
(Photo : Jeanne Menjoulet/Wiki Commons)
Après le meurtre d’un militant fasciste à Lyon, la majeure partie de la sphère politique et médiatique française sombre dans une inversion du réel : l’extrême droite est érigée en victime et l’antifascisme en ennemi à abattre.
L’image était impensable il y a quelques années : celle d’une Assemblée nationale observant presque unanimement une minute de silence à la mémoire d’un militant fasciste. Quentin Deranque est mort le 14 février, deux jours après une rixe ayant opposé des séides d’extrême droite à des antifas, dans les rues de Lyon. La victime de 23 ans a subi une pluie de coups portés à la tête par plusieurs individus, alors qu’il était à terre. Pas glorieux et condamnable, s’agissant de la mort d’un homme et d’une violence politique allant crescendo, essentiellement en raison du pullulement de groupuscules d’extrême droite désinhibés. Lyon en est le laboratoire. Les organisations fascistes y mènent des attaques permanentes contre leurs cibles habituelles : immigré·es maghrébin·es et africain·es, personnes LGBT+ et tout ce qui, dans leur esprit rabougri, ressemble à un « gaucho ».
Les médias mainstream présentent Quentin Deranque comme un jeune homme non violent, étudiant en maths, passionné de philosophie. Le revers de la médaille est moins reluisant : il pointait au sein de groupes fascistes locaux, fréquentait des paroisses cathos intégristes et était membre de l’Action française, la plus ancienne organisation française d’extrême droite, d’inspiration maurrassienne et donc furieusement antisémite. En 2025, il participait au défilé parisien du Comité du 9-Mai, réunissant chaque année la crème des néonazis français, où l’on exhibe fièrement ses tatouages de croix gammée ou de francisque. Mais de cela, on ne parle pas trop : la post-vérité se construit aussi sur des oublis.
Les antifas sont désormais dépeints en organisation terroriste (comme le fait Trump). Dans les faits, depuis 2022, neuf personnes ont été tuées en France par l’extrême droite, tandis que Quentin Deranque est le seul à être mort sous les coups d’antifas.
« La violence politique va crescendo en France, essentiellement en raison du pullulement de groupuscules d’extrême droite désinhibés. »
RN, droite, macronistes et PS tombent à bras raccourcis sur La France insoumise (LFI), accusée de porter la « responsabilité morale » du meurtre, une notion pour le moins élastique. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon serait coupable de brutaliser la vie politique, d’inciter à la violence et de fomenter une guerre civile – rien de moins. LFI compte de surcroît dans ses rangs le député Raphaël Arnault, cofondateur de la Jeune Garde, mouvement antifa dissous et suspecté du meurtre du militant d’extrême droite. Des éléments que l’enquête policière devra préciser. Mais de cela, les adversaires de LFI s’en fichent pas mal. Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a rendu sa sentence contre LFI au lendemain de la mort de Deranque. Si Mélenchon parle parfois fort, il a toujours prôné la non-violence et la prise du pouvoir par les urnes. Aucun fait violent n’a jamais été imputé à son mouvement. À l’approche des municipales du mois de mars, l’occasion est aussi belle de discréditer des insoumis·es qui menacent des baronnies locales, comme le fief socialiste de Montpellier.
Il ne s’agit pas de chanter les louanges de LFI, selon Sandrine Rousseau, mais de dénoncer une attaque infondée contre l’opposition, LFI n’étant factuellement pas responsable de la rixe lyonnaise. La députée écolo se dit effrayée par ce qu’elle perçoit comme un « glissement vers le fascisme » et juge « les antifas plus nécessaires que jamais ». Elle est presque seule à faire preuve d’une telle lucidité.
En attendant, le RN se pose en victime, et son président, Jordan Bardella, veut établir un cordon sanitaire autour de LFI. Orwellien ! Ce haro colle aussi une cible sur le dos des insoumis·es, objets d’innombrables menaces de mort. Leurs permanences sont vandalisées (à Metz notamment) et le siège du mouvement a été visé par une alerte à la bombe. La post-vérité est potentiellement mortelle.

