Avec près de deux millions de signatures, la pétition déposée à l’Assemblée nationale française contre la loi agricole Duplomb rencontre un succès sans précédent. Celui-ci témoigne d’une mobilisation refusant de privilégier les profits à tout prix au détriment de la santé et de l’environnement.

(Photo : József Szabó/Pixabay)
Intitulée « Non à la Loi Duplomb – Pour la santé, la sécurité, l’intelligence collective », une pétition déposée sur le site de l’Assemblée nationale française a atteint le nombre record de plus de 1,9 million de signatures, ce jeudi 24 juillet. Lancée le 10 juillet par Éléonore Paterry, une étudiante de 23 ans spécialisée en santé environnementale, la pétition s’oppose à une loi agricole autorisant la réintroduction de l’acétamipride – un néonicotinoïde interdit en France depuis 2018 –, promouvant les mégabassines et le renforcement du modèle agricole productiviste. « La loi Duplomb est une aberration scientifique, éthique, environnementale et sanitaire. Elle représente une attaque frontale contre la santé publique, la biodiversité, la cohérence des politiques climatiques, la sécurité alimentaire et le bon sens », écrit l’auteure de la pétition, dans un texte court où elle met en question la conformité de la loi avec la Constitution et demande son abrogation.
Jamais, depuis 2020 et la mise en place par l’Assemblée nationale d’une plateforme dédiée aux pétitions, un texte n’avait rencontré un tel succès. Il s’agit du premier à dépasser le seuil de 500.000 signatures issues d’au moins 30 départements, à partir duquel la Conférence des présidents de l’Assemblée peut décider – ou non – d’organiser un débat en séance publique. La présidente macroniste de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, a promis un débat pour cet automne. Mais elle a averti que la loi ne sera pas abrogée, à l’unisson du bloc central et de l’extrême droite, qui ont voté en commun le texte du sénateur Les Républicains Laurent Duplomb. La loi avait été adoptée le 8 juillet sans débat, grâce au vote d’une motion de rejet préalable, une énième pirouette réglementaire dont la macronie a le secret pour court-circuiter la délibération démocratique.
Les partisans de la loi jugent pénalisante l’interdiction de l’usage de l’acétamipride pour l’agriculture française, car ce pesticide tueur d’abeilles et potentiellement cancérigène est autorisé dans les autres pays de l’UE, ce qui en démontrerait l’innocuité. La distorsion de concurrence est le seul argument avancé par les soutiens du texte, qui réfutent les études scientifiques. Cela « constitue symboliquement le point de passage de la France dans la post-vérité, quand la science est sommée de se taire devant le lobbying privé », écrit l’ancien candidat socialiste à la présidence Benoît Hamon, dans un post.
Le compteur s’affole
Les opposant·es à la loi se réfèrent aux avis de centaines de médecins et scientifiques, de la Ligue contre le cancer, du conseil scientifique du CNRS, de la Fédération des régies d’eau potable ou encore de la Fédération des mutuelles. Pour ses adversaires, le gouvernement cède aux lobbys agro-industriels, dont le principal porte-voix est la FNSEA, syndicat agricole au sein duquel Laurent Duplomb a occupé d’importantes fonctions par le passé.
Le compteur de la pétition s’est réellement affolé durant le week-end des 19 et 20 juillet, plus d’un million de personnes la signant en deux jours. Depuis, plus de 100.000 nouvelles signatures s’ajoutent quotidiennement, tandis que les associations battent le rappel sur les réseaux sociaux et les « médias alternatifs », à grand renfort de démonstrations scientifiques. La gauche exige un nouveau vote.
Le bloc central et l’extrême droite dénoncent une instrumentalisation de la pétition par « la gauche et les écolos bobos », qu’ils accusent de vouloir la mort de l’agriculture française. Des signataires interrogé·es par les médias révèlent cependant un spectre politique allant jusqu’au centre droit, voire au-delà. Leur principale motivation est d’ordre sanitaire, un sujet mobilisateur.
Ce succès est aussi un désaveu de l’offensive antiécologique et de la guerre au vivant déclarées en France et ailleurs par la droite et l’extrême droite, ainsi que le monde des affaires et les grands médias sous son contrôle. Par cette déconnexion entre les « élites » dirigeantes et les aspirations citoyennes, « on voit bien qu’entre une loi Duplomb qui passe quasiment sans problème le parcours législatif et une société qui la considère comme étant illégitime, il y a une lutte autour de ce qu’est la démocratie », affirme le politiste Vincent Tiberj, dans un entretien à Mediapart.
Dans un communiqué diffusé ce 24 juillet, Natur & Ëmwelt rappelle que l’acétamipride est également utilisé au Luxembourg et que son usage y est en hausse depuis l’interdiction des autres néonicotinoïdes.

