Boussole littéraire : « Je me suis toujours passionnée pour les lieux et les paysages romanesques »

« Differdange est un roman » de Corina Ciocârlie invite à un voyage littéraire à travers le sud du Luxembourg et du monde, avec comme guide l’auteur Jean Portante. Ciocârlie parle au woxx d’univers parallèle, de la tour d’ivoire et d’une de ses passions.

Corina Ciocârlie, née en 1963 à Timișoara en Roumanie, est engagée dans plusieurs domaines : elle est enseignante, journaliste, critique littéraire, éditrice et autrice. Elle a publié six essais en langue roumaine et une vingtaine d’ouvrages en français, parmi lesquels entre autres des essais et des anthologies. (© Laurent Bonzon)

woxx : Commençons par le titre, « Differdange est un roman. Voyager avec Jean Portante ». Pourquoi l’avez-vous choisi et comment avez-vous sélectionné les extraits qui vous ont guidée tout au long du parcours ? Votre livre ne thématise en effet pas que Differdange, mais aussi le Luxembourg en général, l’Italie, l’Amérique…


Corina Ciocârlie : Ce titre fait écho aux deux romans qui, parus à dix ans d’écart – en 1993 et 2003 –, retracent les tribulations d’une famille venue des Abruzzes pour chercher du travail dans l’industrie sidérurgique luxembourgeoise. De retour sur les lieux de son enfance, après une jeunesse passée entre Nancy, Paris et La Havane, Jean Portante promène son regard sur des rues, des maisons, des arbres devenus à peine reconnaissables. Par dépit, sans doute, il finit même par se demander s’il ne faudrait pas « mourir partout sauf à Differdange ». En d’autres mots, laisser derrière soi la rue Kennedy et l’avenue Charlotte, le parc Gerlache et le cinéma du Parc, la mine Thillenberg et le stade du F. C. Red Boys. À travers l’atlas subjectif intitulé « Differdange est un roman », j’ai essayé d’enclencher le mouvement contraire, de redonner à tous ces lieux leurs couleurs et leurs contours d’origine, comme on tente parfois de le faire en colorisant de vieilles cartes postales pâlies et écornées. Je l’ai fait à travers des photos d’archives, mais aussi grâce à tous ces extraits de romans qui nous permettent – à nous autres lecteurs, ainsi qu’aux protagonistes – d’opérer un véritable tour de magie consistant à immobiliser le temps, à le figer ou à l’abolir, à le perdre pour mieux le retrouver des dizaines d’années plus tard.

Le livre contient cinq cartes illustrées qui renvoient à des coordonnées géographiques, mais aussi – ou principalement – à des lieux de mémoire. Est-ce que la fiction crée un univers parallèle, est-elle pour vous le reflet d’une réalité subjective ?


Tout à fait. Le défi, pour la géographie littéraire en général et pour ce livre-atlas en particulier, est d’incarner cet univers parallèle, de le représenter comme si on pouvait littéralement l’arpenter, alors qu’il n’existe, pour de bon, que dans la tête des personnages. Il faudrait que le lecteur puisse entendre sonner les cloches de cette église depuis longtemps démolie, qu’il ait envie d’entrer dans une librairie qui n’a jamais existé au coin de cette rue, qu’il puisse trembler pour le résultat de ce match de foot qui s’est joué il y a un demi-siècle. En mettant mes pas dans ceux de Jean Portante, j’ai voulu lancer une invitation aux voyages – dans l’espace et dans le temps – sous la forme d’un livre dont la structure rappelle celle des guides Cartoville Gallimard, sauf qu’il s’agit ici de lieux et de paysages mi-réels mi-fictifs, que les cinq cartes originales permettent de déployer par cercles concentriques. Dans les années 1970, Georges Perec décrivait déjà de la même manière ses « ­Espèces d’espaces » : 18, rue de l’­Assomption, ­Paris 16e, Seine, France, Europe. Désormais, il y aura aussi 8 rue Roosevelt, ­Differdange, ­Luxembourg, Europe, planète Terre. Vu à travers les yeux du petit Claudio ­Nardelli, le protagoniste de « Mrs ­Haroy ou la mémoire de la baleine », ce numéro 8 – qui dessine un infini debout ou un ruban de ­Möbius – représente le centre de gravité de tout un univers imaginaire, l’aimant qui permet à la rue Roosevelt de devenir « umbilicus urbis », et à ­Differdange de devenir « umbilicus mundi ». Ce renversement de perspective invite à découvrir le Luxembourg autrement, disposé non pas autour de la cathédrale Notre-Dame ou de la Gëlle Fra, mais autour de la rue Roosevelt, ex-du Parc, à Differdange. En miroir, il y a l’Italie autrement, disposée non pas autour de Rome ou de Florence, mais autour de Cardabello, la partie haute de San Demetrio nei Vestini, ce petit village de la région des Abruzzes dont la famille de Jean Portante est originaire.

« Differdange est un roman » relie deux romans de Jean Portante à la ville de la « Minett ». (© Perluette & BeauFixe, Jérôme Séjourné, Thibault Pinguet)

« Differdange est un roman » est présenté comme « un guide de voyage en forme de boussole littéraire ». Ce voyage est aussi une autre façon de raconter l’histoire de la « Minett » et de la migration italienne au Luxembourg. Pouvez-vous décrire l’importance de ces deux éléments dans les œuvres de Jean Portante ?


Il m’est impossible de le faire en quelques lignes, puisque Differdange, la Minett et la migration italienne au Luxembourg sont le noyau même des romans de Jean Portante, l’un des deux noyaux en tout cas, l’autre étant ce qu’il appelle son Italie intercalaire. C’est pourquoi je parle d’une « boussole littéraire » qui est un peu particulière, puisqu’elle indique à la fois le nord et le sud de son univers romanesque – son nord luxembourgeois et son sud italien. À Differdange comme à San Demetrio, et comme dans toute ville réinventée par un personnage de roman, il y a des endroits stratégiques qui permettent aux sentiers de bifurquer, aux destins de se croiser, aux années de se télescoper. L’horloge florale du parc Gerlache, avec ses deux énormes aiguilles provenant sans doute de l’usine Hadir, où travaille le père de Claudio, en est un. L’épicerie-sel-et-tabacs de Cardabello, avec son incomparable odeur de mortadelle dont rêve sans cesse sa mère, en est un autre.

Sur YouTube et sur le site differdange-est-un-roman.com, Jean Portante apparaît comme un guide touristique littéraire. Ceci ajoute une dimension interactive à ses romans. On pourrait donc interpréter ce concept comme rupture avec le « cliché » des écrivains et des écrivaines comme figures élitaires, loin du monde et du public. Était-ce votre intention ?


En effet, pour accompagner le livre, une grande carte subjective et interactive de Differdange propose deux itinéraires – divergents ou complémentaires – à partir du numéro 8 de la rue Roosevelt, la maison natale de Claudio dans « Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine ». Tous les matins, ou presque, le petit Claudio hésite entre une incursion du côté du stade de foot du F. C. Red Boys et de la mine Thillenberg et une autre qui, allant dans la direction opposée, longe l’ancien hôtel de ville et l’école de la rue Émile Mark pour arriver à l’usine Hadir. En revenant sur ses pas six décennies plus tard, Jean Portante convie aujourd’hui ses lecteurs à une balade romanesque ponctuée par une vingtaine d’escales dont la moitié s’accompagnent de capsules vidéo retraçant l’histoire subjective des lieux. Plusieurs visites guidées par l’auteur – qui semble, en effet, ravi de sortir de sa supposée tour d’ivoire… – sont prévues à partir du mois de juin, à travers ces rues de Differdange dont les hauts lieux seront indiqués par des baleines marquées au pochoir sur le trottoir.

© Laurent Bonzon

Ce n’est pas la première fois que vous reliez la littérature à une ville : en 2019, vous avez publié le « Diccionar de locuri literare bucurestene » sur des lieux littéraires à Bucarest, et en 2021 « Bucuresti, kilometrul zero », où vous poursuivez l’exploration des lieux romanesques de la capitale roumaine. D’où vous vient cet intérêt ?


Je me suis toujours passionnée pour les lieux et les paysages romanesques, à condition qu’ils aient une mémoire, une épaisseur, qu’ils soient doublés d’une mythologie subjective, qu’ils soient empreints de cette mélancolie et de cette fragilité née de ce que Jean Portante appellerait l’architecture des temps instables. C’est bien le cas de tous ces lieux de ­Bucarest que j’ai arpentés dans les deux livres écrits en roumain que vous venez de citer, mais aussi à travers « ­Europe zigzag », qui est sorti en France l’année dernière, aux éditions Signes et balises. J’essaie, à chaque fois, de cartographier des paysages – urbains, pour la plupart – qui finissent par être, malgré l’action dissolvante du temps qui passe, des remparts contre l’oubli. Les vieux quartiers de ­Bucarest qui survivent dans les nouvelles de Mircea Eliade alors qu’ils ont eu du mal à échapper à la furie des bulldozers de Ceaușescu en font partie, tout comme la courtine de briques rouges qui encercle la ville de Ferrare dans les romans de Giorgio Bassani, le cimetière de Prague revisité par ­Umberto Eco, la coupole du Panthéon admirée par Stendhal, le jardin public de Trieste arpenté par Italo Svevo et Claudio Magris, ou encore ces rues de Differdange où Jean Portante a grandi et qu’il redécouvre, métamorphosées, quarante ans plus tard.


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