Dans les salles : Rien à foutre

Entre critique sociale et drame psychologique, « Rien à foutre » tape sur les compagnies aériennes à bas prix et montre l’errance affective d’une hôtesse de l’air. En toile de fond, une question : comment réenchanter le monde d’aujourd’hui pour les jeunes générations ?

Gestes mécaniques, regard absent : c’est l’ultramoderne solitude pour Cassandre, mais à dix mille mètres d’altitude. (Photo : Cinéart)

C’est sur une scène de briefing que le film s’ouvre. Pour celles et ceux qui se berçaient encore d’illusions, la vérité est crue : s’il y a un objectif pour le vol, c’est d’abord celui des ventes réalisées à bord. Cassandre, l’héroïne, a beau mollement arguer que certaines bases en mutualisent le montant, la cheffe de cabine rappelle fermement que la performance est mesurée de façon individuelle. L’entrée en matière est violente ; les images, avec des uniformes jaune clinquant, regorgent d’authenticité. La première partie de « Rien à foutre » gardera cet aspect quasi documentaire, renforcé par la participation d’interprètes amatrices et amateurs.

Défilent donc à l’écran les tribulations de Cassandre, jeune hôtesse basée à Lanzarote, qui semble laisser passer la vie sur elle sans que rien ne la motive. Ses photos léchées sur les réseaux sociaux lui procurent au mieux des coups d’un soir, tandis que les revendications des syndicalistes en grève la laissent de marbre. Après tout, dit-elle, est-ce qu’elle sera encore en vie le lendemain ? Portrait saisissant d’une femme coincée dans un monde qui n’accorde une place que pour qu’on y reste bien gentiment, le film excelle dans cette première partie. Cassandre, ce pourrait être tant de jeunes qui commencent un parcours professionnel après des études pendant lesquelles tout semblait déjà en pilote automatique.

Pour celles et ceux qui connaissent le discours managérial et ses platitudes censément motivantes, le survol des méthodes de la compagnie aérienne n’apprendra certes rien de nouveau. En revanche, glaçant est le constat que la servitude se construit aussi par un appauvrissement du langage : l’usage parmi le personnel navigant d’un globish passe-partout le souligne. Le seul véritable pouvoir montré est d’ailleurs détenu par celui qui s’exprime dans un anglais impeccable.
Les velléités de Cassandre de quitter sa compagnie pour une plus prestigieuse, ses timides tentatives d’instaurer des rapports plus humains sur ses vols lorsqu’elle est promue cheffe de cabine sont pourtant les germes de quelque chose. Oh ! pas d’une rébellion, non : d’une prise de conscience au moins. Peut-être d’une reprise en main de sa vie.

Éblouissante Adèle Exarchopoulos

À cette première partie de critique sociale succède alors une deuxième plus psychologique, dans laquelle Cassandre séjourne dans sa famille. Au moins, ici, tout le monde connaît son prénom ; ce qui n’est pas le cas des managers de sa compagnie aérienne. Mais si on n’est plus à Ibiza dans une discothèque branchée, les beuveries ont toujours leur place à l’écran. Tout n’est pas si différent, finalement.

Le film explore dans cet épisode situé en Belgique les racines du mal de vivre de l’héroïne, tout comme son besoin de mettre de l’altitude entre elle et ses proches. L’histoire y perd cependant de sa puissance d’évocation. C’est que le cinéma des frères Dardenne est passé par là et qu’on ne peut s’empêcher de ressentir une impression de déjà-vu. Le mordant de la première partie manque, jusqu’à une fin très ouverte, trop pourrait-on penser.

Heureusement, la performance d’Adèle Exarchopoulos permet de pallier ce défaut. L’actrice s’est plongée entièrement dans son rôle, et le savant mélange de dialogues écrits et d’improvisation l’aide à proposer une prestation éblouissante de je-m’en-foutisme, où émergent cependant des récifs d’émotion. On ne peut pas rester passive et sans but toute sa vie, après tout. La scène poignante où une conseillère de son opérateur téléphonique veut la persuader de changer de forfait est à ce titre l’un des moments clés. Dans un long métrage qui commence fort et s’essouffle un peu à mi-trajet, Adèle Exarchopoulos constitue la radiobalise qui mène l’avion à bon port. Eh oui : à une époque où la technologie est reine, le GPS, comme les réseaux sociaux où Cassandre se compose une image idéale loin de la réalité, n’a pas l’exclusivité du guidage vers le bonheur, ou vers un but en tout cas. Au moins, un temps, elle ne pourra plus dire qu’elle n’en a « rien à foutre ».

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

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