ont toujours été un sujet important dans mon travail numérique et mon design. Au fur et à mesure que ma pratique évolue, je me suis rendu compte que la plupart de mes œuvres partent d’un concept. Grâce à la recherche et à l’expérimentation des matériaux, je peux ensuite trouver le moyen de l’exprimer qui convient le mieux aux exigences de chaque projet. Une fois cela compris, je trouve beaucoup plus facile d’intégrer le thème de l’univers à ma pratique.

Justement, expliquez un peu cet aspect pratique : comment vos recherches se traduisent-elles visuellement ?

Je dirais que je ne cherche pas simplement à reproduire quelque chose, par exemple une histoire d’Homère, qui a déjà été représentée, pour en créer une nouvelle version. Je suis bien plus curieuse de l’énergie ou de l’essence du concept que j’essaie de représenter. Plutôt que de dessiner des objets ou des sujets tels qu’ils apparaissent visuellement, j’aime rechercher la structure et le sens sous-jacents, que je transforme ensuite en image. C’est peut-être aussi pour cela que je n’associe pas particulièrement d’émotions à mes œuvres. Bien sûr, le projet final suscitera des émotions chez le public, mais celles-ci n’accompagnent pas le processus.

Neuf illustrations sur papier, montrant des cercles abstraits et peintes à l’aquarelle.

Des études pour la troisième « backcover », peinte en partie à l’aquarelle et illustrant l’élément de l’eau, symbole d’espace liminal pour l’artiste. « Pour moi, ce projet était aussi une recherche sur les matériaux et les possibilités de leur utilisation », dit Yuan Rong Zhang. (Photo : Yuan Rong Zhang)

Votre travail se caractérise par une combinaison d’éléments abstraits et d’éléments figuratifs. Les lignes, en particulier, constituent un motif récurrent.

Lorsque je peignais sur le thème de la mythologie, j’utilisais des lignes pour relier visuellement différents concepts, car c’est littéralement le moyen le plus direct de relier un élément à un autre ou d’annuler le processus de métamorphose. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression d’explorer le revers de la médaille : au lieu de montrer les lignes, je les dissimule. Elles sont ainsi moins visibles, elles sont devenues une structure sous-jacente, et j’estompe les contours pour créer des dégradés. Il me semble logique de vouloir explorer l’autre côté, après avoir étudié et travaillé avec des lignes nettes pendant un certain temps.

Vous avez créé cinq illustrations pour les couvertures arrière du woxx. Elles portent toutes le nom d’éléments naturels différents. Quelle est votre idée ?

Lorsque nous avons convenu de publier la série en mai, qui est le cinquième mois de l’année, et qu’il y aurait cinq illustrations, j’ai voulu créer quelque chose qui représente le chiffre cinq. J’ai donc commencé à réfléchir aux cinq éléments de la philosophie chinoise. Contrairement aux quatre éléments de la Grèce antique, qui constituent essentiellement la matière fondamentale de l’univers, les cinq éléments de la philosophie chinoise ne sont pas des éléments en soi. Au contraire, chacun d’entre eux représente simplement une forme d’énergie capable de se transformer en une autre pour former un cycle. Elles interagissent constamment l’une avec l’autre. Le mois de mai est également un mois de transition entre le printemps et l’été, ce qui correspond bien à la notion de processus de transformation qui m’intéresse, et c’est un mois où les insectes deviennent très actifs. J’ai donc pensé qu’il serait intéressant de combiner les cycles de vie des insectes avec l’énergie que représente chacun des cinq éléments.

Pourriez-vous expliquer cela un peu plus en détail ?

Pour chaque semaine, j’ai associé un élément et une étape du cycle de vie d’un insecte. Le premier élément est le métal, et l’énergie qu’il représente est celle de l’introspection, quelque chose de très calme, serein et ordonné. C’est une période d’attente et d’accumulation d’énergie. Je l’ai donc associée aux œufs pondus par les insectes, sur le point d’éclore. Le deuxième élément est le bois, qui représente la croissance et l’expansion vers l’extérieur. C’est ce que l’on peut observer, selon moi, au stade larvaire des insectes, où ils absorbent beaucoup de nutriments pour grandir. Le troisième est l’eau. L’eau est un état liminal, riche en reflets, où tout est ouvert au changement. Pour les insectes, c’est le stade du cocon : calme, mais en pleine transformation, ni larve ni adulte. Vient ensuite le feu, considéré comme un élément de climax, d’énergie maximale. C’est à ce moment-là que les insectes adultes sont les plus actifs, même quand leur vie est très courte. Le dernier élément résulte du mélange des quatre autres et devient la base : le sol. C’est un élément neutre, là pour restaurer et soutenir. Pour moi, il est lié à l’enterrement et au retour au cycle, à un portail à franchir pour revenir en arrière. Puis, pour chaque illustration, j’ai essayé d’utiliser l’élément correspondant : des perles en acier inoxydable, une feuille de pin rouge japonais, des aquarelles, le feu et un pistolet thermique pour créer des textures, ainsi que de l’argile. Le résultat final est numérique, mais le processus est organique et fait appel à des techniques mixtes.

« Ce qui est intéressant quand on a vécu dans différentes cultures, c’est de se créer un espace intermédiaire. »

Sur quels autres projets aimeriez-vous travailler dans l’avenir ?

Il y a plusieurs projets en cours que j’aimerais continuer à développer. Cette série réalisée pour woxx pourrait donner lieu à des œuvres physiques de plus grand format. Cette année, j’ai plusieurs projets qui nécessitent des recherches sur la culture d’Asie de l’Est, en particulier la culture chinoise. C’est un domaine nouveau et passionnant pour ma pratique. En ce moment, je m’intéresse à l’astronomie et à la mythologie chinoises anciennes – c’est intéressant de les mettre en parallèle avec leurs équivalents occidentaux. Même si je ne sais pas encore ce que j’en ferai à terme, je suis sûre que la représentation finale sera plus abstraite, comme d’habitude. Ce qui est intéressant quand on a vécu dans différentes cultures, c’est de se créer un espace intermédiaire. Je considère cet état de non-identification comme quelque chose de positif, qui ouvre des possibilités et favorise l’évolution.

Originaire de Shanghai, Yuan Rong Zhang est une artiste conceptuelle avec un parcours professionnel éclectique. Après avoir travaillé dans la gestion de projets et la conception de production, d’abord à Montréal, puis à Londres et à Barcelone, elle s’est installée au Luxembourg juste avant la pandémie de covid-19, période qu’elle a mise à profit pour se consacrer à ses illustrations et à ses peintures sur toile abstraites. Ses œuvres ont été présentées dans diverses expositions, notamment dans le cadre du projet « Being, loose and edgeless ». Yuan Rong Zhang travaille dans son atelier situé aux annexes du château de Bourglinster. Plus d’informations : www.yuan.art et sur Instagram : @vcantabile

 

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